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Full text of "Sur les confins de deux mondes : essai synthétique sur le problème de la civilisation nationale en Lituanie"

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STASYS SALKAUSKIS 


(fur fes Confins 
de deux ( Ulondes 

ESSAI SYNTHÉTIQUE 
sur le problème de la Civilisation Nationale 
en Lituanie 

“L’Orient et l’Occident 
séparés languissent tous 
deux. Ernest Hello. 


A 


Publié par les soins du 
Bureau 6e Presse Lituanien «Lietuva», Berne 




EDITION «ATAR», CORRATERIE, 12 - GENÈVE 





TABLE DES MATIERES 


Pages 

Préface.. 9 

INTRODUCTION 

Quelques remarques préliminaires : 

A. Sur l a nationalité en général : 

1. Individualité nationale d’un peuple, son sens etsa valeur. 13 

2. Civilisation nationale, culture populaire et culture intel¬ 

lectuelle. 18 

3. Vocation et tâche nationales.. . 21 

B. Sur le sort exceptionnel de la nationalité lituanienne : 

1. Individualité nationale virtuelle du peuple lituanien non 

réalisée dans l’histoire.. 25 

2. Désunion des classes supérieure et inférieure dans la 

vie nationale de la Lituanie.. . 29 

3. Situation de celle-ci sur les confins des deux mondes, 

oriental et occidental .. 33 

L’Orient et l’Occident. 37 

THÈSE 

Prépondérance de l’Orient en Lituanie 

Caractères nationaux des Lituaniens. Influence de la civilisation 
gréco-russe. Intégrité de l’Etat lituanien 

A. Eléments primordiaux de la nationalité lituanienne : 

1. La langue et sa destinée. *43 

2. La religion et la mythologie. 53 

3. La poésie populaire, épique et lyrique. 66 

4. Traits caractéristiques du tempérament ethnique des 

Lituaniens: vigueur de l’esprit national au dedans et 
indigence de ses manifestations au dehors. 84 

B. Direction primitive de Vhistoire lituanienne : 

1. Influence de la situation géographique, des circonstances 

historiques et du tempérament ethnique dans le processus 
de formation de l’Etat lituanien. 93 

2. Mission de l’Etat lituanien à l’époque païenne: la lutte à 

l’Orient contre les Tatars, à l’Occident contre les Teutons 98 














Pages 

3. Influence de la civilisation gréco-russe, causes et consé¬ 

quences .100 

4. Première évolution aristocratique de la Liluanie : scission 

des classes supérieure et inférieure sur le terrain national 104 

5. Principal garant de l’intégrité de l’Etat lituanien dans la 

première période: équilibre réalisé au dehors entre 


l’Orient et l'Occident, et au dedans entre le noyau 

lituanien et ses annexes.105 

6. Le « Statut Lituanien » du XVIe siècle, expression de la 

synthèse nationale sous sa forme primitive.112 


ANTITHÈSE 

Prépondérance de l’Occident en Lituanie 

Influence de la civilisation latino-polonaise 
Liquidation de l’Etat lituanien 


A. Direction ultérieure de l'histoire lituanienne: 

1. Déviation de la vie nationale des Lituaniens de l’Orient 

vers l’Occident.117 

2. Influence de la civilisation latino-polonaise, causes et 

conséquences.127 

3. Accentuation du divorce entre le peuple et la noblesse. . 129 

4. Rupture de l’équilibre extérieur et intérieur.132 

5 Dissolution de l’Etat lituanien.135 

B. Culture intellectuelle de la Lituanie dans la deuxieme période : 

1. Manifestations des tendances de l’esprit national lituanien 

vers une synthèse des deux civilisations, orientale et 
occidentale.143 

2. L’instruction publique durant cette période et son insuffi¬ 

sance au point de vue national.145 

3. L’université de Vilna et son influence au commencement 

du XIX e siècle.150 

4. L’évolution nationale de cette époque, exprimée en une 

sorte de «Statut Lituanien» dans le génie d’Adam 
Mickiewicz. Sa vie et ses œuvres ..153 


SYNTHÈSE 

Renaissance du peuple lituanien et l’idéal national 

Synthèse totale de deux éléments divers sous les formes nationales 
de la civilisation lituanienne 

A. Evolution démocratique de la Lituanie au XIX e siècle: 

1. Prépondérance des vieilles idées aristocratiques jusqu’à 

l’insurrection de 1830. 191 














— 7 — 


Pages 

2. Développement des idées démocratiques de 1831 jusqu'à 


l’iusurrection de 1863 . 196 

3. Leur prédominance lors de la révolution de 1903. . . . 198 

4. Démocratie et renaissance nationale en Lituauie .... 209 


B. Tendance de la Lituanie actuelle vers l'achèvement de la 
synthèse nationale : 

1. Deux conditions principales de la vie intégrale du peuple 
lituanien : à l’intérieur, équilibre des civilisations russe 
et polonaise réalisé par la fusion de leurs influences en 
un tout lituanien; à l’extérieur, équilibre partiel des 
puissances russe et allemande assuré par la Lituanie, 


Etat tampon.214 

2. Idéal national du peuple lituanien : réalisation de la 
synthèse des deux mondes, oriental et occidental, sous 
les formes de l’individualité nationale lituanienne. . . 233 

S. Exemples concrets des temps derniers: V. St Vîdûnas, la 
théosophie et l’art dramatique; N. Curlionis, musique et 
peinture; A. Dambrauskas, idée de la synthèse de la 

philosophie absolue.236 

Un coup d’œil sur l’avenir.263 

Notes bibliographiques .268 








PRÉFACE 


Qu’est-ce, au juste, que la Lituanie? 

Le nombre n’est pas grand de ceux qui pourraient 
donner à cette question une réponse tant soit peu 
exacte. Notre intention n’est pas, on le devine, de faire 
aux autres un grief d’une ignorance qui ne manque pas 
d’excuses. Mais voici que la guerre actuelle a mis la 
question lituanienne au premier plan de l’actualité , si 
bien qu’un esprit cultivé se doit d’en acquérir quelques 
notions indispensables. Malheureusement, les moyens 
d’information sont rares et ne suffisent plus aux exi¬ 
gences du temps. Il y a là, dans la littérature interna¬ 
tionale,, une lacune que ce livre contribuera peut-être à 
combler. 

Pour connaître un peuple, il faut étudier sa culture, 
en saisir le sens, en apercevoir les particularités; alors 
la figure nationale se dessine clairement et apparaît 
vivante et active comme une large personnalité. A vrai 
dire, les grands peuples s’imposent au regard et à l’at¬ 
tention; il en est autrement des petits; ils risquent, eux, 
de passer inaperçus parce qu’ils sont chétifs et de 
demeurer incompris à cause de leur originalité . 

C’est donc une tâche ardue que l’auteur a entreprise; 
il a dû l’accomplir dans des conditions qui ne la ren¬ 
daient pas plus aisée. Loin de sa patrie et privé, du fait 
de la guerre, des moyens de communiquer avec elle, il 



— 10 — 


s’est trouvé, en particulier, dans l’impossibilité de con¬ 
sulter maints documents qui lui auraient été d’un 
grand secours. Il croit cependant que, si son œuvre 
s’en ressent dans le détail de tel ou tel fait, ses 
jugements d’appréciation générale n’en garderont pas 
moins leur valeur et leur opportunité, puisque, aussi 
bien, iis ont résisté à des épreuves antérieures. Cet 
ouvrage, en ef/eZ, n’esZ gne Ze développement des idées 
exposées par l’auteur en deux conférences faites les 
3 et 17 décembre 1916, à Fribourg , devant la Société 
« Lituania », sous le titre « L’idée nationale des Litua¬ 
niens ». 

Avant de clore cette préface, l’auteur tient à s’acquit¬ 
ter d’une dette de reconnaissance envers Monsieur 
C. G. Cet ami, qui ne veut pas être désigné ici autre¬ 
ment que par ses initiales, s’est chargé de la rédaction 
définitive de l’ouvrage, de sorte que si ce dernier ré¬ 
pond quelque peu au goût du lecteur et trouve dans le 
public un accueil indulgent, c’est à lui que l’honneur 
en revient. 

Fribourg (Suisse), décembre 1917. 

* * * 

P.-S. — Ce travail, qui ne pouvait paraître plus tôt, 
quoique achevé vers la fin de 1917, porte la marque du 
temps où il fut écrit. On était alors à cette période de la 
guerre mondiale où l’impérialisme prussien semblait 
l’emporter et menaçait la liberté des peuples. L’auteur 
pourtant ne cessa d’espérer en un meilleur avenir et 
de croire à la victoire de l’idée de justice internationale 
basée sur le droit qu’ont les peuples de disposer d’eux- 
mêmes. Depuis lors, la situation a été totalement ren¬ 
versée. Les idées de l’auteur trouvent maintenant non 


— Il — 


seulement leur justification théorique, mais aussi un 
appui réel dans l’autorité de M. le président W. Wilson. 
Ainsi, bien qu’il lui soit actuellement impossible de la 
retoucher, il se décide à laisser paraître son œuvre 
dans sa forme primitive. Si plusieurs des faits cités 
semblent présenter au lecteur un certain anachro¬ 
nisme, les idées ne peuvent qu’y gagner. 


Mars 1919. 



INTRODUCTION 


A. Quelques remarques préliminaires sur la 
nationalité en général : 

I. Individualité nationale d’un peuple, son sens et sa valeur ; 

11. civilisation nationale, culture populaire et culture 

intellectuelle; 111. vocation et tâche nationales. 

I 

« Une nationalité n’est que le développement d’une 
grande individualité 1 .» Adam Mickiewicz exprima 
cette idée dans son cours des littératures slaves pro¬ 
fessé au Collège de France, à Paris (1842-1844). Bien 
qu’il en eût fait le fondement de la conception étroite 
du messianisme national, il y a dans cette assertion 
beaucoup de vérité. Chaque nationalité représente 
incontestablement une individualité collective. La 
nationalité est à la nation ce qu’est la personnalité à 
l’individu : l’une et l’autre résultent de l’ensemble 
des caractères qui définissent un être et en révèlent 
l’existence. Autrement dit, une nation est un individu 
collectif. 

Par là, nous ne prétendons pas en donner une 
définition positive, mais seulement souligner le fait 
que, de toutes les associations publiques, la nalion 

1 Adam Mickiewicz. Les Slaves, p. 8. 


— 14 — 


est celle qui possède par excellence le caractère d’un 
individu collectif. 

Aucun autre corps social n’est si organiquement 
et si intimement lié à l’individu que la nation. 
Aussi, quoi qu’en disent les cosmopolites, la natio¬ 
nalité ne cessera jamais d’être pour l’individu un 
complément naturel et une condition nécessaire de 
vie intégrale. Son sens supérieur et sa nécessité vitale 
sont suffisamment démontrés par le lien indissoluble 
qui l’unit à l’individu. 

L’histoire générale de la civilisation peut, d’ores 
et déjà, inscrire dans ses tables la reconnaissance 
définitive et universelle de la valeur absolue de la 
personne humaine. L’homme ne peut plus être con¬ 
sidéré comme un moyen, mais bien comme une fin 
en soi. Il s’ensuit que tout ce qui concourt à son 
développement acquiert un prix d’autant plus élevé 
que son action est plus directe et. efficace. Or, une 
nationalité est un de ces facteurs, un des plus 
féconds et que rien ne peut remplacer. 

Toute organisation publique se propose, comme 
but final, l’entier épanouissement de la personnalité 
humaine. Toutes les formes de la vie sociale servent, 
d’une façon ou d’une autre, à créer l’individu inté¬ 
gral. L’unique distinction que l’on puisse établir 
entre elles, à ce point de vue, est que les unes attei¬ 
gnent leur but immédiatement, les autres indirecte¬ 
ment ; celles-là naissent spontanément, naturelle¬ 
ment ; celles-ci ne sont que des créations artificielles. 
La nation est donc une forme de la vie sociale qui 
s’organise naturellement et spontanément, et qui 
réunit immédiatement les conditions indispensables 
au développement de l’individu intégral. 

L’individu isolé est incapable de rien porter à un 
niveau supérieur, ni religion, ni philosophie, ni 


— 15 — 


science, ni art. Pour se former et mûrir, ces fruits 
de la civilisation ont besoin de la collaboration 
d’hommes solidarisés par une mentalité commune 
et une parenté physique ou psychique. 

Une nationalité normale offre justement ces avan¬ 
tages , elle réunit toutes les conditions qu'exige 
l’individu pour réaliser la plénitude de son être. Ces 
conditions, bien entendu, nous les considérons dans 
le sens le plus large, de sorte qu’elles comprennent 
aussi le tempérament ethnique, antérieur à la natio¬ 
nalité proprement dite. 

Remarquons que du caractère particulier de ces 
conditions résulte l’individualité nationale, sans qu’il 
soit permis toutefois d’établir un lien nécessaire 
entre cette dernière et l’un ou l’autre des traits 
distinctifs de la nationalité. La langue elle-même, 
qui manifeste si nettement la nationalité normale, 
n’est pas une particularité absolument indispensable 
à la notion. Il est vrai que l’absence d’une langue 
nationale rend l’ensemble des traits caractéristiques 
de la nationalité plus pauvre et moins déterminé; 
cependant, il ne serait pas juste d’en conclure à 
l’absence des caractères vraiment nationaux. 

Ce qui précède montre bien l’étroite analogie des 
personnalités, individuelle et nationale. 11 faut cepen¬ 
dant s’y arrêter encore. 

Parmi les manifestations concrètes de la person¬ 
nalité d’un individu, il n’en est pas une dont l’ab¬ 
sence entraînerait pour l’individu la perte de son 
individualité : on peut s’imaginer une personne 
dépourvue de tel élément de constitution intellec¬ 
tuelle ou physique ; si éloignée soit-elle de l’inté¬ 
gralité, il est incontestable qu’elle demeure un 
individu humain. 

Il y a quelque chose de semblable dans l’indivi- 


— 16 — 


dualité nationale. Aucune des manifestations con¬ 
crètes de la vie collective ne constitue l’attribut 
essentiel d’une nationalité. C’est justement ce qui 
en rend difficile la définition adéquate où doivent 
trouver place les Juifs, nation sans territoire, les 
Suisses, nation sans langue, et toute une série de 
nations privées de leurs droits nationaux, politiques 
et économiques. 

Un autre trait commun à l’individu et à la nation 
est cet instinct puissant qui les pousse à vivre d’une 
vie toujours plus abondante et plus active, de sorte 
que l’intégralité de leur être est un idéal qui dirige 
et entretient leurs aspirations. Chaque étape de l’hu¬ 
manité ou d’un peuple dans l’évolution progressive 
de leur civilisation les rapproche de cet idéal. Le 
bénéfice qui en résulte, par suite de l’étroit rapport 
qui les unit, s’étend à la fois sur la nation et sur 
l’individu. 

Combien ces deux individualités sont solidaires, 
l’Histoire le montre clairement. La Révolution fran¬ 
çaise a proclamé les droits imprescriptibles de 
l’homme et du citoyen, reconnaissant ainsi à la 
personne humaine une valeur absolue. Les guerres 
de Napoléon qui suivirent favorisèrent la prépara¬ 
tion des nouvelles idées à travers tout le monde 
civilisé, et l’œuvre politique du XIX e siècle consolida 
le système des garanties du droit de l’homme en 
perfectionnant le gouvernement constitutionnel et 
l’ordre parlementaire. 

N’est-il pas remarquable que le patriotisme en 
reçut une vigoureuse impulsion, en même temps 
qu’une portée plus vaste et une plus haute signifi¬ 
cation? Le patriotisme, tel du moins qu’il existe 
aujourd’hui, est un produit des temps modernes, 
bien que certains de ses éléments apparaissent dans 


— 17 — 


l’Histoire en des temps et en des lieux fort divers. 
Peut-on douter, après cela, qu’il existe un lien psy¬ 
chologique entre la conscience de la dignité person¬ 
nelle et le sentiment patriotique? 

Puisque, aujourd’hui, la guerre mondiale a ébranlé 
le fondement même de l’association des peuples, con¬ 
stitué, ici par la tradition, là par la force, nous ver¬ 
rons l’humanité franchir sous nos yeux une nouvelle 
étape :1a reconnaissance des droits de l’homme aura 
conduit, par une progression logique, à la recon¬ 
naissance du droit des nations. Ce sera le résultat de 
cette guerre et sa plus belle conquête, quoi que 
puissent en penser ceux qui l’ont déchaînée. C’est 
au prix de cette épouvantable épreuve que le monde 
acquerra la conscience claire et la conviction pro¬ 
fonde que, seule, l’association harmonieuse des peu¬ 
ples libres peut assurer la prospérité à l’individu et 
la paix à l’humanité. Entre l’individu, isolé par 
son égoïsme, et l’humanité, collectivité trop vaste et 
souvent inconsciente, la nation libre servira de trait 
d’union. 

Bien que le système des garanties internationales 
du droit des peuples soit encore à créer, nous ne 
doutons pas que la liberté et l’égalité des nations, 
grandes et petites, soient désormais les principes 
directeurs de la vie internationale. Notre conviction 
repose, entre autres choses, sur cette loi vitale, 
logique et immuable : l'individu intégral n’est 
possible qu’au sein de la nation intégrale. 


î 




— 18 — 


II 

Individu, nation, humanité, ces trois termes se 
rencontrent et s’unissent sur le terrain de la civili¬ 
sation nationale, produit de deux cultures, l’une 
d’essence populaire, l’autre d’inspiration intellec¬ 
tuelle. Que signifie donc le mot culture? En général, 
une action intelligente et consciente exercée sur 
une parcelle de matière. L’homme, fait d’un corps 
et d’une âme, a un besoin égal de l’élément matériel 
et de l’élément spirituel pour agir; le résultat de 
cette activité n’est que le produit de la réaction réci¬ 
proque de ces éléments que l’on retrouve nettement 
dans l’œuvre accomplie et que l’on distingue alors 
sous les noms de forme et de contenu. 

Ce qui différencie une civilisation nationale d’une 
autre, c’est le rapport qui s’y est établi entre l’idée 
ou contenu commun à l'humanité entière et la 
forme ou le signe propre à la nation. 

Tout essor créateur de l’activité humaine tend 
vers la perfection de la forme et la plénitude du 
contenu. Mais la forme, même parfaite, n’est qu’un 
moyen. Le but, c’est la réalisation d’un idéal de 
bonté, de vérité et de beauté, parce que ce sont là 
des biens universels et en un certain sens incorrup¬ 
tibles. Les moyens — ils sont indispensables — 
sont toutes les formes que fournissent l’individu et 
la nation pour l’expression extérieure et conven¬ 
tionnelle de son œuvre. L’œuvre parfaite devrait 
réunir en soi le contenu le plus universel et la 
forme la plus individuelle. Il n’y a donc pas lieu de 
s’étonner que les plus grands génies possèdent à la 
fois la richesse de l’esprit humain et la plénitude de 
l’expression nationale. Tels furent, par exemple, les 



Vision, A. ZmuidzinaviSius. 










— 19 — 


prophètes d’Israël, Bouddha aux Indes, Platon en 
Grèce, César et Tacite à Rome, Dante en Italie* 
Shakespeare en Angleterre, Gœthe et Kant en Alle¬ 
magne, Pascal et Bossuet en France, Dostoïevsky en 
Russie, Ibsen en Norvège, et beaucoup d’autres. 
Chacun d'eux, en un certain sens, réunissait en 
soi l’intégrité de la nature individuelle, nationale et 
généralement aussi humaine. Qu’un de ces éléments 
eut manqué, ils n’auraient pu être ce qu’ils furent: 
des génies mondiaux. 

La vie nationale des peuples montre, dans le 
développement de leur civilisation, deux degrés 
assez précis. Au degré inférieur, et le premier en 
date bien entendu, les peuples cultivent surtout la 
forme; plus tord, l’intérêt se porte de préférence 
sur le contenu. La civilisation nationale naît de 
cette évolution progressive et de l’action réciproque 
de ces deux cultures, dont la première mérite d'être 
nommée populaire, la seconde étant plus spéciale¬ 
ment Je fait des intellectuels. 

Le peuple, formant une majorité permanente dans 
la nation dont il garde fidèlement les particularités 
ethniques, joue dans l’activité nationale le rôle de 
fondement matériel. Aux intellectuels, minorité 
moins stable et plus mobile, revient la tâche d’éle¬ 
ver à un plus haut degré la civilisation nationale en 
adaptant ses formes populaires au contenu univer¬ 
sel de l’esprit humain. L’instinct créateur collectif 
produit l’individualité de la forme ; la conscience 
individuelle fournit le contenu universel. 

Il est évident que l’harmonieuse collaboration et 
l'entr’aide continue des intellectuels et du peuple 
sont les conditions nécessaires de l’intégrité de la 
civilisation nationale. D’ailleurs, la répartition du 
travail, telle que nous venons de l’indiquer, n’est 


— 20 — 


pas une chose absolue, mais un schéma qui admet des 
écarts plus ou moins considérables, et nous verrons 
plus tard que la Lituanie en offre un illustre exemple. 

En réalité, les voies que suivent l’action populaire 
et l’action intellectuelle s’entrecroisent et ont entre 
elles de si multiples rapports qu’il serait parfois 
bien difficile de déterminer ce qui leur revient à 
chacune en propre. Ainsi, en parlant de civilisation 
nationale, il faut toujours se rappeler que le proto¬ 
type en est la culture populaire, puisque ce n’est 
que sous ces formes stables et toujours semblables 
à elles-mêmes que peut se manifester le fond uni¬ 
versel de la civilisation nationale. Il faut encore 
mentionner que non seulement la classe intellec¬ 
tuelle tire ses particularités ethniques d’un fond 
qui lui est commun avec le peuple, mais encore les 
conserve par l’hérédité. Disons cependant que ce 
dernier facteur ne joue tout son rôle que dans la vie 
du peuple. 

Cependant l’histoire, telle du moins qu’elle s’est 
déroulée jusqu’ici, témoigne que les divers éléments 
de la civilisation nationale ont grandi et se sont 
développés grâce à l’harmonieux concours du peu¬ 
ple et des intellectuels : le premier se faisant le 
gardien des richesses ethniques de l’esprit national, 
les seconds étant les ouvriers de la culture spiri¬ 
tuelle qui tend à acquérir une valeur universelle en 
s’appuyant sur le travail populaire préalable. 

C’est dans la collaboration solidaire de ces deux 
activités que se trouve la source de lu vigueur et de 
la puissance de la nation, dont la mission est de 
réaliser une civilisation intégrale. Le lien national 
qui unit les classes supérieure et inférieure d'un 
peuple se montre quelquefois plus fort que les anta¬ 
gonismes sociaux et politiques. 


— 21 — 


La guerre actuelle en a fait la démonstration. 
Elle prouve même davantage. Par un étrange abus, 
l’impérialisme belliqueux — le début de cette guerre 
en offre un exemple convaincant — peut détourner 
à son profit les forces vives des nations et exploiter 
les peuples faibles : dans ce cas, la solidarité 
nationale des classes inférieure et supérieure per¬ 
siste au grand dommage des intérêts essentiels de 
la démocratie internationale 

Et pourtant, selon toute vraisemblance, la fin de 
la guerre mondiale qui sort peu à peu des ténèbres 
de l’avenir, supprimera ce danger. Par la force 
même des choses et d’une inéluctable nécessité, 
cette guerre finira contrairement à toutes les prévi¬ 
sions que son début avait fait naître. Plus elle dure, 
plus ses conséquences s’écarteront de l’esprit et des 
tendances qui l’ont provoquée. En même temps que 
le droit des peuples de disposer librement de leur 
sort, il est de plus en plus probable que les intérêts 
de la démocratie internationale triompheront défini¬ 
tivement. Sans aucun doute, la liberté nationale et 
le principe démocratique sont intimement liés; 
aussi la victoire de la démocratie semble être le sûr 
fondement de toutes les garanties qui assureront à 
tous les peuples une existence libre, digne et har¬ 
monieuse. 


III 

II ne peut donc se créer de civilisation nationale 
que par la collaboration des classes supérieure et 
inférieure, de façon qu’un harmonieux ensemble 
résulte du concours de tous. 

L’action populaire cependant est bien différente 
du travail des classes dirigeantes : ici, effort voulu 


— 22 — 


et conscient d’une personnalité; là, instinct naturel 
et poussée anonyme de la masse ; dans le premier 
cas, ce sont surtout les particularités ethniques qui 
agissent et qui conduisent; dans le second, c’est 
une volonté qui se propose une fin. Tandis que le 
peuple est l’instrument inconscient de la vocation 
nationale telle que ses aptitudes la définissent, la 
nation ne peut déterminer la tâche qu’elle accepte 
qu’avec le consentement des milieux intellectuels. 

Entre la vocation d’une nation et la tâche qu’elle 
doit accomplir, il y a, en quelque sorte, un rapport 
de cause à effet. Quand un peuple saisit ce rapport 
et qu’il se fixe une tâche conforme à sa vocation, 
c'est que le sentiment de son individualité nationale 
a atteint son plu* haut degré. 

Pour cela, un peuple doit réunir trois conditions 
fondamentales: premièrement, l’existence de la vita¬ 
lité ethnique et d'un tempérament national propre; 
deuxièmement, une évolution historique plus ou 
moins longue; troisièmement, la conscience claire 
de sa nationalité. Le tempérament national est une 
force constante qui agit également dans la vie pas¬ 
sée et actuelle d'un peuple, sans la constituer uni¬ 
quement. Il n’est qu’un des nombreux agents d’in¬ 
fluence qui se déterminent mutuellement et qui sont 
les particularités du pays, savoir sa situation géo¬ 
graphique, les circonstances de son développement 
historique, ses conditions de vie internes et externes, 
c’est-à-dire sociales et internationales. 

L’action de ces facteurs donne à l’histoire de 
chaque peuple une allure particulière et fixe peu à 
peu son individualité. C’est alors que le peuple sent 
et manifeste des aspirations dirigées vers la libre 
réalisation de son idéal national dans tous les 
domaines de la vie sociale. Il révèle sa physiono- 


— 23 — 


mie, vit de sa propre vie, et la tâche qu’il s’impose 
est conforme à sa vocation. 

Nous parlons de la réalisation d’un idéal propre : 
voilà le but suprême de la civilisation nationale, ce 
qui la caractérise et la distingue des cultures étran¬ 
gères et possède, par suite, une valeur absolue; la 
nation y trouve le sens de sa vocation et, par 
suite, l’objet même de la tâche qu’elle doit entre¬ 
prendre. 

Une telle conception de la vocation nationale n’a 
rien de commun avec ce qu'on a appelé messianisme 
national. Le messianisme ne reconnaît pas à toutes 
les nations une valeur morale égale et des droits 
égaux et ne peut, par conséquent, pas établir, même 
en théorie, l’équilibre des individualités nationales. 
Le messianisme national et l’idée théocratique, 
l’histoire du monde ne les a réalisés qu’une fois, 
lorsqu’il fallut qu’une nation réunît toutes les con¬ 
ditions nécessaires pour l’avènement de l’individu 
parfait, du Fils de l'homme. Cet exemple unique 
illustre d'ailleurs de façon éclatante les rapports 
d’une nationalité et de l’individu, ceux aussi de la 
vocation d’un peuple et de sa tâche finale, mais en 
même temps il prouve qu’une répétition du messia¬ 
nisme ne serait qu’un plagiat historique, dépourvu 
de signification. 

Aujourd’hui, la nation ne peut revendiquer juste¬ 
ment que la reconnaissance d’une valeur morale 
égale et de droits à l’existence et au développement 
égaux à ceux des autres nationalités, toutes étant 
les individus d’une même espèce. Il faut d’ailleurs 
se rappeler que cette égalité d’individus de même 
espèce ne signifie nullement ressemblance ou iden¬ 
tité. C’est, au contraire, la variété des individuali¬ 
tés nationales qui, par le libre développement de 


— 24 — 


ces dernières, enrichira la civilisation universelle. 
Il est temps que le monde le comprenne. 

Nous venons d’esquisser à grands traits les prin¬ 
cipes théoriques du problème général de la nationa¬ 
lité. Nous l’avons fait pour définir préalablement les 
notions d’individualité, de civilisation, de vocation 
et de tâche nationales, de façon à écarter tout malen¬ 
tendu et toute fausse interprétation dans des idées 
susceptibles de nombreuses discussions. 

Nos remarques préliminaires ne sont cependant 
pas encore terminées. Avant d’aborder notre sujet 
en lui-même, nous demandons au lecteur la permis¬ 
sion de lui soumettre encore quelques considéra¬ 
tions générales sur la nationalité lituanienne en 
particulier. Un sort pour ainsi dire exceptionnel a 
empêché la Lituanie d’accomplir déjà régulièrement 
et normalement sa tâche nationale. Pour s’en faire 
une conception exacte, il faut suivre, dès leur début, 
les conditions toutes spéciales dans lesquelles le 
peuple lituanien s’est développé au triple point de 
vue exposé plus haut : nous verrons que son indivi¬ 
dualité nationale, virtuellement puissante et vigou¬ 
reuse, ne s’est pas suffisamment affirmée dans 
l’histoire ; que l’épanouissement de sa culture natio¬ 
nale a été gêné par le divorce des classes de la 
sôciété ; enfin que sa vocation et sa tâche propre 
sont déterminées par la situation de la Lituanie sur 
les confins des deux mondes, oriental et occidental. 



— 25 — 


B. Quelques remarques préliminaires sur le sort 
exceptionnel de la nationalité lituanienne : 

[. Individualité nationale virtuelle du peuple lituanien non 
réalisée dans l'histoire ; 11. désunion des classes supé¬ 
rieure et inférieure dans la vie nationale de la Lituanie ; 
111. situation de celle-ci sur les confins des deux mondes 
oriental et occidental. 

L’Orient et l’Occident. 


I 

La Lituanie est le pays des paradoxes historiques. 
Il faut le savoir pour se faire une idée juste de sa 
vie. Ce caractère paradoxal faisait dire à Kotzebue 1 
que l’histoire de la Lituanie était digne de la lyre 
d’Homère et de la plume de Tacite, et amenait par 
contre A. Brückner à présenter la vie et l’activité 
du peuple lituanien comme quelque chose d’insigni¬ 
fiant qui ne mérite guère d’intérêt particulier 2 . 

Il importe cependant de connaître le sort singu¬ 
lier de ce peuple et de porter sur lui un jugement 
motivé. C’est alors seulement qu’il sera possible de 
résoudre son énigme et de comprendre son évolution. 

L’opinion de Kotzebue n’était évidemment pas 
dénuée de fondement, et les faits lui donnèrent bien¬ 
tôt une éclatante confirmation. Lejeune romantisme 
polonais, en effet, témoigna pour l’archéologie, 
l’histoire et l’ethnographie lituaniennes, un intérêt 3 
plus vif peut-être que pour les sources polonaises ; 

1 À. F. von Kotzebue. Aeltere Geschiclite Preussens. 

2 A. Brückner. Polacy i Litwini. Jçzyk i literalura , dans le livre: 
«Polska i Litwa w dziejowym s osunku ». 

3 Fr. Augustaitis. Pienviastki liteœskie we wczesnym romantyzmie 
polskim , p. 22. 


— 26 — 


en même temps, un des plus grands poètes du XIX e 
siècle, Adam Mickiewicz, trouvait dans l’histoire 
passée ou contemporaine de la Lituanie un aliment 
abondant de son inspiration. 

D'autre part, A. Brückner pouvait tenter de jus¬ 
tifier son appréciation en avançant que, dans maints 
domaines de la vie nationale, les Lituaniens n’ont 
encore rien produit qui puisse fixer l’attention d’un 
homme cultivé. 

Mais ce qui, à première vue, est incontestable, ce 
que tous peuvent admettre, c’est la bizarrerie même 
du sort du peuple lituanien. Il n’est peut être pas 
aisé de se représenter un peuple qui ne fut jamais 
ce qu’il aurait pu être. Nous allons essayer d'en 
tracer à grands traits l’image au lecteur. 

Sorti du berceau asiatique, le peuple lituanien 
s’établit en Europe bien avant la plupart des autres 
peuples, et cependant il ne fit son entrée en scène 
dans la vie européenne qu’après beaucoup d’autres 
nations. Il resta presque totalement inconnu à ses 
voisins jusqu’au XI e siècle, et c’est seulement quand 
ceux-ci troublèrent son existence pacifique qu'il 
arracha de sa lace le voile qui la cachait pour leur 
montrer l’image guerrière de Janus à deux visages. 

Ce peuple, type d’un profond traditionalisme, 
'avait gardé bien nette l’empreinte de l’ancien Orient 
dans sa langue, sa religion, ses mœurs et ses cou¬ 
tumes ; au XIII e siècle de notre ère, il formait un 
Etat souverain qui devait demeurer plus d’un siècle 
encore fidèle au paganisme. S’étendant largement 
du nord au sud, de la Baltique à la mer Noire, cet 
état païen reçoit une mission médiatrice entre 
l’Orient et l’Occident chrétiens. Gagné à la civilisa¬ 
tion chrétienne de l’Occident, il verra son intégra¬ 
lité nationale menacée, ensuite désagrégée par les 


— 27 — 


nouvelles influences. Tenu successivement dans une 
dépendance intellectuelle par ses voisins de l’est et 
de l’ouest, il n’en produira pas moins des person¬ 
nalités éminentes dont l'action, ou celle de leurs 
descendants, se répercutera puissamment dans la 
vie de ces mêmes voisins. 

Au XVI e siècle, l’esprit national de ce peuple 
crée une législation que bien des nations contempo¬ 
raines pouvaient envier; cette époque marque cepen¬ 
dant le commencement de la décadence de l'Etat 
lituanien. A la fin du XVIII e siècle et au début du 
XIX e , le même esprit national anime et soutient le 
lumineux essor d’un peuple allié et met à son service 
le meilleur de ses forces intellectuelles, alors que 
sa propre existence était exposée aux plus redouta¬ 
bles dangers. 

Ensuite, quand ses voisins de l’est et de l’ouest se 
mirent à discuter pour savoir à qui revenait l’héri¬ 
tage de cette généreuse nation, on la vit se dresser 
et proclamer bien haut qu’elle n’avait jamais con¬ 
senti à mourir, ni même à abdiquer le moindre de 
ses droits. Et ce peuple, qui s’était autrefois orga¬ 
nisé soudain en un puissant état, retrouve une nou¬ 
velle vigueur pour achever la tâche que le destin 
lui a réservée : synthétiser, dans sa civilisation 
nationale, les éléments divers de l’Orient et de 
l’Occident. 

Et voilà, schématiquement présentée, l’histoire 
paradoxale du peuple lituanien. Nous avons, à des¬ 
sein, laissé de côté l’action politique internationale 
et les conditions sociales intérieures qui constituent, 
à vrai dire, son histoire, pour mettre en lumière 
cette étrange particularité qu’il ne lui fut jamais 
possible de réaliser totalement ses aptitudes. Ces 
alternatives de grandeur et d’impuissance, ces con- 


— 28 - 


tradictions de son histoire, n’est-ce pas suffisant 
pour expliquer le désaccord des historiens ? 

Au point de vue ethnique, le peuple lituanien ne 
souffrit jamais et ne souffre encore d’aucun défaut 
physique ou moral, incompatible avec l’épanouisse¬ 
ment d’une nationalité intégrale. Il est doué d’une 
intelligence très suffisante, et les forces matérielles 
ne lui ont pas manqué pour créer autrefois une civi¬ 
lisation nationale. Cependant, il ne lui fut pas donné 
de jouer dans l’histoire universelle un rôle propor¬ 
tionné à la plénitude de ses moyens, et sa civilisa¬ 
tion n’eut jamais une importance mondiale. 11 con¬ 
serve cependant toutes ses aptitudes, toujours prêtes 
à trouver leur emploi. Il est vrai que l’histoire con¬ 
tinue sa marche, et nous savons fort bien que ce 
qui hier était possible peut ne plus l’être aujour¬ 
d’hui. Les possibilités passent avec le temps, et il 
faut bien se rendre compte que la matière s’oppose 
parfois à ce qu’admet l’esprit, parce qu’elle est sou¬ 
mise à la forme dont l’esprit reste indépendant. 

Il faut donc, dans la vie du peuple lituanien, dis¬ 
tinguer entre la puissance actuelle ou matérielle et 
la puissance virtuelle, spirituelle. Un sort malicieux 
a voulu que l’une diminuât quand l’autre croissait. 
Du moins, cette dernière, le peuple lituanien la pos¬ 
sède aujourd’hui tout entière: c’est elle qui donne 
à sa libre existence une signification supérieure et 
qui renforce en lui le sentiment de sa propre dignité. 
Il a conscience de la tragédie de son histoire, et en 
même temps croit à la possibilité de réaliser le pro¬ 
blème de sa civilisation nationale. Rien n’est capa¬ 
ble d’abattre la confiance en l’avenir d’un peuple 
qui, dans les plus pénibles humiliations, ne cesse 
de chanter sa patrie comme le « pays des grands 
hommes et des géants ». 


- 29 — 


Ce peuple, d’abord adorateur du feu et de l’eau, 
ensuite des fleurs et des croix, n’est pas étranger à 
la soif cosmique de la grandeur. La puissance maté¬ 
rielle lui manquant, il tend de toutes ses forces vers 
l’idéal d’une civilisation supérieure. Pour caracté¬ 
riser ces tendances de la renaissance lituanienne, 
nous ne pouvons mieux faire que de citer un de ses 
plus grands artisans actuels : « Notre vie tout en¬ 
tière, dit V. St. Yîdûnas. est remplie par la douleur 
et la joie. Mais cela révèle justement le grand ins¬ 
tinct, puissant et éternel, de la vie. Et il est infini¬ 
ment beau avec sa douleur, sa joie et sa sublimité... 
Nous devons être grands ; il faut que nous appre¬ 
nions à l’être. Alors notre situation changera et 
notre vie grandira. La grandeur de l’âme et de 
l’esprit, voilà ce dont nous avons le plus besoin. » 1 


II 

Nous venons d’exposer sommairement que le peu¬ 
ple lituanien n’a pas eu la faculté de réaliser ses 
aptitudes, qu’il n’a pu former ni nation, ni civilisa¬ 
tion intégrales, mais qu’il croit encore aujourd’hui 
que de vastes perspectives sont ouvertes à son acti¬ 
vité. Comment donc expliquer ses échecs anté¬ 
rieurs ? 

Pour le moment, nous ne développerons pas en 
détail les causes, internes et externes, de ce mal¬ 
entendu historique, car ce sera dans la suite une 
partie essentielle de notre ouvrage. Nous montre¬ 
rons seulement ce qui rendit possible ce malentendu 
et en fut l’origine. 

1 Yîdûnas. Labai mums reikalinga ypatybè. « Vairas», n° 1, 1914, 

p. 18. 


— 30 — 


Le peuple lituanien eut le malheur de perdre son 
unité morale par le divorce intellectuel des classes 
inférieure et supérieure qui suivirent, dans l’évolu¬ 
tion de leur culture, des voies de plus en plus diver¬ 
gentes. Et c’est ainsi qu’il lui fut impossible d’utili¬ 
ser pour le bien de ses destinées nationales la 
puissance matérielle et l’intelligence native qu’il 
possédait en suffisance. 

Or, nous l’avons vu, la force vitale et créatrice 
d’une nation réside dans la collaboration harmo¬ 
nieuse de ses éléments populaire et intellectuel. 
Sans cette condition, elle ne peut former ni Etat 
durable, ni civilisation intégrale. Malheureusement, 
le peuple lituanien eut en main tous les moyens 
d’action, alors que ses ressources intellectuelles res¬ 
taient inexploitées ; c’est aujourd'hui l’inverse. On 
nous permettra d’illustrer cette étrange situation 
par un conte populaire lituanien. 

« Après avoir créé le monde et les animaux, Dieu 
« en fit don à l’homme. Celui-ci regarda les créa- 
« tures sur lesquelles il devait régner. C’est le lion 
« qu’il admira le plus, et il pria Dieu de lui donner 
« à lui-même les qualités de cet animal. Dieu exauça 
« son vœu. L’homme reçut l’audace et la puissance 
« du lion, mais comme il n’obéissait pas toujours à 
« la raison, les choses n’allaient pas comme il au- 
« rait fallu... Tout d’abord, les animaux tentèrent 
« de ne pas le reconnaître comme roi, mais il s’im- 
« posa par la force. Seul le renard, grâce à sa ruse, 
« échappait au pouvoir de l’homme, lui nuisait 
« même et l’exaspérait par sa finesse. Aussi, à bout 
« de patience, l’homme pria Dieu de lui accorder, 
« au lieu de la puissance du lion, la sagacité du 
« renard. — Bien, lui répondit le Créateur, j’accom- 
« plirai ton souhait, mais tu as tort de dédaigner la 


— 31 


« la puissance. Désormais les animaux ne te crain- 
« drontplus, et tu devras songera te protéger contre 
« eux... Quand le renard aperçut le changement qui 
« s’était opéré chez l’homme, il s’éloigna de lui et se 
« cacha. » 1 

Voilà l’image de la Lituanie qui disposa des 
moyens de l’esprit et des ressources de la matière 
sans jamais réussir à les allier dans une union 
féconde. C’est par suite du désaccord entre l’action 
populaire et l’action intellectuelle que l’évolution de 
l’histoire nationale dévia de sa route normale et 
fournit l’exemple d’un peuple que la désunion inté¬ 
rieure aura conduit à l’intégralité. 

En effet, le divorce des classes fut le nœud d’un 
drame dont la renaissance nationale lituanienne a 
été le dénouement. La logique populaire fut plus 
forte que toutes les intrigues, si bien que la rup¬ 
ture de l’équilibre entre le peuple et les classes intel¬ 
lectuelles devint précisément un des facteurs de 
l’individualité actuelle de la nation. 

Il en résulte que le développement de la civilisa¬ 
tion nationale se fit suivant un processus des plus 
compliqués. Abandonné à lui-même, le peuple pour¬ 
suivit sa culture. Son traditionalisme l’empêcha de 
se dénationaliser, et l’instinct de la conservation le 
poussa à perfectionner son état intellectuel. C’est à 
cette situation particulière que la culture populaire 
doit d’être montée à un niveau qu’elle n’aurait pas 
atteint dans des circonstances normales. 

D’autre part, les classes intellectuelles s’étant 
détachées du tronc populaire perdirent leur conti¬ 
nuité nationale et se laissèrent conduire par les 
influences extérieures. Cette circonstance cependant 

1 Dr J. BasanaviSius. Levas lietuviu pasakose bei dainose ir pry- 
giskai-trakïskoje dailoje. « Lietuviu Tauta », t. I, p. 8. 


— 32 — 


aida peut-être mieux que toute autre les facultés 
essentielles de l’esprit national à se révéler dans le 
domaine de la création intellectuelle. 

Ainsi, la culture populaire et la culture intellec¬ 
tuelle, bien que reflétant, chacune à sa manière, 
l’esprit national, évoluèrent dans des sens diver¬ 
gents : l’une favorisa constamment les intérêts 
nationaux, l’autre eut en vue, au début, les intérêts 
de l’Etat et, dans la suite, ceux d’une classe. 

La prédominance arbitraire des éléments aristo¬ 
cratiques amena la dissolution de l’Etat lituanien. 
On peut donc dire que la classe supérieure a fait 
faillite, puisque la vie elle-même en a condamné les 
tendances Devant la démocratie, qui lui succéda, le 
problème de la renaissance nationale devait fatale¬ 
ment se poser, et c’est ainsi qu’il fut donné à la cul¬ 
ture populaire, relativement avancée, d’être la pierre 
angulaire de la civilisation nationale, orientée dans 
une nouvelle direction. A mesure que la vie sociale 
se démocratise, le peuple trouve en lui-même les 
ressources intellectuelles dont la classe supérieure 
avait eu jusqu’alors le privilège et dont elle n’avait pas 
su user; il trouve dans son sein toute une phalange 
de jeunes intelligences, actives et clairvoyantes, qui 
dirigeront sa marche dans le chemin de la civilisation. 

L’apparition de ces intellectuels plébéiens qui in¬ 
sufflent à la culture populaire, jusqu’alors incon¬ 
sciente, esprit, âme et vie, voilà ce que l'on appelle 
la renaissance nationale lituanienne. Cette renais¬ 
sance se manifesta tout d’abord par la réprobation 
publique des tendances antinationales des aristo¬ 
crates, après quoi les nouveaux intellectuels se 
mirent à l’œuvre, pour créer, sur la base de la 
culture populaire, une civilisation qui fît du peuple 
lituanien une nation intégrale. 


— 33 — 


Bien entendu, cette œuvre doit tenir compte du 
développement antérieur de la nation. La culture 
populaire et la première culture intellectuelle ont 
exercé l’une sur l’autre une mutuelle influence; cha¬ 
cune doit trouver sa place dans la synthèse natio¬ 
nale qui doit révéler entièrement la vocation du 
peuple lituanien. 


III 

Le fond de l’esprit national lituanien, nous 
l’avons déjà dit, est fait des éléments primitifs de 
l’ancien Orient. Ils furent le point de départ de 
l’évolution progressive de la nation, et cette évolu¬ 
tion même se fit dans le sens de l’impulsion que 
lui donnèrent les peuples voisins de la Lituanie. 

Dès que les Lituaniens firent leur entrée sur la 
scène de l’histoire et prirent contact avec leurs voi¬ 
sins, ils eurent affaire à deux groupes de peuples, 
les Slaves et les Germains, hostiles en général l’un 
à l’autre. C’est avec les premiers que les Lituaniens 
entretinrent les relations les plus variées et les plus 
étroites. Par ailleurs, dans le domaine de la civilisa¬ 
tion plus encore qu’au point de vue géographique, 
ils occupaient une situation intermédiaire entre les 
Slaves orientaux et les Slaves occidentaux: les Rus¬ 
ses étaient déjà à la tête des premiers et les Polonais 
à la tête des derniers. La Lituanie entre en relations 
d’abord avec la Russie, puis avec la Pologne, sans 
jamais se détourner complètement de l’une ou de 
l’autre. Sa position et le rôle de médiateur, qui lui 
fut dévolu, firent de la Lituanie l’arène de la lutte 
polono-russe pour l’hégémonie dans le monde slave. 
Des deux côtés, la Lituanie fut soumise aux influen¬ 
ces intellectuelles et politiques les plus variées. La 


3 



- 34 - 


Russie avait reçu, de l’Orient, la civilisation chré¬ 
tienne; la Pologne, de l’Occident. La Lituanie vit se 
heurter sur son propre territoire ces deux mentali¬ 
tés rivales. C’est à l’intérieur de ce cercle restreint 
que la Lituanie noua ses premières relations poli¬ 
tiques et intellectuelles. 

Au delà de cette première zone vivaient les Ger¬ 
mains. Leur voisinage fit toujours peser sur les 
Lituaniens la menace de la force brutale. Lituanie 
et Germanie ne trouvèrent jamais un compromis 
d’équilibre stable, et leurs rapports ne connurent 
guère qu’une alternative' : vaincre ou mourir. 

Le monde germanique présentait et présente 
encore, pour ainsi dire, le type même de la force 
organisée de l’Occident. 

Le voisinage des Germains faisait redouter aux 
Lituaniens d’être écrasés sous leurs coups. En recu¬ 
lant peu à peu leurs frontières, en se résignant à de 
douloureuses mutilations de leur territoire, ils ne 
faisaient qu’apaiser pour un temps ce Léviathan 
insatiable. Dans la querelle polono - russe, les 
Germains se rangèrent tantôt d’un côté, tantôt de 
l’autre ; dans tous les cas, leur intervention fut pour 
la Lituanie l’occasion de nouvelles infortunes. 

Les Tatars étaient les Teutons de l’Orient : comme 
eux, iis pratiquaient la violence. Leur force était 
celle, non plus de l’organisation, mais du chaos de 
la masse. Il n’y eut guère que des luttes continuelles 
entre la Lituanie et les Tatars, qu’il fallait bien con¬ 
tenir pour opposer aux Germains une résistance 
efficace. Tatars et Germains formaient d’ailleurs 
l’extrême limite du champ d’action qui fût jamais 
accessible au peuple lituanien. 

La Lituanie est donc bien, à l’égard de sa situation, 
comme à l’égard de ses conjonctures intérieures. 


— 35 — 


un pays exceptionnel, puisque, selon l’heureuse 
expression du professeur St. Kulrzeba, « c’est sur 
le territoire lituanien que se déchaîna un des plus 
grands combats que se soient livrés l’esprit de l’Orient 
et l’esprit de l’Occident 1 ». 

Ces deux géants cosmiques se font, à travers toute 
l’histoire mondiale une guerre éternelle qui a ses 
péripéties, ses étapes et ses succès, mais où les deux 
partis poursuivent cependant leur marche parallèle. 
Or, la Lituanie a vu chez elle, pour ainsi dire, le 
corps à corps des deux lutteurs ; son histoire est 
donc, plus que toute autre, apte à nous renseigner 
sur les circonstances et les résultats probables de 
cette rivalité dans le monde; ici, comme ailleurs, 
les mêmes causes produiront les mêmes effets. 

Deux ères se partagent la vie du monde : une 
ancienne, qui vit le triomphe de la force physique; la 
moderne, qui donna la suprématie à l’intelligence. 

Dans les deux cas, le mouvement prend naissance 
en Orient, puis se déplace graduellement vers 
l’Occident où il trouve son centre de gravité. Cette 
marche s’accomplit chaque fois en trois étapes : 
l’Asie, la Grèce, Rome. 

Dans la concurrence des forces matérielles, c’est 
l’équilibre qu’il faut souhaiter, parce qu’il s’oppose 
à la violence ; la Grèce cependant vainquit l’Asie ; 
puis fut vaincue par Rome qui devait, elle aussi, 
s’écrouler sous le poids de sa propre puissance. 

Dans la lutte des intelligences, l’équilibre, c’est 
leur synthèse qui s’oppose à l’exclusivisme. Le point 
de départ du développement de notre ère se place en 
Asie, dans la naissance du Christ ; dès lors, la com¬ 
pétition des nouvelles énergies vit triompher la ci- 

1 Professeur D r St. Kutrzeba. Unia Polski z Litwq,, daus le livre 
« Polska i Litwa w dziejowym stosunku », p. 449. 


— 36 — 


vilisation grecque (byzantine), puis la civilisation 
romaine (latine), sans que les aptitudes spéciales de 
chacune fussent jamais anéanties. 

Abandonnons ces vastes perspectives et fixons 
notre regard sur un objet plus modeste, la Lituanie. 
Chez elle aussi nous voyons une période d’énergie 
matérielle, suivie d’une époque de vigueur intellec¬ 
tuelle. Ces deux âges ont avec l’Asie, la Grèce et 
Rome, des rapports effectifs dont la conséquence, à 
la fois historique et logique, fut que chacun d’eux 
s’ouvrit successivement à l’influence de l’Orient et à 
celle de l’Occident. 

C’est sur la base d’une culture populaire et d’un 
tempérament ethnique tout pénétrés des traditions 
asiatiques conservées dans toute leur pureté, que 
l’Etal lituanien se fonda ; c’est sur la même base que 
surgit plus tard, lors de la renaissance nationale, la 
nouvelle civilisation intellectuelle. 

A peine fondé, l’Etat lituanien poussa les classes 
supérieures dans l’orbite de la civilisation russe tout 
récemment empruntée à l’Orient grec. Gagnées à 
cette influence, les classes dirigeantes sacrifièrent à 
l’intérêt de l’Etat l’intérêt même de la nation ; grâce 
à elles, la Grèce supplanta l’Asie dans son rôle civi¬ 
lisateur en Lituanie. 

Bientôt, quand elles firent passer leurs propres 
intérêts avant ceux de l’Etat, ces mêmes classes se 
convertirent à la civilisation polonaise venue de 
l’Occident latin. Cette fois, la Grèce cédait à Rome, 
du fait de cette défection, l’hégémonie intellectuelle 
en Lituanie. Mais, en même temps, l’Etat lituanien, 
devenu un jouet entre les mains de l’aristocratie 
toute-puissante, entrait dans la voie lamentable de 
sa dissolution ; quand il s’écroula, la victoire latine 
en Lituanie était déjà un fait accompli. 


— 37 — 


La renaissance nationale s’affirma d’abord dans 
le retour aux vieilles traditions de l’Asie conservées 
dans le peuple et sa culture, et qui furent les sour¬ 
ces les plus pures des aspirations nouvelles. Mais 
un passé plus récent, imprégné des civilisations 
gréco-russe, puis latino-polonaise, fournit un appoint 
positif au capital originel. Il est clair que la renais¬ 
sance lituanienne ne pouvait se contenter de nier 
ces cultures étrangères qui avaient plus ou moins 
profondément remué le sol national, pour en détruire 
les fruits, ce qui, d’ailleurs, n’était ni possible, ni 
désirable. Si, dans la première époque, l’équilibre 
politique fut, pour l’Etat lituanien, la condition 
indispensable de son existence, la synthèse intel¬ 
lectuelle est aujourd’hui tout aussi nécessaire à 
sa restauration. Et, de fait, certaines aspirations 
du peuple lituanien laissent entrevoir, inachevées 
encore, les grandes lignes de la synthèse qui embras¬ 
sera les trois phases principales de l’histoire uni¬ 
verselle. Selon tous les indices, telle est la vocation 
du peuple lituanien, et, puisqu’elle est aussi la con¬ 
dition de sa prospérité, telle sera sans doute la tâche 
qu’il accomplira. 


* 

* * 

En terminant cette introduction, trop longue déjà 
peut-être, il ne nous semble pas superflu de mettre 
en regard, pour les comparer, les particularités 
distinctives des mondes oriental et occidental. 
Ernest Hello et, avant lui, J. de Maistre, ont émis à 
ce sujet quelques idées excellentes. Nous allons en 
reproduire celles qui nous paraissent propres à 
éclairer nos recherches. 

« Comme dans l’humanité, dit E. Hello, l’homme 


— 38 — 


représente la liberté et la femme la nature, ainsi, 
sur le globe habité, l’Orient est la terre de la nature, 
et l’Occident, celle de la liberté 1 . » 

Exprimant la même pensée, nous dirons que la 
passivité caractérise l’Orient, tandis que l’Occident 
manifeste davantage des qualités actives. Quand 
l’Orient produit, c’est que les forces cosmiques se 
servent de lui comme d’un instrument, de même 
que le vent souffle à l’Océan ses tempêtes. L’Occi¬ 
dent, au contraire, exploite et organise ces forces ; 
il oppose l’énergie humaine à celle de la nature 
dont il régularise le pouvoir. L’Orient vit surtout 
d’instinct, de sentiment, de fantaisie, d’intuition; 
l’Occident s’efforce davantage de soumettre la vie 
à la raison et à la volonté. La vie, en Orient, appa¬ 
raît dans son exubérance indomptée, comme une 
cavale ardente qui ne connaît pas d’entraves ; 
l’Occident la contient, la dresse et lui impose les 
formes compliquées de l’organisation. 

Ces deux mondes si différents ont également cha¬ 
cun leur façon de penser. J. de Maistre dit à ce pro¬ 
pos : « L’Asie ayant été le théâtre des plus grandes 
merveilles, il n’est pas étonnant que ses peuples 
aient conservé un penchant pour le merveilleux plus 
fort que celui qui est naturel à l’homme en général, 
et que chacun peut reconnaître dans lui-même. De 
là vient qu’ils ont toujours montré si peu de goût 
et de talent pour nos sciences de conclusions. On 
dirait qu’ils se rappellent encore la science primi¬ 
tive et l’ère de Y intuition. L’aigle enchaîné demande- 
t-il une montgolfière pour s’élever dans les airs? 
Non, il demande seulement que ses liens soient 
rompus. Et qui sait si ces peuples ne sont pas des- 


1 Ernest Hello. Philosophie et Athéisme , p. 308. 


— 39 - 


tinés encore à contempler des spectacles qui seront 
refusés au génie ergoteur de l’Europe 1 ? » 

L’Orient, d’après l’expression d’Ernest Hello, c’est 
« un œil ouvert » 2 . Sa science est « un essai de 
contemplation » 3 . « Le langage de l’Orient, c’est le 
symbole. » 4 Donc, au fond, «la science orientale, 
c’est l’esthétique ». 5 Autrement dit, l’Orient saisit la 
vérité par la vision des images, l’Occident, par la 
conception des idées. 

Dans la façon d’envisager la nature, l’Orient et 
l’Occident diffèrent également. La nature peut être 
envisagée sous deux aspects : l’un immobile, mort, 
opaque ; c’est sa matière inerte, susceptible de 
mesure géométrique et soumise aux lois de la 
mécanique : l’autre, éternellement variable et insai¬ 
sissable, est comme le défilé rapide d’un film 
cinématographique : l’inertie est vaincue par un 
mouvement constant. 

De ces deux aspects, l’Occident considère plutôt 
le premier ; pour lui, la nature est un champ ouvert 
à son activité, un objet d’étude, un terrain d’expé¬ 
rience ; pour l’Orient, c’est un spectacle brillant, 
mouvant, qu’il embrasse d’un regard dans son ver¬ 
tigineux tourbillonnement. Aussi éprouve-t-il pour 
la nature, dont il sent la force peser sur lui, une 
mystérieuse curiosité ; l’Occidental s’intéresse plus 
à l’homme qui s’efforce de dompter la nature. Celui- 
ci vit de pratique ; celui-là de théorie, et sa sensibilité 
au bien comme au mal est plus affinée; son idéal 
s’élève donc à mesure que, dans le monde, la puis- 

1 Joseph de Maistre. Les Soirées de St-Pétersbourg , 1.1, p. 91. 

2 E. Hello. L'Homme , p. 315. 

3 » Philosophie et athéisme, pt 

4 » L } Homme, p. 318. 

5 Ibid.j p. 318. 


— 40 - 


sance du mal grandit. C’est ce qui lui fait sentir si 
douloureusement le tragique contraste de l’idéal et 
de la réalité dont la fréquente victoire détruit souvent 
pour lui toutes les raisons de vivre. 

La science de l’Occident, nous le savons déjà, est 
surtout pratique. C’est comme dit Hello, une «for¬ 
mule trouvée 1 ». Elle sait appliquer une mesure 
commune à la vie et à l’idéal en élevant ce dernier 
en proportion des victoires de l’homme sur la nature 
et de l’extension de ses conquêtes. Ici le drame moral 
de l’Orient ne peut guère se renouveler, et l’idéalisme 
risque moins d’être en contradiction avec la réalité. 
Par contre, la vie y perd de sa couleur, de sa diversité ; 
elle est moins riche en sensations immédiates que 
dans cet Orient, vraie terre des possibilités infinies. 

Nous comprenons maintenant pourquoi, dans le 
choc de ces deux mondes, l’occidental triomphe. 
Toutes choses étant égales par ailleurs, l’esprit 
d’activité doit nécessairement l’emporter sur la 
passivité. Mais la prédominance de fait ne saurait 
se justifier par elle-même. Quand il y a égalité de 
droits, c’est bien souvent parce qu’il y a diversité 
de sujets. Ainsi, l’égalité des droits individuels 
est nécessaire, précisément, parce que chaque 
individu possède une particularité qui le distin¬ 
gue des autres. ' 

Les rapports de l’Orient et de l’Occident présentent 
quelque chose de semblable : malgré la suprématie 
effective du dernier, l’état idéal serait, non pas la 
victoire de l’un sur l’autre, mais l’équilibre de leurs 
forces matérielles et la fusion de leurs intelligences. 

«Les hommes», dit E. Hello, «ayant regardé 
comme contradictoires les choses qui devraient être 


1 Ernest Hello. L’Homme, p. 816. 


— 41 — 


unies, sont devenus contraires les uns aux autres, 
eux qui devraient être unis. L’Occident est devenu 
l’ennemi de l’Orient, comme le travail est devenu 
l’ennemi du repos ! Aussi le travail et le repos ten¬ 
dent-ils à s’abîmer tous deux dans une fatigue infé¬ 
conde, cauchemar monotone qui remplace à la fois 
le sommeil et la veille 1 ». 

Le travail et le repos, pour E. Hello, symbolisent 
l’activité de l’Occident et la passivité de l’Orient. 
« L’esprit de l’Orient, dit-il, c’est l’Art, c’est-à-dire 
la contemplation, c’est-à-dire le repos . 2 » 

Après cela, il est aisé de saisir la portée de ces 
autres paroles du même auteur : « L’Orient et 

l’Occident séparés, languissent tous deux : l’Orient 
dans l’oisiveté, l’Occident, dans le labeur. Il faut que 
l’Orient entre dans son action pour que l’Occident 
entre dans son repos. Le sabbat de l’Orient sera de 
participer aux activités, aux mouvements, aux pro¬ 
ductions occidentales. Le sabbat de l’Occident sera 
de participer au repos de l’Orient, sur le théâtre 
même où le repos est né. L’Occident et l’Orient ont 
besoin de sortir d’eux-mêmes. Leur repos sera de 
se transporter l’un dans l’autre . 3 » 

Il est un petit pays où les deux mondes se sont 
déjà transportés l’un dans l’autre. En effet, le pro¬ 
blème de la civilisation nationale en Lituanie, n’est 
autre chose que l’harmonisation des tendances 
opposées, mais jamais contradictoires, de l’Orient 
et de l’Occident. 

1 Ernest Hello. Le Siècle , p. 324. 

» L'Homme , p. 317. 

» Paroles de Dieu, p. 10. 


3 



THÈSE 


PRÉPONDÉRANCE DE L’ORIENT 
EN LITUANIE 


Caractères nationaux ôes Lituaniens. 
Influence 6e la civilisation gréco-russe. 
Intégrité 6e l’Etat lituanien. 


A. Eléments primordiaux de la nationalité 
lituanienne : 

I. La langue et sa destinée; II. la religion et la mythologie ; 
111. la poésie populaire, épique et lyrique ; IV. traits 
caractéristiques du tempérament ethnique des Lituaniens : 
vigueur de l’esprit national au dedans et indigence de 
ses manifestations au dehors. 

I 

Le caractère national d’un peuple se reconnaît 
aux traits de sa culture populaire. Sa langue, lente¬ 
ment formée par le travail des siècles, réfléchit ses 
aptitudes intellectuelles. Sa religion et sa mytholo¬ 
gie primitive révèlent l’idée qu’il se fait du monde, 
c’est-à-dire sa philosophie. Sa poésie populaire 
témoigne de sa disposition artistique; enfin, son 
tempérament ethnique donne la norme instinctive 
de son activité. 




— 44 - 


Nous ne citons là que les aspects de la culture 
populaire, sous lesquels 'nous envisagerons les pre¬ 
mières manifestations de l’esprit national lituanien. 
La langue en est une caractéristique de premier 
ordre ; c’est par elle que nous commencerons. 

Il y a deux choses dans le langage de l’homme : 
l’idée et le signe. La formation et le développement 
d’une langue supposent donc une culture intellec¬ 
tuelle d’une part, psycho-physiologique d’autre part. 
Nous considérerons ces deux points de vue. 

Notons tout de suite comme un caractère parti¬ 
culier du lituanien, l’opposition entre les aspects 
dynamique et statique, ce qui prouve évidemment 
que la formation de la langue se fit dans une époque 
d’activité nationale plus intense que son développe¬ 
ment. Cela explique sa grande richesse, mais aussi 
son immobilité. 

Un Morave, Adalbert Srba, qui s’occupa spécia¬ 
lement de la valeur philosophique du lituanien, dit 
que l’esprit de cette langue est le produit d'une 
haute culture . 1 En même temps, toujours au dire 
de cet auteur, sa grande particularité est un carac¬ 
tère exclusivement conservateur dans son déve¬ 
loppement historique. Ce que les autres langues 
vivantes de l’Europe ont depuis longtemps oublié, 
le lituanien le retient encore aujourd’hui. 2 

Grâce à son extraordinaire ancienneté, voisin du 
sanscrit et d’autres langues de l’antiquité pour la 
phonétique et la morphologie, rivalisant pour l’abon¬ 
dance de ses termes et de ses formes avec les lan¬ 
gues les plus riches du monde et possédant un 
timbre tout spécial de prononciation, il n’est pas 

1 Adalbert Srba. Medèiaga lietuviu Jcalbos syntaïcsei, dans le 
livre : « Lietuviu Tauta », t. IL partie 4, p. 81. 

5 Ibid , p. 72. 


— 45 — 


étonnant qu’il éveille chez les linguistes un puissant 
intérêt. 

Mais sa trop rigide fixité qui résulte de l’esprit 
même du peuple, retarda, durant presque toute 
l’histoire lituanienne, son accommodation aux 
besoins intellectuels de la nation, et même aujour¬ 
d’hui cette langue n’a pas terminé son évolution 
pratique. Il y a d’ailleurs à cela une autre cause 
encore : le schisme national dont nous avons déjà 
parlé. La langue ne pouvait évidemment que souffrir 
du fait que les esprits cultivés étaient infidèles à 
leur devoir envers la nation. 

Cette circonstance historique, néanmoins, n’em¬ 
pêche pas le lituanien d’être une langue de très 
haute culture. On a depuis longtemps fait cette 
étonnante remarque que plus une langue est 
ancienne, plus elle est riche, parce que les peuples 
enfants disposaient pour adapter le langage à ses 
fins, d’un talent prodigieux que ne possèdent plus 
les grands philosophes eux-mêmes. « Chaque lan¬ 
gue, dit J. de Maistre, prise à part, répète les phé¬ 
nomènes spirituels qui eurent lieu dans l’origine ; 
et plus la langue est ancienne, plus ces phénomènes 
sont sensibles. Vous ne trouverez surtout aucune 
exception à l’observation sur laquelle j’ai tant insisté: 
c’est qu’à mesure qu’on s’élève vers ces temps 
d’ignorance et de barbarie qui virent la naissance 
des langues, vous trouverez toujours plus de logique 
et de profondeur dans la formation des mots, et 
que ce talent disparaît par une gradation contraire 
à mesure qu’on descend vers les époques de civili¬ 
sation et de science. » 1 « La formation des mots, 
dit encore le même auteur, les plus parfaits, les plus 


1 Joseph de Maistre. Les soirées de St-Pétersbourg t. I. p. 109. 


— 46 — 


significatifs, les plus philosophiques dans toute la 
force du terme, appartient invariablement aux temps 
d’ignorance et de simplicité. » 1 

L’explication est banale : même dans la vie de 
l’humanité l’instinct mène très souvent au but plus 
sûrement que la raison. Or, le lituanien, parce que 
très ancien, procède — qu’on veuille bien compren¬ 
dre exactement notre pensée — d’un instinct intel¬ 
lectuel : tandis que le français est surtout, pourrait- 
on dire, la langue du sentiment rythmique, l’alle¬ 
mand, plutôt celle de la pensée tendue, c’est-à-dire 
consciemment active, le génie du lituanien possède 
à la fois le caractère immédiat du sentiment et la 
profondeur philosophique. 

Adalbert Srba, déjà cité, dit « qu’une langue qui 
fait plus de distinctions logiques ( Unterscheidungen) 
que les langues civilisées, ne peut être qualifiée de 
non civilisée . 2 A ce point de vue, le court, mais 
éminent travail de R. Bytautas, Philosophie de la 
langue lituanienne, est fort intéressant. Ce jeune 
savant lituanien, que la mort, hélas, nous a trop 
tôt ravi, dit entre autres : « Le lituanien possède 
une incalculable richesse d’expressions, » 3 car « il a 
en abondance tout ce qu’il faut pour étendre son 
vocabulaire; à l’aide d’un jeu de préfixes et de ter¬ 
minaisons variées, en modifiant même légèrement 
le radical des mots, il forme avec une remarquable 
facilité une multitude de nouveaux termes qui 
peuvent dériver de n’importe quelle partie du 
discours ». 4 

En cela le lituanien rappelle le grec : même 

1 Joseph de Maistre. Les soirées de St-Pétersbourg, t. I. p. 115. 

2 Adalbert Srba. Medziagci lietuviu kalbos syntaJcsei, p. 72. 

3 Romas Bytautas. Sis-tas ië lietuviu kalbos filosofijos p. 31. 

4 Ibid., p. 6. 


— 47 — 


richesse naturelle, même souplesse, même adap¬ 
tation aux nuances les plus diverses de la pensée ; 
mais son laconisme et sa construction le rap¬ 
prochent davantage du latin. 

Nous voudrions illustrer toute cette théorie par 
quelques démonstrations pratiques. Voici un exem¬ 
ple banal, mais suggestif. L’idée de « manger » 
reçoit en lituanien une expression différente, suivant 
le sujet de l’action : pour l’homme on dit valgyti, 
pour les animaux en général, èsti ; mais si l’on parle 
de certaines espèces il faudra employer un mot spé¬ 
cial, pour le chien et le chat lakti, pour les oiseaux 
domestiques lesti. Par suite « nourrir » un homme 
se traduit par valgydinti, mais nourrir un enfant 
penèti, un cheval, une vache ou autre bête à cornes 
Serti, un porc liuobti, un chat ou un chien lakinti, 
des oiseaux domestiques lesinti. La nourriture elle- 
même s’appelle pour l’homme valgis, pour l’enfant 
penas, pour le cheval etc. paSaras, pour un porc 
jovalas, celle du chien et du chat lahalas et des 
oiseaux domestiques lesalas. 

Le lituanien distingue donc dans un ensemble de 
phénomènes semblables des particularités, et, logi¬ 
que, il leur donne des appellations spéciales grâce 
à la richesse de ses formes dérivées. Et cela, non 
seulement dans le domaine des notions concrètes, 
mais aussi dans celui de l’abstraction. Une idée 
s’exprime par des termes différents suivant l’objet, 
la qualité, la quantité, la position, le rapport, etc., 
sous lequel elle est envisagée. Remarquons que les 
autres langues possèdent alors un seul vocable, ra¬ 
rement deux ou trois, pour marquer ces nuances. 
Voici encore un exemple : gilybè signifie profondeur, 
c’est-à-dire la notion abstraite de la profondeur : 
c’est un substantif pur ; gilumas, c’est la profondeur, 


— 48 - 


qualité d’une chose profonde : il y a là un peu de 
l’adjectif ; gylis, c’est encore la profondeur, mais 
plus ou moins grande : on y trouve de l’adjectif nu¬ 
méral ; l’adverbe se sent dans giluma, qui convient 
à un lieu profond. Il y a encore gelmè qui désigne 
l’intérieur môme de la chose profonde, enfin, gili- 
nimas, substantif verbal qui répond à peu près au 
français « approfondissement ». 

« Multitude », substantif abstrait, se dit daugybê; 
« multiplicité », qui attend un complément, comme 
l’adjectif attend le nom de l’objet qu’il qualifie, se 
dit daugumas ; daugelis se traduirait en français par 
« plusieurs » : c’est une multitude que l’on peut 
mesurer ; le mot a quelque rapport avec l’adjectif 
numéral ; dauguma tient de l’adverbe, parce qu’il 
situe la multitude dans un nombre, comme partie 
d’un tout, un peu comme le fait le français par le 
mot « la plupart». Cette aptitude du substantif litua¬ 
nien à exprimer les différents rapports sous lesquels 
l’idée peut être considérée, lui permet d’être employé 
dans tous les cas où d’autres langues emploient 
substantivement un adjectif neutre pour désigner 
une idée abstraite, ou un verbe pour indiquer un 
mode d’activité, etc. 

La dérivation des mots est assez abondante pour 
marquer les nuances les plus variées de l’action et 
de ses circonstances. Un système bien ordonné de 
préfixes et de suffives permet d’indiquer à partir du 
nom verbal le processus d’une action, son lieu et ses 
moyens, son sujet, son objet, son résultat, etc. Du 
verbe sakyti, « dire », dérivent les mots suivants : 
sakytojcis et sakyloja, la personne qui dit, le 
« diseur » ou « la diseuse » ; sakymas , c’est l’action 
elle-même, le « dire» ; sakinys, c’est l’objet de l’ac¬ 
tion, ce que l’on dit, la « proposition » ; pa-saka, 


— 49 — 


c’en est le résultat, le conte ; sakykla désigne l’en¬ 
droit d’où l’on parle, chaire ou tribune. Il ne serait 
guère exagéré de dire que dans ce jeu de terminai¬ 
sons qui servent à distinguer des nuances logiques, 
le lituanien possède, en plus de la déclinaison et de 
la conjugaison, une troisième flexion. 

C’est par suite de son caractère conservateur que 
le lituanien a gardé dans l’expression des idées la 
perfection des langues primitives. Il n’a presque 
point cédé à l’évolution régressive des langues ana¬ 
lytiques qui possèdent bien un mot pour une signi¬ 
fication, mais doivent recourir à des formes com¬ 
plexes pour indiquer les relations. Il possède donc 
aujourd’hui encore le duel, aussi bien dans la décli¬ 
naison que dans la conjugaison, et le double locatif 
qui distingue la situation et la direction : « Romae » 
se traduit par Romoje, « Romam » par Romon. Il est 
juste de noter que, dans la conjugaison, les diffé¬ 
rents temps s’expriment, les uns par des formes 
simples, les autres par des formes composées. 
Bien plus, malgré son faible pour la variété des 
formes, le lituanien ne connaît plus le neutre, sans 
doute parce que ce genre est purement artificiel. 

Le génie de cette langue, c’est « l’œil ouvert » qui 
contemple à la fois tous les spectacles du monde ; 
c’est aussi l’intuition intellectuelle qui range dans 
des catégories logiques les données de l’expérience. 
Et cependant cette langue ne doit presque rien aux 
intellectuels. 

D’ordinaire une langue est de création populaire ; 
la collaboration des classes cultivées l’accommode 
aux besoins de la civilisation. Le premier travail 
peut durer plus de mille ans ; le second s’accomplit 
en deux ou trois siècles, et d’autant plus aisément 
que le premier fut plus long et plus parfait. Voila 




— 50 - 

pourquoi le lituanien présente une telle faculté 
d’adaptation intellectuelle que l’œuvre de cette 
accommodation, qui ailleurs a demandé des siècles, 
peut s’accomplir ici en quelques dizaines d’années 
et consiste' surtout, grâce aux qualités exception¬ 
nelles de la langue, en une étude toujours plus 
approfondie du langage populaire. 

L’expérience du XVI e siècle a d’ailleurs prouvé 
cette précieuse faculté quand le mouvement reli¬ 
gieux en Lituanie se fit proprement national ; celle 
du XIX e siècle, où la renaissance lituanienne inspira 
toute une création intellectuelle, a fourni la confir¬ 
mation de ces réelles aptitudes ; c’est, de plus, un 
avantage pour la langue littéraire que de se former 
dans un siècle de conscience nationale et démo¬ 
cratique. La renaissance lituanienne n’est vieille 
que de trente-cinq ans, et déjà, malgré la persé¬ 
cution qu’elle a supportée de la part du gouverne¬ 
ment russe, la langue littéraire est arrivée dans son 
développement à un degré tel que quelques dizaines 
d’années lui suffiront — si l’évolution se poursuit — 
pour prendre parmi les langues civilisées une place 
fort honorable pour son ancienneté, sa richesse, sa 
pureté et sa valeur philosophique. 

Etudié au point de vue phonétique, le lituanien 
offre un nouvel intérêt : il a consèrvé, en effet, dans 
toute leur pureté et avec un soin dont les autres 
langues indo-européennes ne peuvent se vanter, les 
qualités générales de la langue primitive commune ; 
à l’égard même de l’accentuation, c’est lui qui a le 
mieux gardé le caractère ancien. «A l’encontre de ce 
qui se passe dans presque toutes les langues, l’accent 
lituanien, qui est à la fois un accent d’intensité et de 
tonalité, a gardé la mobilité de l’indo-européen. 1 » 

1 Lituanie. Grande Encyclopédie, t. 22. p. 239-240. 


— 51 — 


Négligeant les détails techniques de la phonéti¬ 
que et de l’accentuation, nous aimerions nous arrê¬ 
ter quelque peu sur la culture artistique du son en 
général en lituanien. 

Toute langue civilisée est, au point de vue acous¬ 
tique, un véritable instrument musical dont la per¬ 
fection dépend de deux arts : celui de l’ouvrier qui 
produit l’instrument, celui du virtuose qui s’en sert. 
L’ouvrier, c’est l’ensemble, la collectivité anonyme 
du peuple entier ; l’artiste, c’est l’intellectuel, l’écri¬ 
vain, le penseur. Après ce que nous avons dit du 
divorce de ces deux individualités en Lituanie, il n’y 
a pas lieu de s’étonner si la langue n’a pas encore 
atteint un degré vraiment éminent dans la culture 
'artistique, comme l’ont pu faire, par exemple, le 
français ou l’allemand. 

Cette langue est cependant un instrument délicat, 
bien construit et bien défini et qui possède des qua¬ 
lités qui lui sont propres. Les particularités du déve¬ 
loppement psycho-pbvsiologique d’un peuple déter¬ 
minent le caractère sonore spécial de sa langue. 
Pour employer la même comparaison, nous dirons 
que chaque langue est un instrument unique en son 
genre. Les deux langues que la géographie, plus 
que la philologie, a faites voisines du lituanien : le 
polonais et le russe, peuvent, en ce qui concerne 
leur caractère musical, être comparées, la première 
au violon, la seconde au violoncelle. 

Le lituanien présente une sonorité toute diffé¬ 
rente, qui se distingue du russe et du polonais 
comme la harpe du violon ou du violoncelle. Comme 
la première, il est à la fois solennel et intime, 
sublime et cependant retenu et modeste. C’est lui 
qui, à travers les siècles, nous apporte, comme la 
harpe éolienne, le mystérieux écho des révélations 
anciennes dans un chuchotement quasi religieux. 


— 52 — 


Y. St. Vîdûnas a, dans ses œuvres, donné au 
lituanien une perfection artistique qu’aucun auteur 
n’avait encore atteinte, bien que plus d’un l’ait 
écrit avec plus de richesse et de correction. Voici 
deux remarques fort judicieuses qu’il fit à ce sujet 
et qui sont en même temps fort instructives : « En 
allemand, dit-il, c’est l’action qui prime ; en litua¬ 
nien, c’est l’état, la situation, la relation. Le rythme 
de la première langue est pressé, essoufflé ; celui de 
la seconde, paisible, coulant . 1 » 

La perception passive propre au tempérament 
national des Lituaniens dans leur état de nature, 
voilà ce que fait voir cette observation. Par suite, 
le Lituanien est extraordinairement sensible à tous 
les phénomènes de l’univers et spécialement à son 
rythme. Le sentiment du rythme, voilà le fonde¬ 
ment primordial par excellence de sa vie psychique 
et physiologique, et c’est pourquoi le rythme de sa 
langue est si particulier. 

Plus loin, Vîdûnas ajoute : « Le rythme du litua¬ 
nien est dû sans doute à une respiration profonde, 
mais surtout aux grandes et sublimes pensées qu’il 
exprime si volontiers. Il est tout autre que dans les 
autres langues européennes ; avant tout il est quan¬ 
titatif : les syllabes longues y alternent avec les 
brèves, et si la voix s’élève ou s’abaisse, ce n’est 
que pour donner au premier rythme plus de diver¬ 
sité. Dans les autres langues, c’est l’accent d’inten¬ 
sité qui tient la première place et il est souvent le 
seul sensible. * » Il faut reconnaître que le rythme 
tranquille du lituanien convient à merveille à l’ex¬ 
pression de sentiments délicats, paisibles, élevés. 

Ce cachet de distinction s’affina encore par suite 

1 Vîdûnas. Musn Uëdavinys, p. 89. 

5 Ibid., p. 142-148. 


— 53 — 


des circonstances historiques qui forcèrent le litua¬ 
nien à chercher une retraite dans le sein de la 
famille. A ce propos, voici le témoignage d’A. Mickie- 
wicz : « Il faut aussi remarquer un fait unique et 
très honorable pour les Lituaniens. Dans la collec¬ 
tion de leurs chansons populaires, qui est très 
riche, on ne trouve pas une seule chanson je ne dis 
pas obscène, mais grivoise ou libre. Les termes libres 
ou ignobles n’existent pas même dans cette langue. 
Cette langue, qui a quelque chose de sacerdotal et 
de sacré, les repousse de son sein et se sert alors de 
termes slaves, qui ne sont jamais employés dans 
une famille honnête de Lituaniens . 1 » 

Cette langue, cependant, attend encore le génial 
virtuose qui saura utiliser ses immenses ressources, 
ce qui n’empêche pas E. Reclus de dire : « Si la 
valeur d’une nation dans l’ensemble de l’humanité 
devait se mesurer à la beauté de sa langue, les 
Samogitiens et lesLitvines 2 seraient au premier rang 
parmi les habitants de l’Europe 3 . » 


II 

Nous ne nous sommes arrêtés si longtemps sur 
les particularités de la langue que pour mieux aper¬ 
cevoir le caractère national qui s’y réfléchit tout 
entier. Nous avons déjà pu en fixer quelques traits. 
Les qualités rationnelles de la langue nous ont révélé 
une faculté de perception que nous avons appelée 
instinct intellectuel ; ses qualités esthétiques mani- 

1 À. Mickiewiez. Mythologie lituanienne, dans le livre « Les Slaves » 

p. 128. 

s E. Reclus distingue ainsi les deux dialectes bas - lituanien 
zemaiëiai) et haut-lituanien (augstaiëiai). 

3 E. Reclus. Nouvelle géographie universelle, t. o., p. 431. 


— 54 - 


festaient une rythmique toute spéciale; ses qualités 
pratiques témoignaient d’un esprit excessivement 
traditionaliste. 

Les autres domaines de la culture populaire nous 
fourniront les traits qui achèveront l’image du 
caractère national. La religion et la mythologie sont 
la première affirmation des dispositions spirituelles. 
Entre la langue et la conception religieuse primitive 
des Lituaniens, il y a d’étroits rapports ; l’une et 
l’autre ont joué dans l’histoire des religions et de la 
linguistique comparée un rôle parallèle. O. Schrader 
dit : « Au point de vue des religions, comme le 
montre l’éminent ouvrage de H. Usener, Gôtterna- 
men. Versuch einer Lehre von der Religiôsen Begriffs- 
bildung (Bonn, 1896), ce sont surtout les noms 
des dieux et la conception de la divinité chez les 
Lituaniens qui aident à pénétrer les mystères de la 
croyance indo-européenne primitive x . » 

La mythologie lituanienne se rattache donc au 
tronc commun des mythologies indo-européennes ; 
ce qu’elle a de remarquable, c’est « qu’elle apparaît 
encore aujourd’hui dans les croyances populaires 
sous des formes très anciennes, comme la langue 1 2 ». 
Voilà une nouvelle occasion de constater combien 
ce peuple est fidèle à ses traditions, mais n’est-ce pas 
aussi une raison de croire que, chez lui, la mytho¬ 
logie avait poussé dans le sol des croyances popu¬ 
laires des racines plus profondes et jouissait d’une 
vigueur plus robuste que chez la plupart des autres 
peuples de même souche? Nous savons déjà que 
les Lituaniens furent, parmi les peuples civilisés 
d’Europe, les derniers adeptes du paganisme qui 

1 O. Schrader. Beallexikon der indogermcinischen Altertumskunde. 
Grundzüge einer Kultur- und Vôlkergescliiclite Europas, p. XXIX. 

2 Lituanie , « Grande Encyclopédie », t. 22. p. 341. 


— 55 — 


demeura, jusqu’à la fin du XIV e siècle, leur religion 
officielle. Le traditionalisme ne suffit pas à expli¬ 
quer ce fait, et il faut bien supposer que cette reli¬ 
gion puisait sa vitalité dans un certain degré de 
perfection en même temps que dans la puissante 
organisation d’une caste sacerdotale. 

Les documents positifs que nous possédons mon¬ 
trent qu’il en fut bien ainsi, et, quand se produisit 
le mouvement romantique national, il y eut des 
chercheurs, allemands d’abord, puis polonais et 
lituaniens, portés à comparer la mythologie litua¬ 
nienne à la mythologie classique et la caste sacer¬ 
dotale à l’organisation des prêtres romains. Plus 
tard, quand on commença à résister aux entraîne¬ 
ments trop enthousiastes pour adopter les méthodes 
d’une critique plus judicieuse, on reconnut qu’il y 
avait là quelque exagération, mais ce qui est aujour¬ 
d’hui établi avec assez de vraisemblance, c’est qu’en 
Lituanie la religion nationale était plus affinée et 
mieux organisée que chez les Germains ou chez les 
Slaves. L’étude critique des données que nous avons 
sur cette matière n’est pas encore terminée; du 
moins les procédés de linguistique comparée, qui 
ont été, en ces temps derniers, appliqués avec suc¬ 
cès à cette question, jettent une lumière intéressante 
sur les conceptions mythologiques et sur la société 
religieuse chez les Lituaniens. 

La caste sacerdotale de l’ancienne Lituanie n’était 
pas sans ressembler à celle des brahmanes hindous 
ou des druides gaulois. Son influence était grande, 
non seulement dans la vie religieuse, mais aussi 
dans toute la vie sociale. On peut donner de son 
organisation une idée approximative en exposant ce 
qu’elle était chez les Borusses primitifs, peuplade 
lituanienne qui fut conquise et assimilée par les 
Prussiens au XVII e siècle. 


— 56 — 


Ils donnaient à leurs prêtres le nom de vaidilas 
ou vaidilutis que l’on retrouve dans les documents 
allemands sous la forme de Waidelotte. Ces mots 
contiennent la racine indo-européenne void (chez les 
Hindous vèda ), qui signifie savoir. Le vaidilas s’en¬ 
tourait donc du prestige de la science, c’était le 
sapiens romain ou 1 oWiste (weise) germain du moyen 
âge. Des vestales, appelées vaidilutès, prenaient éga¬ 
lement part aux cérémonies sacrées 1 . 

Dans la Lituanie proprement dite on employait 
encore, au lieu de vaidilas , le nom de zynys, de 
même origine que le sanscrit jànâti, le latin noscere, 
le grec Ytyvwaxci), et possédant la même signification 2 . 

Les prêtres ordinaires étaient subordonnés à un 
souverain pontife krivis ou kirvaitis (certaines sour¬ 
ces disent incorrectement kriwe-kirwaito). Krivis 
vient du lituanien kèrèti (allemand zaubern), et sa 
signification étymologique est celle de l’ancien kar- 
tàr hindou, en grec opytoç, en latin sacrificus 3 4 . La 
résidence du krivis s’appelait Ruomuva (Romowe). 
L’étymologie du mot Ruomuva indique que c’est en 
ce lieu que brûlait le feu sacré, car la racine indo- 
européenne rèm d’où il dérive signifie en latin cre- 
mare, ardere i . Les habitants des régions un peu 
éloignées de Ruomuva l’appelaient plutôt Rikajotas 
(Rickoyot), ce qui se traduit littéralement par 
« séjour des seigneurs 5 ». 

La ressemblance fortuite de sons entre Romowe et 
Roma fit supposer aux premiers investigateurs de 
la religion primitive lituanienne que les deux mots 

1 K. Buga. Waidelotte , dans Je livre « Lietuviu Tauta », t. I, 
8 e partie, p. 408. 

2 K. Buga. ZincZj ibid., 1.1, 3 e partie, p. 350. 

3 » Criwe , ibid., t. I, 3 e partie, p. 346-347. 

4 » Romoive, ibid , t. I, 3 e partie, p. 339. 

5 » RiJcoyot'as, ibid., t. I, 2 e partie, p. 224. 


— 57 


avaient une même origine; ils allèrent même jusqu’à 
établir le parallélisme du krivis ou plutôt, comme 
disent les documents historiques, du crime et du 
pape de Rome. C’était évidemment une erreur d’in¬ 
terprétation. Plus tard, les modernes mirent tout en 
doute, même ce que les données historique les plus 
sûres établissent indiscutablement : 1° que Ruomuva 
fut le centre cultuel des Borusses ; 2° que le feu sa¬ 
cré y était entretenu; 3° que le souverain sacrifica¬ 
teur kirvis ou kirvaitis y résidait et qu’il exerçait 
un pouvoir suprême sur toute la caste sacerdotale. 

Il y a tout lieu de croire que l’organisation reli¬ 
gieuse de la Lituanie proprement dite était identique 
à celle de la Lituanie prussienne. Ce que nous en 
savons ne fait que confirmer cette supposition. 

Comme à Ruomuva, le culte du feu était pratiqué 
à Vilnius (Vilna), capitale de la Lituanie, au con¬ 
fluent du Nevèzys et du Nemunas (Niémen) et en 
d’autres lieux encore, «in celebrioribus locis », pré¬ 
cisent les sources. On y trouvait de plus des arbres 
et des bois sacrés, au premier rang de tous le chêne, 
Yauzuolas , pour lequel on avait la plus grande 
vénération. C’est sous son ombre que brûlait le feu 
perpétuel et que s’accomplissaient les sacrifices de 
boucs et les autres cérémonies sacrées. 

Les religions primitives ont dû leur puissance 
d’organisation à des circonstances qui se sont éga¬ 
lement trouvées en Lituanie. Comme dans tout 
l’Orient, les prêtres étaient ici les savants, les sages; 
ils participaient plus ou moins largement à l’exercice 
de l’autorité sociale; c’est à eux, par exemple, qu’ap¬ 
partenait le pouvoir judiciaire et, sans doute aussi, 
d’autres fonctions publiques. C’est que religion, 
philosophie, science, art, tout cela était encore inti¬ 
mement uni, tout cela faisait partie intégrante de la 


— 58 — 


vie positive, parce qu’entre l’activité spéculative et 
l’activité pratique, aucune distinction ne s’était en¬ 
core établie. Aussi la théocratie avait dans ces temps 
reculés plus de chances de succès qu’aujourd’hui. 
Tout porte à croire qu’en Lituanie, comme ailleurs, 
l’organisation sociale portait l’empreinte théocrati- 
que et que la caste sacerdotale y occupait le plus 
haut degré de l’échelle sociale. Qu’un tel état de 
choses ait dû anciennement exister, cela est d’au¬ 
tant plus probable qu’on en trouve des traces jus¬ 
qu’à l’époque où, sous la pression des circonstances 
historiques, la Lituanie s’organisa en un Etat dis¬ 
tinct, où, avec d’autres encore, les principes fédéra¬ 
listes et féodaux se trouvaient appliqués. 

Aussi nous semble-t-il qu’Adam Mickiewicz ne s’est 
pas trompé en disant que « chez les Slaves toute la 
religion a passé dans la vie privée, dans la vie domes¬ 
tique, dans la vie du village ; chez les Lituaniens, 
la religion a passé aussi dans la vie politique. Chez 
les Slaves, les castes supérieures paraissent n’avoir 
jamais existé. Ce peuple n’a pas pu former une 
société politique : c’était un composé d’associations 
partielles. Chez les Lituaniens, au contraire, les 
castes des prêtres, des guerriers et le peuple se sont 
fondus ensemble et ont formé un corps social et 
politique très compact, imbu d’une vie religieuse 
profondément développée 1 ». 

Avant de passer en revue l’Olympe lituanien, il 
faut remarquer que le mot dievas , qui signifie 
« Dieu », en général, a avec le ciel physique la 
même relation que les synonymes sanscrits déva, 
latin deus, grec Zeéç 2 . Pour former leurs conceptions 

1 A. Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre « Les 
Slaves », p. ISO. 

2 0. Schrader. Beallexikon , p. 302, 369-370. 


— 59 — 


mythologiques, les Lituaniens ne suivirent pas une 
autre voie que les autres peuples indo-européens. 
Frappés par la grandeur des phénomènes célestes, 
ils se mirent à les vénérer, ensuite à les personnifier 
et passèrent, enfin, de l’image sensible à l’idée 
abstraite de la divinité. 

Le roi de l’Olympe lituanien est Perkunas ou dieu 
du tonnerre. Ce nom signifie aussi tout simplement 
tonnerre, et il est encore employé dans ce sens au¬ 
jourd’hui. Par là la mythologie lituanienne forme 
un certain contraste avec celle des Grecs et des 
Romains qui mettaient au plus haut degré de la 
hiérarchie olympienne les dieux de la lumière, Zeèç 
ou Jupiter, qui devenaient ainsi « pères des dieux 1 2 3 4 ». 
Le père de la lumière se trouve cependant dans la 
mythologie lituanienne; il s’appelait chez les Prus¬ 
siens primitifs Zvaigstihes , et ce nom, comme celui 
du ®ciï|3oç grec (Phœbus), dérive de l’indo-européen 
ghvoigvos qui signifie « lumière* ». 

Plusieurs peuples ont vénéré une divinité de la 
terre qu’ils donnaient comme épouse au dieu du ciel. 
Cette conception symbolique ne resta pas étrangère 
aux Lituaniens: ils connaissaient une divinité appe¬ 
lée Zemyna ou Èeminèlè, mot dérivé de zernè, « la 
terre». Il est vraiment curieux de constater que la 
déesse 5e|iiXYj, dont le nom a la même étymologie, 
tenait la même place dans la mythologie thraço- 
grecque s . 

D’ailleurs, la divinité terrestre chez les Lituaniens 
porte aussi des noms masculins, comme Èernelukas, 
Zemininkas, Éemèpatis 1 . C’est que la tendance à 

1 O, Schrader. Reallexilcon, p. 670. 

2 K. Buga. Suaixstix, dans le livre « Lietuviu Tauta », t. I, 
2 e partie, p. 219. 

3 O. Schrader. Reallexikon, p. 670. 

4 Ibid., p. 671. 


- 00 — 


grouper les dieux par paires n’existait pas en géné¬ 
ral chez les Lituaniens et moins encore celle de 
supposer entre les dieux et les hommes des rapports 
sexuels. Voilà ce qui distingue profondément de la 
mythologie classique la mythologie lituanienne, qui 
est cependant bien loin d’être indifférente au pro¬ 
blème sexuel, mais qui tend à le résoudre dans le 
sens de l’ascétisme oriental. 

Les mythes du soleil et de la lune sont à ce point 
de vue fort instructifs; on en trouve encore aujour¬ 
d’hui des débris dans les chansons populaires. Les 
deux astres, chez les Lituaniens, comme chez tous 
les peuples indo-européens, avaient leur place, quoi¬ 
qu’elle fût fort modeste, parmi les divinités. Ils 
apparaissent dans les chansons comme un couple : la 
lune (mènuo et son diminutif mènulis sont du genre 
masculin) est l’époux ; le soleil (saule et saulutè sont 
féminins) est l’épouse. 

Au premier printemps, disent les chansons, la 
lune épousa le soleil. Bientôt elle le quitta pour l’au¬ 
rore ( ausrinè ) qu’elle aimait. Quand Perkunas le 
sut, il la fendit d’un coup de son glaive et lui dit : 
« Pourquoi abandonnes-tu le soleil et donnes-tu ton 
amour à l’aurore ? » 

C’est donc une explication des phases de la lune 
et de la diminution de son disque ; c’est aussi un 
symbole plus profond, car dans d’autres chansons 
la lune représente le père; le soleil, la mère des nou¬ 
velles générations. Le père donne aux jeunes gens 
leur part d’héritage et la mère prépare la dot des 
jeunes filles; ainsi les rapports de la lune et du 
soleil exposent la question de la fidélité conjugale 
qu’on ne viole pas impunément. 

Nous aurons l’occasion d’y revenir ; passons à 
présent aux divinités des vents et des eaux. 


— 61 — 


Il existe un dieu nommé Vèjopcitis, ce qui veut 
dire « seigneur des vents ». Ce dieu paraît dans le 
Rig-Veda sous le nom de Vàyu apparenté étymolo¬ 
giquement au lituanien vèjas « le vent », et au grec 
AfoXoç, « Eole ». Il y avait encore chez les Lituaniens 
un Audras, dieu de l’ouragan et de la tempête 
(i audra veut dire tempête) et un Bangputis, dieu des 
flots (banga signifie «flot», et pusti « souffler»). 1 

Ainsi donc, comme les autres peuples indo-euro¬ 
péens, les Lituaniens vénéraient les forces naturel¬ 
les du ciel et de la terre dont les effets puissants frap¬ 
pent l’homme primitif d’un étonnement mystique : 
ils en avaient fait des dieux qu’ils plaçaient au som¬ 
met de la hiérarchie divine. Plus bas, ils reconnais¬ 
saient encore une foule de divinités soumises aux 
premières, qui personnifiaient plus ou moins clai¬ 
rement les manières d’être, d’agir et de penser de 
l’homme lui-même. 

Le nombre de ces divinités inférieures était con¬ 
sidérable, et il ne peut être question de les nommer 
toutes ici. Mieux vaut attirer l’attention sur la 
subordination aux dieux de la nature des dieux qui 
représentent et protègent l’activité de l’homme. 
N’est-ce pas le témoignage de la résignation pas¬ 
sive des Lituaniens primitifs devant la puissance 
de l’univers et du destin ? Il faut d’ailleurs y voir 
non pas l’attitude du désabusement, mais une sorte 
d’intime abandon qui faisait dire à A. Mickiewicz 
que si « les Slaves admirent plus la nature exté¬ 
rieure », par contre « les Lituaniens ont un senti¬ 
ment plus intime et plus exquis de la vie de la 
nature ». 2 

1 O. Schrader. BeallexiJcon, p. 674-675. 

2 A. Mickiewicz. Mîjthologie lituanienne, dans le livre « Les 
Slaves», p. 128. 


— 62 - 


Cette sorte d’intimité révéla aux Lituaniens l’âme 
de la nature; c’est elle qui imprégna leur mythologie 
d’un animisme si particulier. Sans doute toutes les 
mythologies primitives personnifièrent les forces et 
les phénomènes de la nature, vivante ou inerte, mais 
cet animisme ne fut peut-être nulle part aussi uni¬ 
versel et aussi conséquent que chez les Lituaniens, 
qui surent rattacher étroitement le symbolisme reli¬ 
gieux à la personnification mythique. 

Si, comme ils se le représentaient, la nature est 
faite tout entière de forces vivantes et animées, cha¬ 
que objet matériel inerte n’est que l’enveloppe d’une 
vie cachée, et même parfois le signe d’un châtiment. 
Par exemple, « les petits silex qu’on trouve dans le 
sable, ce sont les mamelles de Laumè, sorte d’esprit 
malicieux puni autrefois par Dieu pour ses amours 
avec un beau jeune homme. L’arc-en-ciel n’est que 
la ceinture de cette même Laumè (Laumés juosta) ». 1 

Cette tendance à l’allégorie était si puissante qu’il 
est difficile quand on étudie la mythologie de ce 
peuple de distinguer sûrement ce qui appartient au 
symbolisme et ce qui relève de la personnification. 
A cet égard, il n’est pas sans intérêt de s’arrêter sur 
le culte du feu qui fut en grand honneur chez les 
Lituaniens. La question des idoles, en général, dans 
la religion primitive des Lituaniens n’est d’ailleurs 
pas encore élucidée de nos jours ; certains auteurs 
affirment que les idoles ne firent leur apparition en 
Lituanie qu’à l’époque où ce pays noua ses premières 
relations avec les peuples chrétiens voisins. 

Le feu sacré s’appelait Sventoji ugnis (en sanscrit 
spdnta « saint », agni, « le feu », en latin sanclus 
ignis). Il y en avait de deux espèces : l’un qui ne 


1 Lituanie , dans la «Grande Encyclopédie», t. 22, p. S41. 



Projet de rideau N. Curlionis. 





63 — 


devait jamais s’éteindre, l’autre qu’on allumait à 
époques fixes ou en certaines occasions, par exemple 
pour consumer des victimes propitiatoires ou accom¬ 
plir des sacrifices d’actions de grâces. A côté d’un 
culte public le feu était l’objet, au sein même de la 
famille, d’une vénération particulière témoignée 
surtout au i feu des cendres » peleno ugnis que l’on 
devait obligatoirement entretenir dans chaque logis. 
La divinité du foyer, l’'Eorfa des grecs et la Vesta 
des romains, s’appelait Gabija, et il n’y a pas encore 
longtemps qu’une Samogitienne 1 préparant de la 
braise pour la nuit, prononçait la formule : « Svenla 
Gabija ! gyvenk su mumis linhsma », c’est-à-dire, 
« sainte Gabija, vis avec nous dans la joie ! » 2 

Le feu' était pour les Lituaniens le meilleur sym¬ 
bole de la divine et universelle spiritualité. Con¬ 
vertis au christianisme, ils n’ont pas perdu ce goût 
du symbolisme, et la croix devint, après leur bap¬ 
tême, l’objet d’une vénération symbolique qui appa¬ 
raît dans la richesse et la variété d’ornementation 
de ces croix lituaniennes dont on pourrait sans 
doute faire dériver tout un art architectonique. Ajou¬ 
tons que dans ce culte les Lituaniens ne séparent 
jamais les fleurs des croix; cette union du signe de 
la joie au signe de la souffrance est bien dans leur 
caractère ; nous le verrons mieux encore dans leur 
poésie populaire. 

Il nous reste à dire quelques mots sur la concep¬ 
tion que les Lituaniens se firent de l’âme et des 
esprits : 

1 La Samogitie est la région qui a le plus fidèlement gardé les 
souvenirs et les traditions des anciens usages lituaniens. C’est à elle 
que revient surtout l’honneur d’avoir contenu pendant des siècles la 
poussée des Teutons. 

2 K. Buga. PanicJce, dans le livre «Lietuviu Tauta», t. I, 2' partie, 
p. 223. 


— 64 


« L’animisme fondamental conduisit le peuple à 
prêter aux forces naturelles des formes plus pré¬ 
cises, et il arriva à les personnifier et à se créer des 
figures mythiques ayant un nom et un caractère 
propres. » 1 

Les esprits ainsi formés étaient bons ou méchants. 
C’est un esprit mauvais, Giltinè qui est cause de la 
mort où il ne faut pas voir un phénomène naturel 
et nécessaire. On autre, Aitvaras, que l’on se repré¬ 
sentait sous la forme d’un serpent volant, appor¬ 
tait la richesse à ceux qu’il favorisait, car chacun 
sait que la richesse n’est pas toujours le fruit d’une 
vie laborieuse et économe. Le diable, connu sous 
des formes diverses ( velnias, kipëas), était sans cesse 
poursuivi par Perkunas qui tâchait de l’atteindre 
pour le foudroyer. 2 Des esprits, il y en avait par¬ 
tout : sous la terre ( kaukas ou nanis ), dans les eaux 
des fleuves et des lacs ( Undinès ou nymphes), etc. 

Bien entendu, les Lituaniens ne négligeaient pas 
le culte des morts. « Le culte des morts, dit 
A. Mickiewicz, est commun aux Lituaniens ainsi 
qu’aux autres peuples de l’antiquité, mais nulle part 
il n’est resté aussi profondément enraciné et aussi 
pur que dans cette race. » 3 

Il a été plus d’une fois observé que les Lituaniens 
sont particulièrement sensibles aux phénomènes 
télépathiques ; peut-être faut-il s’expliquer par là 
leur fidélité au culte des ancêtres. Leur littérature 
populaire est riche en contes et en histoires mer¬ 
veilleuses sur la vie que mènent les âmes après la 
mort (en lituanien vèlès) ; la curiosité des savants a 
déjà exploré ce champ d’investigations, et le Congrès 

1 et 2 Lituanie, dans la « Grande Encyclopédie», t. 22, p. 341. 

3 A. Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre « Les 
Slaves », p. 124-125. 



Signes du Zodiaque , N. Ôurlionis 





— 65 — 


international d’histoire des religions tenu à Leyde 
(Hollande) en 1912 entendit sur ce sujet une confé¬ 
rence fort documentée de M. R. von der Meulen. 1 

De tout temps les Lituaniens ont observé dans la 
célébration des funérailles un rite pompeux ; 2 la 
poésie populaire avait composé des chants funèbres 
qu’aujourd’hui encore on appelle raudos. Des pleu¬ 
reuses accompagnaient le cortège, et sans doute 
prenaient-elles à cœur leur office puisqu’il existait 
des urnes lacrymatoires. 

L’idée de la métempsycose n’était pas étrangère 
aux Lituaniens ; A. Mickiewicz, que nous avons 
déjà tant de fois cité, nous en donne un exposé non 
dépourvu d’agrément : « L’àme, dit-il, suivant la 
religion ancienne des Lituaniens, après la mort de 
l’individu peut prendre des formes différentes, soit 
celle des animaux, soit celle des plantes, quelque¬ 
fois celle des hommes, selon sa qualité morale; 
l’âme la mieux développée passe dans le ciel en sui¬ 
vant la voie lactée, et le siège de ces âmes privilé¬ 
giées est désigné au nord de la voie lactée parmi 
les étoiles. Lorsqu’un homme naît, il paraît tou¬ 
jours sur l’horizon une nouvelle étoile. —Les étoiles 
des enfants ou des hommes qui doivent vivre peu 
de temps sont très petites et durent quelques années 
seulement dans le ciel. — Les étoiles des enfants 
et des hommes qui périssent de mort violente sont 
connues sous le nom d’étoiles filantes, et les étoiles 
fixes sont attachées aux destinées des dieux et des 
héros. » 3 

Laissons encore à A. Mickiewicz le soin de don- 

1 Braugija. Pr. B. Liiuanica, n° 69, p. 103. 

2 O. Sehrader. Reallexikon, p. 22. 

3 A. Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre « Les 
Slaves », p 125. 


5 


— 66 — 


ner une conclusion à cet exposé trop rapide de la 
mythologie lituanienne : « Cette race, dit-il, ne peut 
tenir qu’à une religion qui n’exclut aucun des grands 
problèmes qui occupent l’humanité. » 1 2 


III 

Avant de devenir un objet d’étude pour les intel¬ 
lectuels de Lituanie, la poésie populaire de ce pays 
avait, dès la seconde moitié du XVIII e siècle, attiré 
l’attention de quelques écrivains éminents en Alle¬ 
magne. C’est Philippe Ruhig qui donna le signal de 
ce mouvement de sympathie en plaçant dans son 
essai sur la langue lituanienne intitulé Betrach- 
tungen der littauischen Sprache (Kônigsberg, 1745), 
trois chansons populaires lituaniennes qu’il accom¬ 
pagnait d’un commentaire bienveillant.* 

Cet ouvrage réussit à éveiller en Allemagne un 
puissant intérêt pour la poésie populaire lituanienne, 
et cela d’autant plus aisément que c’est justement à 
cette époque que commença dans la littérature alle¬ 
mande la réaction contre les tendances pseudo-clas¬ 
siques. Lessing et Herder, les deux chefs de la nou¬ 
velle école, furent les premiers à distinguer les 
particularités de la poésie lituanienne qui, en bien 
des points, répondaient aux exigences esthétiques 
du temps. 3 

Voici comment, dans ses Litteraturbriefe de 1759, 
Lessing exprimait son enthousiasme pour les chan¬ 
sons lituaniennes : « Vous y apprendriez aussi qu’il 

1 A. Mickiewicz. Mythologie lituanie?ine, dans le livre « Les 
Slaves », p. 130. 

2 F. Augustaitis. Pierwiastki litewslcie we wczesnym romantyzmie 
polskim , p. 33. 

3 Ibid., p. 36. 


— 67 — 


naît des poètes sous toutes les latitudes, et que la 
vivacité des impressions n’est pas le privilège des 
populations civilisées. En feuilletant il y a peu de 
temps le dictionnaire lituanien de lïuhig je trouvai, 
à la suite des considérations préliminaires sur la 
langue, quelques précieuses raretés qui me procu¬ 
rèrent une extrême satisfaction : c’étaient des daïnos, 
c’est-à-dire des chansonnettes telles qu’en chantent 
les jeunes filles du peuple. Quelles naïves plaisan¬ 
teries ! Quelle charmante simplicité ! » Puis il repro¬ 
duit, en s’y ralliant, l’opinion de Ruhig : « Le fré¬ 
quent emploi des diminutifs, le grand nombre des 
voyelles mêlées aux l, aux r et aux t, donnent à la 
langue de ces chansons une grâce extraordinaire. » 1 

Après Lessing, Herder entretint la vogue de la 
poésie lituanienne. Dans ses Stimmen der Vôlker 
in Liedern, il reproduisit dans une traduction artis¬ 
tique huit chansons lituaniennes. L’une d’elles plut 
tellement à Goethe qu’il la fit paraître dans son 
Singspiel sous le titre « Die Fischerin » ; plus tard, 
ayant eu connaissance du recueil de chansons 
réunies par Rhesa, il en écrivit la critique qui ne 
parut cependant qu’en 1833. 2 

L’obligeante publicité que la littérature allemande 
faisait à la poésie populaire lituanienne contribua à 
déterminer, au commencement du XIX e siècle, dans 
le monde des écrivains polonais, un mouvement de 
curiosité pour'la Lituanie, sa culture et son histoire. 
Gomme ailleurs, le jeune romantisme polonais réa¬ 
gissant contre le pseudo-classicisme, cherchait sur¬ 
tout dans l’histoire du moyen âge des sujets popu¬ 
laires moins éloignés dans le temps et l’espace. Et 

1 F. Augusfaitis. Pierwiastki litewskie we wczesnym romantyzmie 
polskim , p. 36. 

2 Ibid., p. 38. 


— 68 — 


comme la nouvelle école devait beaucoup au foyer 
de culture qui, à Vilna, s’était polônisé par suite 
des rapports historiques polono-lituaniens et avec 
le concours des intellectuels lituaniens eux-mêmes, 
on comprend que pour le romantisme polonais la 
culture populaire et l’histoire de la Lituanie aient 
été des sources d’inspiration qui lui étaient proches, 
qui lui étaient même presque parentes. 

Mais tandis que les écrivains allemands s’occu¬ 
paient de préférence du côté proprement ethnique 
de la poésie populaire, la mentalité polono-litua- 
nienne s’intéressait davantage à la mythologie et à 
l’histoire. Il y a à cela plusieurs causes : F. Augus- 
taitis, dans sa monographie spéciale, expose la rai¬ 
son d’art : « En remontant au moyen âge et à la 
préhistoire, on trouvait aussi en Lituanie un terrain 
fécond. Son histoire au XIV e siècle fournit des 
héros qui devaient séduire la fantaisie poétique : 
Gediminas, Algirdas, Keistutis, Vytautas. Person¬ 
nages historiques, ils sont aussi des êtres légen¬ 
daires qu’illumine l’auréole de la chevalerie et 
qu’enveloppe le voile d’un cerLain mystère ; surgis¬ 
sant dans la pleine lumière de l’histoire, ils restent 
à demi plongés dans l’ombre et s’effacent dans les 
ténèbres des forêts lituaniennes. Ce XIV e siècle est 
une époque de luttes héroïques avec la Russie, la 
Pologne, l’Ordre des Porte-Croix : tous faits histo¬ 
riques dont nous entretiennent les chroniques, mais 
qui sont malgré tout lointains, presque mythiques. 
Rien ne pouvait mieux convenir au sens artistique 
de l’époque, rien ne répondait mieux à l’idée qu’elle 
se faisait de la poésie, de son esprit et de son 
origine. 1 » 

1 F. Augustaitia. Pierwiastki litewskie we wczesnym romantyzmie 
polskim, p. 25. 


— 69 — 


Le passé exerçait donc sur les imaginations une 
singulière attirance, mais le présent y contribuait 
puissamment. Les esprits cultivés de l’époque 
avaient reçu de Vilna le pain spirituel, et le 
courant qui avait détourné du sillon national les 
forces intellectuelles du pays les avait aussi 
entraînés. L’intérêt particulier qu’ils témoignèrent 
pour l'épopée héroïque et historique les distin¬ 
guait d’autant des classes populaires qui y étaient 
indifférentes. 

Adam Mickiewicz, qui donne de ce fait une autre 
explication, arrive cependant à la même conclu¬ 
sion : « Kotzebue et Bohusz, dit-il, n’avancent rien 
de ridicule quand ils disent que la littérature litua¬ 
nienne a dû être riche en poésies épiques et histo¬ 
riques, bien qu’il nous reste fort peu de choses dans 
ce genre. En effet, les Porte-Croix interdirent en 
Prusse l’usage de la langue lituanienne aux fonc¬ 
tionnaires et à tous ceux qui relevaient plus ou 
moins d’une terre seigneuriale ; en même temps que 
les Bohémiens et les Juifs, ils expulsèrent du pays 
les vaidilai, bardes lituaniens, qui seuls pouvaient 
connaître et chanter les gestes et les hauts faits 
nationaux. En Lituanie même, quand le christia¬ 
nisme eut pénétré et que l’usage du polonais s’y fut 
répandu, on confondit dans le même oubli et le 
même dédain les prêtres anciens et la langue natio¬ 
nale ; le peuple, tombé en servitude et attaché à la 
glèbe, ayant déposé ses armes, perdit le souvenir 
des chants glorieux d’autrefois à force de répéter 
des lamentations ou encore des idylles plus appro¬ 
priées à sa nouvelle situation. Si quelques débris 
de l’histoire passée et de la poésie héroïque subsis¬ 
tèrent, c’est sous le toit familial auprès du foyer 
qu’ils trouvèrent un abri, et parfois dans les céré- 


— 70 — 


monies liées aux vieilles superstitions on les évo¬ 
quait mystérieusement à l’esprit du vulgaire. 1 » 

Si tout cela n’explique pas complètement pour¬ 
quoi l’épopée héroïque et historique a disparu de la 
poésie populaire lituanienne, — où sans doute elle 
n’avait jamais tenu une place bien importante, — 
du moins y trouvons-nous la raison pour laquelle 
certains événements historiques, qui alimentèrent 
richement la littérature romantique polonaise, 
demeurèrent sans influence sur l’inspiration 
lituanienne. 

Partout où manquait le stimulant de la menace 
teutonne, les classes supérieures, négligeant l’œuvre 
nationale, perdaient peu à peu leur contact avec le 
peuple, et dès lors étaient incapables de fournir à 
la poésie populaire les éléments d’une épopée. De 
là vient le caractère cosmique des héros créés par 
l’imagination lituanienne. Ainsi, quand le géant 
lituanien secoue de ses chaussures le sable qui les 
remplit, il forme des collines; quand sa mère 
pleure, des lacs entiers se remplissent de ses larmes. 
Par contre, la fantaisie populaire n’attribue presque 
jamais à ses héros des hauts faits historiques 
déterminés. 

Nous savons donc pourquoi les éléments qui, chez 
d’autres peuples, caractérisent le mieux la poésie 
populaire, font ici un peu défaut. Ce que nous trou¬ 
vons surtout chez les Lituaniens, ce sont des contes 
mythologiques des contes tirés de la vie des ani¬ 
maux, des contes moraux. 

Les premiers abondent en images cosmiques dans 
l’esprit de la mythologie lituanienne en général ; les 
seconds manifestent une prédilection surprenante 

1 F. Augustaitis. Pierwiastki litewskie we ivczcsnym romantyzmie 
polskim , p. 74-75. 



Conte fantastique , N. Curlionis 




— 71 — 


pour les espèces exotiques, le lion par exemple; on 
trouve dans les contes moraux un agréable mélange 
de sagesse et d’humour. Mais enfin il n’y a dans 
tout cela rien d’exceptionnellement remarquable. 
Plus intéressant est un genre de poésie rimée que 
son intention pédagogique rattache aux contes mo¬ 
raux : proverbes, adages, énigmes, devinettes, etc. ; 
ce genre est particulièrement riche et varié. Ami du 
laconisme, le Lituanien se plaît à présenter son 
expérience dans un langage allégorique où la forme 
et le fond s’unissent souvent pour faire de petits 
chefs-d’œuvre de style populaire dont il faut admi¬ 
rer en même temps la rythmique harmonieuse, la 
concision mathématique, l’aimable plaisanterie et la 
sûreté d’expression. 

Mais le joyau de la littérature populaire, c’est la 
poésie lyrique, c’est-à-dire les dainos, que nous 
avons déjà nommés. 

D’ailleurs, on appelle aussi dainos des pièces où 
l’élément lyrique est fort peu sensible comme les 
chansons mythologiques ou guerrières d’allure net¬ 
tement épique, les épithalames et les chansons plai¬ 
santes qui présentent des traits de l’art dramatique, 
mais enfin l’immense majorité des dainos appartient 
nettement au genre lyrique. 

Il n’est pas un événement, pas une circonstance 
de la vie, qui ne trouvent un écho dans ces dainos, 
expression rythmique obligée des sentiments, des 
impressions du Lituanien, qui ne conçoit l’existence 
que comme un mouvement soumis à une forme 
quelconque du rythme. Sa langue même nous 
l’avait fait soupçonner ; on ne peut plus en douter 
quand on voit quelle importance il attache aux 
chansons. Le Lituanien chante sa vie ; aussi dis¬ 
tingue-t-il dans le chant autant de formes, autant 


— 72 — 


de nuances, autant de variétés que la vie elle-même 
en présente : le dictionnaire de Juska donne plus 
de trente expressions que le français rend unifor¬ 
mément par le verbe « chanter », et quinze noms 
de chansons différentes. 1 

Sans pousser si loin la division, on peut classer 
les chansons lituaniennes en trois genres princi¬ 
paux : cantiques religieux ou giesmês; chants funè¬ 
bres ou d’adieu : raudos ; chansons communes : 
dainos, d’où les verbes giedoti, raudoti, dainuoti. 
Disons que le Lituanien emploie également les 
mots giesmè et giedoti pour désigner le chant des 
oiseaux, comme s’il voulait en souligner le carac¬ 
tère et le sens religieux. 

Les dainos constituent certainement la plus riche 
floraison du lyrisme lituanien ; remarquables sont 
avant tout celles qui doivent leur inspiration à la 
vie familiale. La famille fut toujours le fondement 
le plus solide de l’existence nationale lituanienne 
dont la vitalité est due en grande partie à la pureté 
de mœurs qui s’est maintenue au foyer domestique; 
on peut s’en rendre compte dans ces dainos où la 
famille trouve l’expression fidèle de ses joies et de 
ses inquiétudes quotidiennes et où le problème de 
l’amour est posé, puis résolu avec une largeur et 
une profondeur de vues qui ne manquent pas 
d’étonner. Elles sont si caractéristiques tant au 
point de vue moral qu’au point de vue artistique 
qu’il convient de nous y arrêter quelque temps. 

La question de l’amour et de la pureté s’y pré¬ 
sente sous une forme allégorique qui doit remonter 
aux temps les plus reculés. Nous avons vu plus 
haut comment le mythe du soleil et de la lune posait 

1 Èinycia, n° 2, 1900, p. 61-62. 


- 73 — 


et résolvait le problème de la fidélité conjugale; le 
symbolisme des dainos étant manifestement de 
même souche que celui des chansons mythologi¬ 
ques, nous voici évidemment reportés à une très 
haute antiquité. Ayant mis en regard des chansons 
lituaniennes et certaines doctrines des Védas, V. St. 
Vîdùnas en arrivait à cette conclusion : « L’intérêt 
des chansons et des contes lituaniens ne réside pas 
seulement dans les sentiments tendres et profonds 
qu’ils expriment : on y retrouve les derniers rayons 
d’un soleil qui s’est depuis longtemps couché et la 
trace des anciens événements de l’histoire de ce 
peuple. 1 » 

Voyons donc comment les dainos nous dépeignent 
la vie de la jeune génération. 

Pour célébrer son innocence, les chansons donnent 
à la jeune fille l’épithète de « beau lis blanc » ( balta 
gruéi lèlijèlè est en lituanien du genre féminin) ; le 
jeune homme est qualifié de « belle fleur de trèfle 
blanc » (le lituanien baltas grazus dobilèlis est mas¬ 
culin) : c’est un gage de bonheur. 

Adolescente, la jeune fille consacre son temps à 
la culture d’un jardin ; mais au milieu des fleurs 
qui s’y trouvent en abondance, la rue verte ( zalia 
ruta, en latin « luta graveolens») occupe une place 
de choix. Sa fraîcheur, sa vive couleur symbolisent 
la virginité ; c’est à cette plante que la jeune fille 
voue ses soins les plus assidus, c’est à elle que le 
jardin emprunte son nom (: rutit darzelis). Souvent 
à côté de la rue croît l’« arbrisseau de Dieu » (die- 
medèlis ) qui a pour le jeune homme la même signi¬ 
fication. Il est remarquable que plusieurs peuples 
attribuent à la rue des propriétés médicinales et 


1 Yidûnas. Musu Uëdavinys, p. 141. 


— 74 — 


l’appellent même « herbe de grâce » 1 . Cette plante, 
à part sa couleur, n’offre vraiment rien d’intéres¬ 
sant ; elle possède une odeur très forte et même des 
propriétés légèrement toxiques ; le Lituanien, qui ne 
déteste rien tant que l’affectation et l’outrecuidance, 
en a fait l’emblème de sa vertu de prédilection. 

Tandis que sous les yeux de sa mère la jeune fille 
s’occupe de son jardin, le jeune homme prend soin 
de son cheval bai brun ( bèras zirgelis). L’exemple 
de Bucéphale dompté par Alexandre nous suggère 
que « le cheval, c’est la nature ardente et indomptée 
que l’homme dresse, assouplit, excite ou calme 
comme il veut 2 ». C’est bien l’image du tempérament 
viril. 

La jeune fille paraît dans le monde couronnée de 
rues (znliu rutii vainikèlis). Une bague d’or ( aukso 
ziedelis) et des rubans de soie (Silko kaspinèliai ) 
complètent sa parure, mais la couronne de rues 
vertes, en symbolisant sa pureté, est son plus bel 
ornement. Les chansons ne ménagent pas les images 
pour décrire sa beauté. 

a Comme dans la nuit obscure brille aux cieux la 
petite étoile, ainsi resplendit la jeune fille sous sa 
verte auréole. » 

Kaip tamsioj nahtelèj , Taip mergelè zibéjo , 

JDanguj ziba zvaigzdelê , Kol vainiha turéjo . 3 

Certaines chansons disent que le soleil a surgi 
du jardin de rues et que la couronne rayonne de 
lumière : 

18 rutii darzelio O i8 vainiJcélio 

Sauldé uztekéjo, Spinduléliai éjo. 4 

1 D r P. J. Z. Lehamau. Plantes, Remèdes et Maladies , p. 293. 

2 Ernest Hello. Philosophie et Athéisme , p. 308. 

3 P. Kragas. Rutelè mnsu dainose, Draugija, n° 64, 1912, p. 332. 

4 Ibid., Draugija, n° 63, 1912, p. 217. 



And an te de la sonate La mer , N. Cnrlionis. 



- 75 — 


Dans une autre, la jeune fille parle elle-même: 
« Ma couronne étincelle sur ma tête comme la rosée 
sur la rue ; on croirait un soleil de feu. » 

Mano vainilcèlis, 2èr ant galvelés, 

Kaip rutu raselé, Kaip Jcaitri saulelé. 1 

Le jeune homme se présente monté sur son che¬ 
val. Il tient en mains un glaive lumineux {Sviesus 
kcirdelis) ; ses éperons sont d'or fin ( aukso pentinè- 
liai); sa monture est ferrée d'or {aukso padkavèlès); 
la selle est de peau brune {tymo balnelis); la bride 
est de soie {silko kamanèlès). 

Parfois, le cavalier prie la jeune fille de donner à 
boire au cheval, mais elle sait qu’il faut se tenir 
prudemment à distance, car il peut arriver que ses 
rubans de soie en s’enlaçant se transforment en 
bride et que son anneau d’or se métamorphose en 
fers ou en éperons ; ce qu’il faut surtout craindre, 
c’est que le cheval ne mange sur sa tête la couronne 
de rues vertes. 

D ailleurs, elle aussi, a sa tâche; elle doit aller 
puiser de l’eau au Danube ou même à la mer. Cette 
eau représente la nature féminine qui s’oppose au 
caractère viril dont le cheval symbolise l’ardeur. 
L’adolescent soigne sa monture dans la cour de son 
père. La jeune fille va, suivant les instructions de 
sa mère, puiser l’eau du fleuve; sa palanche est de 
cuivre vert {zalio vario naëciokèliai ), les seaux de 
tilleul blanc {baltos liepos viedruzèliai). 

Au bord de l’eau, bien des surprises lui arrivent: 
au moment où elle plonge dans le fleuve les seaux 
de tilleul, le cygne blanc accourt auprès d’elle pour 
la troubler. 

Man besemiant vandenélj , Ir atlèkè gulbinêlis 

Ir atlèkè gulbinêlis. Ir sudrumsté vandenélj. * 

1 Rutelè. Lietuvùi dainos , Ateitis, n° 9, 1911, p. 366. 

5 D r . Y. Kudirka. Kanklés, II, p. 8. 


— 76 — 


Le cygne, précurseur des événement futurs, pré¬ 
sage évidemment l’amour; qu’on se rappelle l’aven¬ 
ture de Léda à qui Jupiter apparut sous la forme 
d’un cygne ; il en advint la naissance de la belle 
Hélène. Mais, pour notre jeune fille, ce n’est que 
l’augure de l’apparition sur les flots d’un adolescent 
dans une nacelle noire (juods laivelis). Le rameur 
offre à la jeune fille de lui faire traverser la mer et 
lui promet le bonheur: «Tu iras, dit-il, par les hautes 
montagnes, tu cueilleras des fraises, tu ramasseras 
les groseilles noires. » 

Augëtais kalnais bevaikëliosi, Èemuogéli’s berankiosi, 

Zemuogélcs berankiosi, Serbentéles bebraukysi . 1 

La jeune fille sait ce qui l’attend sur l’autre rivage. 
Les hautes montagnes, ce sont les grands malheurs; 
les fraises sont les belles promesses; les groseilles 
noires, les larmes. Elle ne veut plus prêter l’oreille 
aux mots séducteurs pour répandre ensuite des 
larmes amères. 

Aughti Icalnai — didi vargai , Didziam varge aS vaikSëioëiau, 

Èemuogêlés — Saunus sodzicii, Saunin zodzin beklausyëiau. 

Èemuogélés — ëaunus ëodziai, Sauniu zodziu beklausyëiau, 

Serbentélès — aëarélés. Aëarélés bebraukyëiau . 2 

Il arrive qu’un coup de vent emporte à la mer la 
couronne de rues La jeune fille prie alors l’adoles¬ 
cent de la lui sauver; hardiment, celui-ci se préci¬ 
pite dans les flots, saisit la couronne et la rejette 
sur la rive ; mais, hélas ! le sort est cruel; le jeune 
homme coule à pic, et c’est avec la mer qu’il consomme 
son hymen 3 . 

On remarque dans les chansons une sorte d’anta¬ 
gonisme entre l’homme et la femme; la lutte parfois 


1 D r Y. Kudirka. KanJclés , TI, p. 8. 

2 Ibid. 

3 P. Leonas. PoétiSicos dainu grozybès , Draugija, n° 87,1910, p. 55. 


— 11 — 


prend des formes acerbes : le cheval, emporté, brise 
la clôture du jardin et son sabot brutal foule et mutile 
le parterre de rues. Ou bien, sur le refus de la jeune 
fille d’abreuver le cheval, celui-ci casse la palanche 
de cuivre vert et les seaux de tilleul blanc b Mais il 
arrive aussi que, par imprudence, par inconsidé¬ 
ration, la jeune fille donne au cheval, avec l’avoine 
choisie, sa couronne de rues, et sa jeunesse en même 
temps que l’eau pure : 

Suëérei vainïkèli Sugirdei jaunystèlç 

Su grynoms avizélêms ; Su tyru vandenéliu . 1 2 

Alors, la malheureuse est condamnée à des regrets 
sans fin, à un éternel désespoir, car on ne peut 
retrouver la couronne perdue, et nul prix ne saurait 
lui en procurer une nouvelle. Elle verse alors des 
larmes amères en peignant sans espoir ses cheveux 
livrés au vent. Les astres lui refusent leur lumière: 
la lune —le père qui donne l’héritage; le soleil — la 
mère qui prépare la dot; les étoiles — ses sœurs 
qui tressent la couronne, et la pléiade — le frère qui 
était son compagnon et son guide. 

Nèra tcvelio dalelei skirti. Ménuo tévelis dalelei skirti, 

Nêra mociutés kraiteliui krauti, Saulè moëiutë kraiteliui krauli , 

Nèra seseliu vainikui pinti , Èuaigzdês seselès vainilcui pinti, 

Nèra broleliii lauku lydéti , Sietyns brolelis lauku lydèti , 3 

Entre la couronne de rues vertes et le glaive lumi¬ 
neux, il y a une irréductible opposition : suspendre 
la couronne sur le glaive, c’est la jeter au feu. 

Dukrelé mano. mano jaunoji , 

Kut dèsi vainïkèli. vainika zaliu rutu ? 

Moëiute mano , mano ëirdele, 

I karduzi lcabisiu , ugneléj sudegjsiu . 4 

1 A. Juskeviôê. Lietuviëkos dainos, t. II, p. 262. 

2 D r Y. Kudirka. Kanklès, t. II, p. 20. 

3 Ibid , p. 10. 

4 Ibid., p. 24. 


— 78 — 


Cependant, le chant du cygne exerce un charme si 
puissant que l’éclat de sa couronne semble parfois à 
la jeune fille terne et morne comparé à l’éclair du 
glaive lumineux. 

Rustus vainiJcélis prie èviesaus Jcardelio , 

Glaudziasi mergelê prie mano Saleïês. 1 

Quand cet enchantement l’aura entièrement 
séduite, la jeune fille lancera sa couronne au jeune 
homme d’un bout à l’autre de la table et par là 
arrêtera son sort par une convention solennelle, 
condition nécessaire à l’accord de leurs cœurs, 
inquiets comme le cheval impétueux et les flots 
agités de la mer. Les chansons de noces ne sont 
guère joyeuses: la jeune fille s’y plaint de devoir 
quitter sa couronne virginale. Elles rappellent beau¬ 
coup les chants de deuil. 

Le bonnet de noces (gobturas) et le voile (nuo- 
melas) remplacent sur la tête de la fiancée la cou¬ 
ronne de rues qui disparaît comme la rosée du matin 
sur l’arbuste. Le léger bonnet semble à la fiancée 
aussi pesant qu’un bûcher, son voile blanc lui paraît 
sombre comme la nuit: 

1. Jau nuimti vainiJcéliai, 2. Jau uèdéti gobturèliai, 

Kaip ruin raselè. Kaip girios lauzeliai. 

1 . Ir nuèmè vainikél f, 2. Ir uzdèjo nuometel \, 

Kaip rytu raselç , Kaip tamsiq, naktelç . 2 

Si douce et belle que soit la vie, le Lituanien la 
trouve encore bien éloignée de l’idéal. Certes, il se 
résigne à son sort et porte patiemment sa croix, 
mais il garde en lui, comme un lumineux souvenir, 
une angoisse d’infini qui jamais ne sera calmée et 
qu’il emportera jusque dans son tombeau. 

Voilà tout ce que signifie la poésie de la rue verte. 

1 D r Y. Kudirka. Kaniclès , t. II, p. 22. 

2 P. Kragas. Ruteîé musu dainose , Draugija, n° 64,1912, p. 334-S35. 


— 79 — 


Cette plante merveilleuse, au dire des chansons plus 
récentes, a poussé du sol que la sueur du Christ a 
arrosé, et c’est pourquoi elle est insensible aux 
rigueurs des plus terribles hivers. 

Is praJcaito Jèzaus ta zolelè dygo , 

Ji nebijo ëietnos , né ëalielio didëio . 1 

Ajoutons que la rue n’est pas seulement un objet 
d’inspiration poétique, elle joue son rôle dans la vie 
ordinaire. Devant sa maison le Lituanien cultive un 
petit jardin d’agrément ; vous y trouverez toujours 
quelques bouquets de rue qui encadrent souvent 
une croix de bois plus ou moins ornementée. Les 
jeunes filles s’en font une couronne aux jours de 
fêtes, à l’église ou dans les circonstances solennelles. 

La poésie du Lituanien est donc bien vivante ; et 
sa langue se prête admirablement à l’expression 
poétique. Nous avons signalé déjà l’abondance des 
épithètes symboliques; un système de terminaisons 
gracieuses dont les mots peuvent librement s’orner 
et surtout la richesse des formes diminutives 
achèvent de donner au langage un charme délicat. 

« De toutes les longues d'Europe, dit Elisée Reclus, 
le lituanien, qui manque d’augmentatifs, est celle 
qui possède le plus de diminutifs affectueux et câlins; 
elle en a plus que l’espagnol ou l’italien, elle en a 
plus que le russe même et peut les multiplier presque 
à l’infini en les appliquant aux verbes et aux 
adverbes aussi bien qu’aux adjectifs et aux noms. 
Ces diminutifs de tendresse donnent un accent 
particulier aux chants des Lituaniens, mais ces 
poèmes sont également remplis de mots et déformés 
qui indiquent la tristesse, le chagrin, parfois même 
le désespoir 2 . » 

1 P. Kragas. Butelê mum dainose , Draugija, n° 64, 1912, p. 340. 

2 E. Reclus. Nouvelle Géographie Universelle , t. y. p. 431. 


— 80 — 


Nous n’en donnerons qu’un exemple. Le mot 
« jeune fille» peut être rendu en lituanien par toute 
cette gamme d’appellations : merga, mergina, mer- 
gai/è. mergelè , mergylè, mergutè, merguzè, mergu- 
zèlè ; la première est le substantif fondamental, la 
dernière un diminutif de seconde lignée dérivant de 
merguzè. 

Tous ces mots s’emploient selon les exigences de 
l’euphonie et le degré d’affection que l’on veut mettre 
dans l’expression, si bien que le positif merga ne 
s’emploie que pour marquer quelque sévérité. 

Arrêtons-nous encore un instant sur les mélodies 
populaires lituaniennes. 

On sait que tout art musical est basé sur deux 
sortes de rythmes : l’un d’intensité, l’autre de tona¬ 
lité; alternances rythmiques de fortes et de faibles 
dans le premier cas ; dans le second, de longues et 
de brèves. L’histoire de la musique connaît cepen¬ 
dant des cas de rythme unique ; d’autres encore où 
l’un des deux s’exagère au détriment de l’autre : 
les mélodies lituaniennes en sont un exemple; elles 
donnent, en effet, la préférence au rythme de tona¬ 
lité, ce qui leur imprime un caractère fort remar¬ 
quable. C’est, en somme, une analogie entre la 
musique et la langue; on se rappelle peut-être que 
nous avons signalé dans le lituanien la prédomi¬ 
nance de l’accent quantitatif, c'est-à-dire de l'accent 
de tonalité; les mélodies présentent donc la même 
particularité qui les distingue essentiellement des 
mélodies polonaises dont le rythme d’intensité est 
extrêmement vif et caractéristique. 

Cette différence considérable est bien indiquée par 
le professeur S. Noskowski dans sa préface à l’édi¬ 
tion des Mélodies populaires lituaniennes. Après 
avoir signalé la monotonie de leur rythme d'inten- 


— 81 — 


sité,— la mesure à trois temps est la plus fréquente, 
— cet auteur ajoute : « Il en est tout autrement du 
rythme qui résulte de l’alternance des mesures dans 
les chansons lituaniennes où l’on rencontre à 
chaque instant des surprises fort curieuses » ; et 
plus loin : « Il y a donc ici des irrégularités, elles 
ne manquent cependant pas de charmes et sont 
assurément fort intéressantes ; nous y trouvons la 
trace de la fantaisie populaire qui s’y est donné 
libre carrière en créant pour les chansons une 
forme spontanée, adaptée aux paroles sans tenir 
compte des exigences de la proportion. Mais surtout 
leur infinie variété tonique permet de supposer que 
les nombreuses mélodies assemblées dans ce recueil 
ont une origine très ancienne et remontent presque 
aux temps grecs. 1 » 

La citation qui suit sur le caractère particulier de 
la musique ancienne fera mieux comprendre ce que 
nous venons de dire au sujet du rythme des mélo¬ 
dies lituaniennes. « On peut, lisons-nous dans la 
Grande Encyclopédie, tenir la chose pour prati¬ 
cable et, sans aller plus loin, il est plus que pro¬ 
bable que la musique des anciens, calquée sur le 
mètre poétique du vers, ne connaissait ni temps 
forts, ni temps faibles. Les différences quantitatives 
de longues et de brèves lui devaient suffire. Chaque 
pied du vers formant une mesure régulièrement 
disposée, les combinaisons de ces groupements 
originaux de notes assuraient au discours musical 
une variété assez grande pour empêcher une mono¬ 
tonie charmante. 8 » Il s’est conservé jusqu’à nos 
jours dans les mélodies lituaniennes quelque chose 
de semblable. 

1 St. Noskowski. Melodje ludowe litewskie , I. partie p. XXVI. 

! Rythme. Grande Encyclopédie, t. 28. p. 4243. 


6 


— 82 — 


Une musique où prédomine le rythme d’intensité 
fait preuve d’une certaine vivacité propre à la 
danse; la prépondérance du rythme de tonalité 
manifeste un tempérament contemplatif. En tout 
cas, si le premier l’emporte sur le second, il y a là 
une sorte de tyrannie musicale. Dans la source que 
nous venons de citer, on lit encore ceci : « On peut 
regretter que le rythme musical ait perdu sa flexi¬ 
bilité première pour accepter aussi docilement ses 
entraves gênantes. D’autant plus que les prescrip¬ 
tions strictes ne tardèrent pas à se multiplier outre 
mesure . 1 » 

Si, pour nous servir du vocabulaire d’Ernest 
Hello, nous pouvions appeler « travail » la musique 
populaire polonaise, la musique lituanienne mérite¬ 
rait le nom de « repos ». Les mélodies lituaniennes 
sont en effet singulièrement tranquilles. Elles mani¬ 
festent une prédilection marquée pour la mesure à 
trois temps. Or la respiration la plus calme s’effec¬ 
tue, paraît-il, dans cette mesure qui donne à l’expi¬ 
ration une durée double de celle de l’inspiration. 
Le chant des Lituaniens observe donc le rythme de 
la nature elle-même. Et peut-être est-ce l’explication 
de ce que « dans les rythmes tranquilles des mélodies 
lituaniennes il est difficile de rencontrer l’inspira¬ 
tion des chevaliers et des héros 2 ». 

Ce qu’on y trouve, par contre, en abondance, c'est 
une douce tristesse sans objet, une tendre mélan¬ 
colie, une angoisse cosmique de l’infini. C’est là, 
peut-être, le trait le plus caractéristique de la poésie 
lituanienne en général. 

Nous voudrions, en terminant ce chapitre, com¬ 
parer cette poésie à celle de la nature Scandinave. 

1 Rythme . Grande Encyclopédie, t. 28, p. 1248. 

* St. Noskowski. Melodje ludowe litewslcie , I. partie p. 28. 


— 83 — 


On a déjà dit qu’il y avait entre la Lituanie et la 
Scandinavie beaucoup de ressemblance. Nous ne 
pouvons pas nous arrêter ici sur cette question ; 
remarquons seulement que le symbolisme lituanien 
n’est pas étranger à celui d'Henrik Ibsen, et que le 
sentiment de la nature que le Lituanien éprouve 
trouve une expression et un écho chez Knut Hamsun, 
par exemple dans ses Mystères, ou mieux encore 
dans son Pan, que la musique de Grieg accompa 
gnerait dignement. 

Imaginons maintenant une nuit d’été du Nord 
baignée dans la clarté diffuse d’une aurore boréale: 
une lumière jaunâtre fouille et pénètre l’obscurité; 
les arbres découpent dans l’ombre de fantastiques 
silhouettes ; l’air résonne, semble-t-il, d’une harmo¬ 
nie lointaine dont les vibrations amorties se réper¬ 
cutent étrangement. Les hommes font silence comme 
dans l’attente: curieuses, les étoiles paraissent 
s’attarder au ciel serein. Que va-t-il donc venir? 

L’éclair du jour ! Mais n’est-ce pas à l’Orient qu’il 
doit poindre, et ce tableau de nature Scandinave, 
n’est-ce pas l’image de cette poésie populaire d’un 
peuple qui ressent l’éternelle angoisse de l’esprit 
humain, qui aspire ardemment au grand jour et 
semble croire lui aussi que « la beauté sauvera le 
monde », puisque c’est l’art qui fait vibrer la 
matière au rythme de l’éternité? Il chante sa foi et 
son espoir sur la kanklès 1 nationale dont l’écho 
mystérieux console sa douleur et tend ses énergies. 


1 Instrument national lituanien. 


IV 


Dans la langue, la mythologie et la poésie popu¬ 
laire des Lituaniens, l’élément oriental apparaît 
comme la note dominante de leur caractère national 
qui aujourd’hui encore rend sensible et évident 
l’héritage asiatique que se sont partagé les peuples 
indo-européens. C’est peut-être en Lituanie que la 
race s’est conservée dans sa plus grande pureté. 
Le roman allemand, dans E. Wichert, Temme, 
Cl. Nast, Sudermann, et la poésie lyrique avec 
A.-K. Tielo, présentent quelques exemples du type 
national lituanien ; malgré ce qu’ils ont de superfi¬ 
ciel et d’incomplet, l’impression produite est bien 
rendue par l’appréciation de Vîdûnas : « Ces œuvres, 
dit-il, montrent du moins, qu’elles le veuillent ou 
non, que Wichert avait peut-être raison quand il 
disait que de toutes les nations d’Europe, c’est la 
lituanienne qui a encore le plus de race. 1 » 

L’influence de la race et de ses particularités, qui 
s’exerce partout sur le développement national, a 
été surtout sensible chez les Lituaniens. A l’en¬ 
contre de ce qui s’est passé dans la plupart des 
peuples européens, la race en Lituanie a maintenu 
également sa pureté physiologique et son intégrité 
psychologique. Or la race aryenne réalise le type le 
plus parfait de l’humanité primitive en unissant 
l’intégrité des énergies intellectuelles au sens spon¬ 
tané et docile du rythme cosmique de la nature. 
Après ce que nous avons exposé dans les chapitres 
précédents, il n’est pas nécessaire d’insister davan¬ 
tage sur la conformité intime du type aryen et du 

1 Vîdûnas. Litauen in Vergangenheit u. Gegenwarl, p. 14. 



Signe du zodiaque La Vierge , N. (Jurlionis. 












— 85 — 


caractère national lituanien. Le passage suivant, 
que nous empruntons à un éminent écrivain russe, 
nous fournit cependant une confirmation que nous 
aurions tort de négliger : « Lituaniens et Slaves, dit 
Yiatcheslav Ivanov, sont deux branches d’une même 
famille ; mais le souvenir du berceau aryen est plus 
vif chez les Lituaniens que chez nous. ...Dans la vie 
intime du village, la pensée et la tradition des 
anciens, dans le tissu vivant de la langue, dans la 
respiration même de cet être collectif que nous 
appelons Taine d’un peuple, vibrent encore les 
cordes de l’antique conception du monde. Au-dessus 
de ce petit peuple, le vieux chêne mythique étend 
ses branches mouvantes qui poussent encore une 
invisible floraison et murmurent l’indistinct chu¬ 
chotement de son omniscience, et à travers le voile 
où s’arrête maintenant le lumineux regard de 
l’homme, des gens calmes à l'antique contemplent 
jusqu’en ses plus secrètes profondeurs lavie intense 
de la nature . 1 » 

Pour esquisser en lignes plus concrètes le tempé¬ 
rament national des Lituaniens. E. Reclus nous 
sera un guide expérimenté. « Peuple, dit-il, de 
bûcherons, de charretiers, de cultivateurs très atta¬ 
chés aux coutumes traditionnelles, les Lituaniens 
se soumettent volontiers au destin et ne cherchent 
point à le faire d’avance par leur volonté. Le flegme 
des Lituaniens est devenu proverbial : nul autre 
peuple ne s’accommode avec pareille tranquillité 
aux vicissitudes de la vie . 2 » 

S’il le faut cependant, il déploie ses forces et 
déchaîne sa colère. Lui qui réagit faiblement aux 
heurts et aux secousses ordinaires de la vie, répond 

1 Viatçheslav Ivanov. Borozdy i Meji , p. 348. 

2 E. Reclus. Nouvelle Géographie Universelle , t. V, p. 482. 


— 86 — 


soudain avec une violence surprenante quand sa 
patience et son endurance sont à bout : il semble 
que son énergie, longtemps amassée, se détend alors 
avec une puissance formidable. Concentré en lui- 
même, plus enclin à la contemplation qu'à Faction, 
le Lituanien manifeste ce tempérament dans son 
extérieur : « Les paysans de la Lituanie, dit 
E. Reclus, contrastent singulièrement avec les 
Polonais par la simplicité de leur costume; ils 
évitent les couleurs éclatantes, les coupes hardies, 
les galons et les franges : leurs vêtements grisâtres 
sans broderies témoignent de leur naturel modeste : 
ils ne cherchent point à se faire voir. Michelet com¬ 
parant les Lituaniens aux Polonais « fils du soleil », 
les appelle « fils de l'ombre» ( Légendes du Norcl ). 1 

La poésie populaire des Lituaniens a inspiré à 
E. Reclus la description suivante de leurs traits 
moraux : « Leurs chants ou dainos montrent leur 
âme à nu : ils sont fins observateurs, doucement 
ironiques parfois, tendres, mélancoliques, pleins du 
sentiment de la nature. Quoiqu’il aitété obligé souvent 
de guerroyer et qu’il ait eu aussi ses grands capi¬ 
taines, ce peuple débonnaire n’a pas conservé le 
souvenir d’un seul héros ; il ne chante aucun 
exploit de guerre, ne se vante d’aucune bataille 
remportée ; il se borne à pleurer ceux qui sont 
morts : à cet égard, il est peut-être unique parmi 
les peuples européens. Il se distingue aussi des 
autres races du continent par la réserve délicate, 
par la discrétion pudique avec laquelle tous ses 
chants populaires parlent de l’amour . 2 » 

Voilà donc le Lituanien tel que la nature Fa fait, 
avant toute déformation résultant d’un développe- 

1 E. Reclus. Nouvelle Géographie Universelle , t. V, p. 481. 

1 Ibid.,’ p. 434. 


— 87 — 


ment exclusif quelconque. Ce tempérament passif, 
propre à l’Oriental, excitait la curiosité de Reclus; il 
s’étonnait de cette apparente apathie : « Le peuple 
longtemps opprimé des forêts du Néman n’est pas 
de ceux qui peuvent comparer leur part d’influence 
à celle qu’ont exercée les autres peuples civilisés du 
continent. On se demande même avec surprise 
comment une race composée presque entièrement 
d’hommes fins, intelligents, pleins d’imagination et 
de poésie, « loyaux, forts du sentiment de leur 
dignité personnelle » (Kant, préface de la Gram¬ 
maire lituanienne de Milite), n’ait pu donner nais¬ 
sance à un seul grand poète ou à quelque génie 
éminent dans le monde de l’esprit (J.-E. Kohl, Die 
Vôlker Europas ) 1 2 ». 

Nous sommes heureux qu’E. Reclus nous four¬ 
nisse lui-même l’occasion d’avancer et de justifier, du 
moins nous l’espérons, deux affirma tions qui rentrent 
bien dans le cadre de la tâche que nous nous sommes 
imposée : dans tout le cours de l’histoire lituanienne, 
l’activité nationale s’est visiblement essayée à l’ac¬ 
complissement, dans le sens même de l’Occident, 
d'une œuvre civilisatrice ; et d’autre part la civilisa¬ 
tion européenne doit au peuple lituanien beaucoup 
plus qu’on ne pense ordinairement, bien plus en 
tout cas qu’on n’en pouvait attendre d’une nation 
que les circonstances favorisaient si peu. 

E. Reclus avait trouvé cette explication : « C’est 
que la confiance en soi-même manquait à ce petit 
peuple entouré d’ennemis, puis vaincu par eux. s » 
C’est donc le caractère ethnique des Lituaniens qui 
l’aidait à résoudre la question, et l’on ne peut vrai¬ 
ment lui en vouloir de n’avoir pas vu en ce temps-là 

1 E. Reclus. Nouvelle Géographie Universelle , t. Y, p. 481-432. 

2 Ibtd. f p. 432. 


— 88 — 


comment ce caractère ethnique avait reçu justement 
des événements historiques une impulsion d’acti¬ 
vité. En Lituanie, cette transformation résulta du 
fait que l’Orient et l’Occident s’y rencontraient. Or, 
au risque de paraître aimer le paradoxe, nous sou¬ 
tenons qu’au fond l’Orient possède plus de ressort, 
plus d’énergie créatrice spontanée ; l’Occident, lui, 
a des réserves de travail organisateur, de patiente 
activité. La fusion étant une condition de la perfec¬ 
tion, l’attirance réciproque de l’Orient et de l’Occi¬ 
dent se trouve ainsi expliquée et il faut y voir une 
des causes qui ont établi entre eux des rapports 
historiques. Les temps primitifs ont vu passer 
d'Orient en Occident une vague gigantesque qui 
depuis a rebroussé chemin : au « Drang nach 
Westen » a succédé le « Drang nach Osten ». Tantôt 
les énergies créatrices de l’Orient cherchent ce qui 
pourrait les féconder, tantôt c’est l’Occident qui 
cherche un objet à son activité. Il semble que si l’on 
considère la vie de l’humanité comme un tout, 
l'action réciproque de ces deux mondes apparaît 
comme les deux phases par où passe l’esprit humain, 
qui s’ouvre d’abord tout grand au dehors pour faire 
ensuite retour sur lui-même. Pour l’humanité, 
comme pour l’individu, chacune de ses phases a sa 
valeur relative dans la réalisation de ses destinées 
dans le monde, mais l’union seule rend possible 
son définitif et parfait développement. 

La Lituanie a passé, elle aussi, par ces deux pha¬ 
ses : provoquée par les invasions de ses voisins, 
elle est pour ainsi dire sortie d’elle-même et de sa 
passivité pour entrer en contact avec diverses 
nations, surtout la russe, la polonaise et l’allemande; 
par là elle a acquis le tempérament actif qui lui 
manquait. Puis, cédant à la vague de retour dont 


— 89 — 


nous parlions plus haut, son esprit national capa¬ 
ble maintenant de créer, rentre en lui-même et tra¬ 
vaille à la synthèse des éléments orientaux primitifs 
et des éléments occidentaux acquis. C’est dans cette 
période que se trouve aujourd’hui le peuple litua¬ 
nien ; c’est du jour où il y est entré que date sa 
renaissance. 

Les productions de l’esprit national lituanien dif¬ 
fèrent suivant qu’il subit l’action et l’influence de 
l’une ou de l’autre des nations citées plus haut. En 
rapport avec la Russie et dans le rayonnement de 
la civilisation gréco-russe, la Lituanie s’efforce d’éta¬ 
blir entre l’Orient et l’Occident un équilibre matériel 
et politique: son activité extérieure se dépense dans 
la lutte contre Tatars et Teutons, et son activité 
intérieure se manifeste dans la fonction législative 
par l’élaboration de ce fameux « Statut lituanien » 
supérieur à tout ce que le peuple russe avait tenté 
jusqu’alors dans ce genre. 

Pour caractériser la façon dont le peuple lituanien 
est sorti de sa maison, nous citerons A. Mickiewicz. 
Parlant de l’activité des grands-ducs lituaniens à 
cette époque, il écrit : « Semblables aux chefs nor¬ 
mands dans l’Occident, partout où ils s’établissent, 
ils sont chez eux; partout où ils plantent et enfon¬ 
cent leur drapeau, ils commencent une dynastie et 
une histoire. Au lieu d'imposer leur nationalité ils 
acceptent volontiers la nationalité russe ou la natio¬ 
nalité polonaise; mais partout ils font voir leurs 
idées de force et de conquête. » 1 

Se frottant maintenant à la nation polonaise et 
recevant l’empreinte de sa civilisation, les Litua- 

1 A. Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre «Les Slaves», 
p. 127. 


— 90 — 


niens vont tenter d’établir un équilibre intellectuel 
entre le monde de l’Orient et celui de l’Occident. 

Cette période atteignit son apogée quand la chaude 
lumière de Vilna fit lever sur le sol national litua¬ 
nien le génie qui, sous la forme polonaise, il est 
vrai, incorporait les deux civilisations et éleva à 
son point culminant le niveau intellectuel polono- 
lituanien. Adam Mic-kiewicz, c’est de lui qu’il s’agit, 
fut en effet, un des esprits les plus remarquables du 
XIX e siècle ; aucun des grands hommes de la Polo¬ 
gne ne peut lui être comparé. 

Tout autres furent pour les Lituaniens les consé¬ 
quences de leur rencontre avec la puissance teutonne. 
Du jour où les chevaliers teutoniques s’établirent 
aux embouchures de la Duna (Dauguva) et du Nié¬ 
men (Nemunas) leur invasion sur le territoire litua¬ 
nien prit un caractère de conquête; aujourd’hui que 
l’Allemagne rêve secrètement d’acquérir la Lituanie 
pour satisfaire ses besoins biologiques, il n’y a rien 
de changé dans les rapports des deux peuples. Les 
Allemands ont toujours estimé — et durant cette 
guerre plus que jamais — que leur culture ne pou¬ 
vait trouver de sol plus fécond que le tempérament 
naturel du Lituanien ; cette opinion n’est pas sans 
fondement. Il faut reconnaître que les particularités 
ethniques des anciens Borusses qui habitaient le 
territoire situé entre la Vistule et le Niémen, en 
s’assimilant à l’esprit des Porte-Croix teutoniques, 
a aidé la Prusse moderne à acquérir une puissance 
matérielle que n’avaient jamais atteinte ailleurs les 
autres races allemandes. 

L’Histoire nous donne un autre exemple de l’ac¬ 
tion mutuelle des éléments lituaniens et allemands. 
Ainsi, la branche lettone du tronc commun s'est 
distinguée des autres branches lituaniennes par 


— 91 - 


l’énergie remarquable qu’elle a apporté au dévelop¬ 
pement de sa culture matérielle; c’est d’ailleurs 
presque exclusivement dans ce sens que la fusion 
des éléments allemands et des qualités nationales 
lituaniennes s’est montrée active. L’accroissement 
de la puissance prussienne et la déviation cultu¬ 
relle du peuple letton eurent des conséquences 
funestes pour toute la race lituanienne. 

Réagir, le tempérament du peuple lituanien s’en 
est montré capable, et avec une puissance singu¬ 
lière, aux deux moments les plus critiques de son 
histoire : au XI e siècle, quand la pression des peu¬ 
ples voisins provoqua de la part des Lituaniens une 
énergique résistance qui, de légitime défense, se 
transforma bientôt en extension conquérante ; une 
autre fois au XIX e siècle, quand le poids écrasant 
du joug étranger stimula l’essor de la renaissance 
nationale en lui donnant une irrésistible vitalité. 
En réagissant la première fois le génie lituanien 
préparait la création d’un Etat fort et puissant; 
aujourd’hui le sursaut de son énergie l’a poussé 
dans une voie où il ne s’arrêtera pas avant d’avoir 
assuré l'indépendance de sa nationalité. Bien qu’il 
y ait entre ces deux moments l’écart de plusieurs 
siècles et de deux directions différentes, un lien 
intime, la logique même de l’histoire, les réunit l'un 
à l’autre. C’est parce que l’effort des Lituaniens 
pour créer à l’aide d’un Etat une civilisation natio¬ 
nale devait non seulement échouer, mais encore les 
soumettre d’abord à l’influence, puis à la domina¬ 
tion de l’étranger, qu’on les voit aujourd’hui pour 
recouvrer leur indépendance, travailler avec ardeur à 
l’acquisition d’une culture intellectuelle supérieure. 

Ils ont appris, par l’expérience môme qu’ils ont 
faite, que la synthèse nationale ne peut définitive- 


— 92 — 


ment se réaliser que par l’union naturelle du peuple 
et des classes cultivées, et si, d’autre part, elle 
embrasse dans un tout organique les influences 
opposées. L’histoire de la Lituanie est au fond l’his¬ 
toire du génie national qui, à travers les mille vicis¬ 
situdes de la division et de la lutte de deux mondes, 
a conservé intacte son individualité grâce à l’énergie 
conservatrice de la race, et travaille maintenant à 
concilier les principes de deux cultures différentes. 
A ce point de vue, l’histoire de la Lituanie est bien 
unique en son genre. 


B. Direction primitive de l'histoire lituanienne : 

T. Influence de la situation géographique , des circonstances 
historiques et du tempérament ethnique dans le processus 
de formation de l'Etat lituanien ; 11. mission de l'Etat 
lituanien à l'époque païenne : la lutte à l'Orient contre les 
Tatars , à l'Occident , contre les Teutons; 111. influence de 
la civilisation gréco-russe , causes et conséquences ; IV. pre¬ 
mière évolution aristocratique de la Lituanie : scission 
des classes inférieure et supérieure sur le terrain national; 
V. principal garant de l'intégrité de l'Etat lituanien 
dans la première période : équilibre réalisé au dehors 
entre l'Orient et l'Occident , et au dedans , entre le noyau 
lituanien et ses annexes ; VI. le «Statut lituanien » du 
XVI me siècle, expression de la synthèse nationale sous sa 
forme primitive. 


I 

C’est relativement tard, nous le savons, que les 
Lituaniens firent leur entrée sur la scène historique; 
mais dès qu’ils y parurent et s’organisèrent en Etat 
ils durent jouer un rôle exceptionnel dans la vie 




Le Printemps , N. Curlionis. 








— 93 — 


internationale de l’Europe. Le fait est que l’Etat 
lituanien était destiné non seulement à lutter pour 
sa propre existence, mais encore à défendre les 
intérêts généraux de la civilisation européenne. 

L’établissement des Lituaniens dans le bassin du 
Niémen remonte aux temps les plus reculés. Ils 
étendirent bientôt leur territoire jusqu’au cours infé¬ 
rieur de la Duna au nord-est, de la Vistule à l’ouest. 
Les chercheurs modernes ont cru découvrir, en 
effet, dans les récits historiques de Tacite et de 
Ptolémée, l’indication que dès les tout premiers siè¬ 
cles de notre ère les peuplades lituaniennes occu¬ 
paient sur le littoral Baltique à peu près la zone 
délimitée par ces rivières. 

Au nord-est les Lituaniens furent dès l’antiquité 
en contact avec les Finnois ; des peuples slaves les 
entouraient sur les autres côtés. Cependant, séparés 
de leurs voisins par des forêts impénétrables, des 
rivières, des lacs et des marais, les Lituaniens avaient 
relativement peu de points de contact avec eux, et 
ils menèrent, durant plusieurs siècles, une vie 
patriarcale dans leur paisible et somnolente contrée. 
Selon toute apparence, les grandes migrations de 
peuples passèrent à côté d’eux sans causer dans 
leur façon de vivre aucun changement important. 

Au moyen âge les Lituaniens durent entretenir 
sinon à l’intérieur de leur pays, du moins sur son 
pourtour, quelques relations de culture et de com¬ 
merce. D’un côté la grande voie d’eau qui menait 
de la Scandinavie à Byzance empruntait le cours de 
la Duna, d'un autre la région des Borusses était en 
communication avec l’Italie au moyen d’une route 
qui passait par « Caruntum » non loin de Vienne. 
C’est par cette voie que jusqu’au début du XI e siècle 
les Borusses commerçaient avec l’Italie. Ainsi, à 


— 94 — 


l’aurore même de leur histoire les Lituaniens se 
trouvaient placés entre deux courants de civilisation 
venant, l’un de l’Orient, l'autre de l’Occident, et qui 
des deux côtés les atteignaient par l’intermédiaire 
des peuples slaves. 1 

Dans cette période préhistorique les Lituaniens 
durent tenir tête aux Varègues qui traversant la 
Baltique s’efforçaient d’établir aussi leur domination 
sur son bord oriental. Il se peut que les Lituaniens 
n’aient pas réussi partout et toujours à repousser 
leurs attaques, mais, dans ce cas, les éléments 
étrangers vainqueurs, toujours en petit nombre 
d’ailleurs, s’assimilaient rapidement à la population 
indigène. 

Vers l’an mille, les peuples voisins slaves firent, 
pour la première fois, sentir aux Lituaniens la force 
de leurs armes. La Pologne et la Russie venaient 
d’embrasser le christianisme et de s’organiser en 
Etats, qui s’employaient activement à agrandir leurs 
territoires. 

En 983, le grand-duc kievien Vladimir le Grand 
fit une expédition sur le territoire des Jatvagues 
(Juodvingiai), une peuplade lituanienne; et un peu 
plus tard, exactement en 1018, le roi de Pologne, 
Boleslas le Valeureux y pénétra de nouveau. C’est à 
peu près à la même époque que des missionnaires 
chrétiens visitèrent la Lituanie : entre autres Saint- 
Voïtièkh qui, en 997, cueillit chez les Borusses la 
palme du martyre. 

Ces expéditions des princes russe ou polonais ne 
réussirent pas à imposer aux Lituaniens une domi¬ 
nation étrangère tant soit peu durable; par contre, 
elles provoquèrent de leur part une vive réaction 


1 A. Voldemaras. Draugija, n° 2, 1907, p. 178. 


— 95 — 


qui se manifesta bien vite par les incursions des 
Lituaniens en terre slave. Au cours des XI e et XII 0 
siècles, ces incursions se font de plus en plus fré¬ 
quentes et irrésistibles. 

En corrélation avec l’action guerrière naît au sein 
des peuplades lituaniennes une tendance vers une 
organisation collective plus serrée. Au fond, les 
expéditions des princes slaves furent pour les Litua¬ 
niens l’impulsion étrangère qui les poussa à tra¬ 
vailler instinctivement à la formation d’un Etat 
unifié. Mais le problème de l’organisation de cet Etat 
ne fut pour eux une question de vie ou de mort que 
le jour où les tentatives de conquêtes faites par les 
Chevaliers teutoniques menacèrent leurs intérêts 
les plus essentiels. 

Vers l’an 1200 se fondait, à l’embouchure de la 
Duna, l’ordre des Porte-Glaive qui, peu de temps 
après, soumettait à sa domination deux tribus litua¬ 
niennes : les Lettgales et les Zemgales. En 1228, le 
prince polonais Conrad de Mazovie appelle à la lutte 
contre les Lituaniens un autre ordre teutonique, celui 
des Porte-Croix. Ceux-ci s’emparent du bassin infé¬ 
rieur du Niémen et, dans un temps relativement 
court, subjuguent les Borusses malgré leur résis¬ 
tance désespérée. 

En 1237, les deux ordres font alliance et mettent 
leurs forces en commun pour faire de tout le lit¬ 
toral lituanien de la Baltique (de la Duna à la Vis- 
tule) un seul Etat teuton. Mais ils rencontrèrent 
cette fois un obstacle insurmontable dans la résis¬ 
tance des habitants de la Lituanie centrale, celle qui 
devait devenir dans la suite la Lituanie proprement 
dite, que l’on divise, conformément aux deux dia¬ 
lectes qui s’y parlent, en Basse-Lituanie, ou Samo- 
gitie, et en Haute-Lituanie ou simplement Lituanie. 


— 96 — 


Ces Lituaniens, voyant leurs frères de race tomber 
de tous côtés sous les coups de leurs ennemis et 
sentant instinctivement tout le sérieux de la situa¬ 
tion, réunirent tous leurs efforts pour créer un Etat 
puissant qui pût mater les convoitises des chevaliers 
teutons. 

Ainsi donc, c’est la nécessité nationale quoti¬ 
dienne qui hâta la formation de l’Etat lituanien. 
Mais, durant cette formation, les Lituaniens sen¬ 
tirent, presque inconsciemment, que leurs forces à 
eux ne suffisaient plus pour contenir avec succès la 
poussée des deux Ordres dont les étendards grou¬ 
paient alors l’élite de la chevalerie d’une grande 
partie de l’Europe occidentale. Outre les trois peu¬ 
plades citées plus haut, les Jatvagues (Juodvingiai), 
écrasés déjà par les forces réunies des Teutons et 
des Polonais, ne pouvaient entrer dans la consti¬ 
tution de l’Etat lituanien. Ils habitaient le sud-ouest 
du pays lituanien ; vaincus, ils préféraient ou bien 
périr dans une lutte inégale ou bien émigrer chez 
leurs compatriotes encore indépendants. 

Par suite, les Lituaniens durent chercher un 
accroissement de leurs forces matérielles dans une 
politique de conquêtes, que favorisait d’ailleurs en 
ce temps leur disposition d’esprit. La secousse des 
invasions les avait fait sortir de l’ornière de la vie 
patriarcale et avait excité en eux une force de résis¬ 
tance si grande qu’une fois l'Etat formé, elle se 
traduisit en extension et en conquête. En un mot, 
l’instinct de la conservation se transforma chez eux 
en instinct belliqueux, pour opposer aux ordres teu- 
toniques une puissance matérielle équivalente. 

La situation de la Russie occidentale leur donna 
alors l’occasion et la possibilité de répondre avec 
succès aux exigences du moment. Depuis deux 


- 97 — 


siècles, la Russie se trouvait dans un état de disso¬ 
lution intérieure par suite des compétitions des divers 
princes à la dignité de grand-duc. Pour comble, la 
Russie fut, au milieu du XIII e siècle, exposée aux 
invasions tatares. Profitant du manque d’union 
entre les princes russes, les Tatars conquirent le 
sud-est et le centre de la Russie et eussent vraisem¬ 
blablement étendu leur domination plus à l’ouest, 
s’ils n’avaient rencontré au sud-ouest des rivaux 
dans la personne des grands-ducs lituaniens. Les 
pays qui avaient éprouvé toutes les horreurs de 
l’invasion tatare se soumettaient relativement faci¬ 
lement à la souveraineté lituanienne, parce que 
souvent les Lituaniens ne jouaient pas tant le rôle 
de simples conquérants que celui de libérateurs du 
joug détesté des Tatars. 

Dès que, dans une contrée qu’ils disputaient aux 
Tatars, les Lituaniens avaient l’avantage, ils en 
organisaient toutes les forces, en exploitaient toutes 
les ressources pour les jeter ensuite dans une nou¬ 
velle lutte, non seulement contre les Tatars, mais 
encore contre les Teutoniques. 

Les Slaves eux aussi étaient intéressés à la lutte 
contre ces derniers. Les Porte-Glaive s’étant forte¬ 
ment établis dans le bassin inférieur de la Duna, 
menacèrent les principautés russes du nord, et les 
Porte-Croix, qui avaient réduit les Borusses sur le 
littoral de la Baltique, firent bientôt regretter aux 
Polonais d’avoir fait appel à ces soi-disant propaga¬ 
teurs du christianisme. Il n’y a aujourd’hui plus de 
doute que non seulement les chevaliers teutons ne 
firent rien pour introduire le christianisme en 
Lituanie, mais encore que leur politique hypocrite 
favorisa, plus ou moins consciemment, la survivance 
du paganisme le plus longtemps possible. Ils se 


7 


— 98 — 


rendaient parfaitement compte qu’une Lituanie chré¬ 
tienne leur enlèverait toute raison d’être et leur inter¬ 
dirait d’assouvir, sous le couvert de nobles inten¬ 
tions, leurs appétits de conquérants. Mais, parce 
que le danger que présentait leur grande puissance 
était ressenti aussi bien en Russie qu’en Pologne, 
l’action énergique menée contre eux par les Litua¬ 
niens rencontra dans ces deux pays une certaine 
sympathie. Cela facilita d’autant l’établissement de 
la puissance lituanienne en Russie et la conclusion 
avec la Pologne d’une alliance défensive contre les 
Teutons. C’est dans ces circonstances historiques et 
géographiques que l’Etat lituanien trouva une base 
de formation. Il acheva de se constituer en utilisant 
les facultés de réaction propres au tempérament 
national et que nous avons déjà signalées. 


Il 

On se représente aisément quelle puissance d’acti¬ 
vité il fallut au peuple lituanien dans cette première 
période de son histoire. Resté païen et entouré de 
voisins hostiles et forts qui avaient déjà embrassé 
le christianisme, il sut cependant s’organiser en un 
Etat capable de défendre son existence. Un instinct 
raisonnable lui fit sentir que pour s’assurer le succès 
dans la lutte qu’il menait pour sa conservation et lui 
donner en même temps une signification supérieure, 
il devait réaliser l’accord de ses tendances naturelles 
propres avec une idée plus universelle. 

Appelé à la vie par les nécessités nationales, l’Etat 
lituanien eut dès le début une haute signification : 
la mission lui revenait, en effet, de contenir l’hu¬ 
meur belliqueuse des Chevaliers teutons qui mena- 


— 99 — 


çait l'Orient, et, d'autre part, d’opposer en même 
temps une barrière à l’invasion de l’Occident par les 
Tatars. En remplissant ce rôle glorieux, les Litua¬ 
niens s’assuraient le succès dans la réalisation de 
leurs destinées nationales, et ce succès apparaît 
dans l’histoire comme un événement particulière¬ 
ment significatif que les circonstances ne permet¬ 
taient guère d’espérer. 

Le travail qui devait le préparer se répartit entre 
les deux moitiés de la Lituanie proprement dite. La 
Lituanie inférieure ou Samogitie devait, en raison 
de sa situation sur le littoral môme de la Baltique, 
opposer une muraille de poitrines aux incursions 
sanglantes des Chevaliers teutons. Ses habitants 
s’étant trouvés forcés de prendre tous une part per¬ 
sonnelle dans la défense de leur pays, c’est ici que 
s’établit le premier gouvernement populaire, parce 
que cette forme de gouvernement répondait mieux 
aux exigences de leur légitime défense. Cette région 
est en même temps la plus endurante, la plus opi¬ 
niâtre et la plus traditionaliste de la Lituanie. 

Située à l’est de la Samogitie, la Haute-Lituanie 
dut se charger d’une tâche plus compliquée : celle 
du conquérant. Elle sut d’ailleurs s’en montrer 
digne par l’initiative privée et le don de s’adapter 
aux différentes circonstances. C’est ici que pour la 
première fois l’esprit individuel l’emporte sur le 
génie collectif de la masse et accomplit de grandes 
choses. 

En 1836, Michel Balinski, dans sa monographie de 
Vilna, disait entre autres : « Nous connaissons à 
peine, l’Europe ignore entièrement l’histoire qu’ont 
illustrée les exploits chevaleresques et l’habile poli¬ 
tique de Mindaugis, Gediminas, Algirdas, Keistutis, 
Jagellon (Jogaila) et Vytautas. C’est l’histoire d’un 


— 100 — 


peuple resserré dans d’étroites frontières, que son 
paganisme distinguait du reste de l'Europe et qui 
sut repousser, par ses propres forces, les terribles 
invasions des Mongols, conquérir la Russie et ne 
pas céder à l’Ordre rapace des Porte-Croix teutons. 
De tels faits ne sont pas sans intérêt pour le monde 
civilisé 1 . » 

Et, de fait, on ne peut que s’étonner de cet extra¬ 
ordinaire spectacle des derniers païens de l’Europe 
créant, avec une infatigable énergie, de la Baltique 
à la mer Noire, un Etat fort et indépendant et qui 
par là réalisent aux XIII e et XIV e siècles l’équilibre 
des forces politiques et matérielles entre l’Orient et 
l’Occident. Dans cette période de son histoire, la 
Lituanie païenne défendait l’Occident chrétien contre 
les hordes tartares et l'Orient chrétien contre les Or¬ 
dres leutons. 

Pour sauvegarder des barbares de l’Orient ce 
qu’avait de précieux la civilisation occidentale et 
soustraire les trésors de la civilisation orientale aux 
barbares de l’Occident, le sort s’est plu à appeler 
dans l’arène historique les Lituaniens païens et les 
a récompensés de leur utile assistance en réservant 
à leur nationalité la tâche de faire la synthèse des 
civilisations qu’ils ont si bien défendues. Tel est le 
sens de la fondation de l’Etat lituanien au XIII e 
siècle. 


III 

C’est du côté où ils rencontraient le moins de résis¬ 
tance, c’est-à-dire au sud-ouest de la Russie, que les 
Lituaniens, pour assurer leur propre existence, diri- 


1 M. Balinski. Historya Miasta Wilna, t. I, p. VI. 


— 101 — 


gèrent leur expansion conquérante. Aussi, quand le 
jeune Etat lituanien eut souci de créer, sous une 
forme nationale, une culture supérieure destinée à 
l’ensemble de ses sujets, il trouva sur son propre 
territoire les éléments d’une civilisation relativement 
élevée, la civilisation russo-byzantine de l’Orient. Il 
est tout naturel que les Lituaniens se trouvant en 
face d’une civilisation, qui avait alors une portée 
considérable, s’en fussent approprié les conquêtes. 
C’était là un phénomène parfaitement normal en un 
temps où le développement continu de leur empire 
exigeait d’eux une culture toujours plus vaste et plus 
large. D’ailleurs, ce n’est pas par une autre voie 
que les Russes avaient emprunté à Byzance leur 
civilisation d’alors. Mais la forme sous laquelle les 
Lituaniens empruntaient la leur à la Russie ne ré¬ 
pondait ni à leurs intérêts nationaux ni à ceux de 
la civilisation elle-même. 

Ils le firent pour ainsi dire mécaniquement, de 
même que et parce que leur expansion territoriale 
s’était déclanchée mécaniquement sous l’impulsion 
de forces irrésistibles mais aveugles et les avait mis 
en contact, eux vainqueurs païens, avec un peuple 
chrétien vaincu. Le rôle de conquérants leur avait 
été imposé par le hasard à eux qui, sur leurs propres 
terres, savaient si peu réaliser une individualité 
nationale bien liée, et juste à un moment où la crise 
de croissance, parvenue à son état aigu, exigeait 
d’eux plus de concentration intérieure et plus d’éner¬ 
gie créatrice. Au lieu de cela, ils dépensèrent une 
énorme quantité de forces dans un but de conquête 
et se trouvèrent dès lors incapables de faire valoir 
la puissance de leur individualité nationale dans les 
territoires conquis. 

Il faut d’ailleurs reconnaître qu’à cette époque 




— 102 — 


c’est encore la culture byzantino-russe qui corres¬ 
pondait le mieux à l’état d’esprit du peuple lituanien 
que son tempérament, avant tout oriental, prédis¬ 
posait à toute culture venant de l’Orient, de sorte 
que dans son développement intellectuel et moral il 
prenait, en passant par la Russie et Byzance, le 
chemin le plus court et le plus aisé. Il n’v a pas de 
doute que l’espritdela philosophie orientale n’est pas 
complètement étranger au christianisme byzantin, 
et cette circonstance ne pouvait rester sans influence 
sur les Lituaniens quand une nécessité pressante leur 
fit entrevoir la valeur du christianisme. 

Ainsi donc, quatre conditions fondamentales assu¬ 
raient à l'avance le succès et l’extension en Lituanie 
de la culture russo-byzantine : 1° condition subjec¬ 
tive : la prédisposition des Lituaniens à une culture 
orientale ; 2° condition objective : la supériorité 
d’une culture chrétienne sur la culture païenne des 
Lituaniens ; 3° condition historique : l’épuisement 
de leurs forces dans une politique de conquêtes ; 
4° condition géographique : voisinage immédiat des 
foyers de plus haute culture. 

Cependant il importe de ne pas perdre de vue que 
l’influence de la nouvelle culture ne s’étendit que 
dans une sphère limitée, qu’elle n’agit pas égale¬ 
ment dans tout l’état lituanien et qu’elle ne pénétra 
pas d’un coup toutes les classes de la société. Elle 
triomphait suivant les besoins du moment ou plutôt 
suivant qu’elle répondait aux exigences de l’orga¬ 
nisation sociale et de la classe dirigeante. Ainsi, les 
Lituaniens n’avaient jusqu’alors aucune littérature: 
ils empruntèrent donc la langue écrite des peuples 
soumis. Bien entendu, même après la conquête des 
terres russes le lituanien resta en usage dans la vie 
quotidienne, mais dans les actes et les rapports 


— 103 — 


écrits on commença à employer conventionnelle¬ 
ment le slavo-russe qui était alors la langue écrite 
et officielle de presque toute l’Europe orientale. On 
l’employa en Lituanie comme on faisait en Valachie. 
une région qui n’avait cependant rien de russe ou 
de slave : il n’y faut donc voir ni un caractère russe, 
ni même la prédominance des éléments russes dans 
l’Etat lituanien. 1 

Dans le cours des temps, un des dialectes de la 
Russie occidentale se répandit davantage en Litua¬ 
nie. La langue de la Russie-Blanche, plus voisine 
de la Lituanie proprement dite, entre dans l’usage 
ordinaire de la cour grand-ducale, dont l’exemple 
est bientôt suivi par les hauts dignitaires de l’Etat, 
puis en général par la classe dirigeante, la seule 
qui fût alors quelque peu cultivée. La conséquence 
fut que la culture elle-même revêtit des formes russo- 
byzantines, surtout dans la seconde moitié du XIV e 
siècle, quand la ville de Kiev qui était alors pour la 
Russie un véritable centre de lumières, tomba au 
pouvoir des Lituaniens. Après cela il ne faut pas 
s’étonner que l’orthodoxie russe ait trouvé toujours 
plus d’adeptes dans les hautes classes lituaniennes. 
En même temps on empruntait à la Russie ses ins¬ 
titutions juridiques et administratives pour en doter 
la nouvelle organisation d’Etat. 

Avec le temps toutes ces influences du dehors 
apportèrent tant d’éléments étrangers dans la vie 
des hautes sphères qu’entre elles et le simple peu¬ 
ple se creusa comme un fossé d’isolement qui, plus 
tard fut fatal à la culture nationale du pays. Cette 
circonstance mérite donc d’arrêter plus longtemps 
notre attention. 

1 Jan Jakubowski. Studya nad stosunkami narodowoscioioemi na 
Litiuie przed TJniq, Lubelskq,, p. 42. 


- 104 - 


IV 

Autant les influences étrangères étaient puissantes 
dans les hautes sphères, autant elles avaient peu 
d’effet sur le peuple. Alors que les classes cultivées 
oubliaient qu’elles avaient le devoir d’élever à un 
degré supérieur le niveau intellectuel de la culture 
populaire, le peuple gardait jalousement et fidèle¬ 
ment les traditions ethniques et nationales. Il en 
résulta l’affaiblissement du sentiment de leur com¬ 
munauté nationale qui, aux heures critiques, aurait 
pu les unir malgré leur antagonisme politique ou 
social dans la défense de la patrie commune. 

Mais si le sens de leur solidarité s’émousse, l’équi¬ 
libre de leurs tâches se trouble en même temps que 
leur activité, et il en résulte un malentendu et une 
hostilité réciproques qui s’exagèrent chaque jour. 
Il n’existe plus entre eux qu’une union de fait résul¬ 
tant d’un gouvernement commun et d’une dépen¬ 
dance matérielle réciproque. Dans l’absence d’un 
patriotisme constant et du sentiment de devoirs 
communs envers l’unité nationale, une des parties 
au point de vue politique s’arrogera tout le pouvoir, 
l’autre se contentera d’obéir ; au point de vue écono¬ 
mique l’une produira, l’autre profitera. En même 
temps l’Etat se met exclusivement au service des 
intérêts de la classe dirigeante : la chose de la 
nation devient la chose d’une caste ; en un mot, la 
société et l’Etat s’aristocratisent. 

Bien entendu, il ne suffit pas pour cela d’une 
divergence entre les tendances nationales des dif¬ 
férentes classes ; il faut encore toute une série de 
facteurs sociaux et politiques qui conduisent à sa 
fin le mouvement commencé. Néanmoins, le désac- 



Le Paladin. N. Curlioms 




— 105 


cord sur le terrain national entre les classes diri¬ 
geantes et dirigées fraye un chemin commode à 
l’aristocratisation ultérieure d’un pays. 

La Lituanie s’est engagée dans ce chemin du jour 
où son élite s’est convertie à une culture étrangère 
et s’est affublée d’un déguisement qui ne pouvait 
s’adapter aux traditions de la culture populaire, 
comme fut, par exemple, l’introduction dans l’usage 
quotidien du dialecte blanc-russien. D’ailleurs, ce 
n’est que plus tard, par suite de ses rapports avec 
la Pologne, que l’Etat lituanien subit une aristocra- 
tisation radicale du fait que les classes supérieures 
cédèrent avec une extraordinaire complaisance à 
tout courant d’influences qui semblait favoriser 
leur intérêt particulier. Voilà justement pourquoi 
la culture orientale dut céder le pas à la culture 
latino-polonaise, ce qui devait amener la désorga¬ 
nisation de la vie nationale et ensuite la liquida¬ 
tion de l’Etat lituanien. 

En s’aristocratisant, l’organisation de l’Etat admet¬ 
tait dans son sein un germe de décomposition dont 
l’action pernicieuse fut tenue en échec aussi long¬ 
temps que l’Etat sut établir un juste équilibre en 
dedans comme en dehors de ses frontières, entre le 
monde de l’Orient et celui de l’Occident. Voyons 
donc comment la chose se fit. 


V 

Nous savons par ce qui précède que la prospérité 
de l’Etat lituanien dépendait de son zèle à accomplir 
la tâche pour laquelle il avait été fondé. Autrement 
dit, l’établissement, le développement et l’affermis¬ 
sement de cet Etat se trouvaient liés à l’équilibre 


— 106 — 


des forces matérielles et politiques de l’Orient et de 
l’Occident tel qu’il avait réussi à l’assurer, grâce à 
ses capacités d’organisation. Durant un siècle et 
demi (seconde moitié du XIII e et XIV* siècle en 
entier) il ne cesse d’englober de nouvelles parties de 
la Russie sud-occidentale dans ses frontières en 
même temps qu’il s’imprègne de la culture russo- 
byzantine. Se développant ainsi du côté matériel 
comme du côté intellectuel il oppose une résistance 
toujours plus efficace aux Tatars et aux Teutons. 

Durant cette époque la Lituanie passe par deux 
crises intérieures fort graves : l’une dans la seconde 
moitié du XIII e siècle, après la mort du roi Min- 
gaugis, l’autre, un siècle plus tard à la mort du 
grand-duc Algirdas ; elle sort cependant heureuse¬ 
ment de l’une et de l’autre, plus forte même à l’inté¬ 
rieur, plus puissante à l’extérieur. 

Dans ces deux circonstances l’instinct de la con¬ 
servation se montra plus fort que les coups du sort, 
de sorte que rien ne put s’opposer à l’élargissement 
de ses frontières et à l’accroissement de sa puis¬ 
sance. A la fin du XIV e et au seuil du XV e siècle, 
la Lituanie était l’un des Etats les plus imposants 
de l’Europe. « Dieu nous a préparé les voies de la 
domination du monde, aimait à dire Vytautas, à 
l’exemple des successeurs de Tamerlan avec qui il 
entretenait des relations amicales bien qu’il ait eu 
souvent à batailler contre eux. » 1 

Cette belle assurance s’exprimait d’ailleurs en un 
temps où un fait venait de se produire, qui mettait 
la Lituanie dans une situation fausse et illogique 
vis-à-vis de la Pologne : nous voulons parler de 
l’union des deux pays, réalisée par le grand-duc 

i .Tuljan Klaczko. Anneksya w daimej Polsce (Unia Polskiz Litwa), 
p. 03. 


— 107 — 


Jagellon (Jogaila). Bien que cette union n’ait d’abord 
été que personnelle, elle n’en eut pas moins une 
importance décisive sur la destinée ultérieure de la 
Lituanie. Nous nous réservons d’étudier cette ques¬ 
tion dans la seconde partie de cet ouvrage ; pour le 
moment il nous suffit d’indiquer que par suite des 
rapports plus étroits qui s’établirent alors entre la 
Pologne et la Lituanie, celle-ci embrassa le christia¬ 
nisme suivant le rite occidental, s’ouvrit à l’influence 
de la culture latino-polonaise et emprunta les insti¬ 
tutions publiques de la Pologne. C’était une orien¬ 
tation nouvelle vers la civilisation occidentale qui 
allait se heurter à l'influence profonde et à la puis¬ 
sance bien assise de l’orientale ; celle-ci d’ailleurs 
devait garder la suprématie près de deux siècles 
encore, exactement de 1385, l’année où la Lituanie 
se fit chrétienne, à 1569, date de l’Union de Lublin. 

Durant cette période la Russie secoue le jougtatar 
(1480), après quoi les Tatars ne jouent plus à l’Orient 
qu’un rôle de second ordre. En même temps, l’Etat 
moscovite grandit et se fortifie ; à mesure qu’il se 
pénètre du principe autocratique il se fait le cham¬ 
pion du « rassemblement des terres russes ». A 
l’ouest, c’est le déclin des ordres teutons. Les Porte- 
Croix défaits par la Lituanie et la Pologne alliées 
en 1410, à Tannenberg,.sont incapables de retrouver 
leur ancienne puissance et doivent même au XVP 
siècle (1525) se placer sous le protectorat de la 
Pologne. A peu près à la même époque en 1561, les 
Porte-Glaive doivent implorer le secours des Litua¬ 
niens contre l’Etat moscovite, et se reconnaître 
vassaux de la Lituanie et de la Pologne. 

De son union avec la Lituanie la Pologne retira 
en général de grands avantages. Après leur défaite, 
les Porte-Croix cessèrent d’être pour elle un danger, 


108 — 


et en même temps la Lituanie formait entre elle et 
l’Orient un rempart protecteur. La Pologne sut en 
profiter; elle aspira à jouer dans le monde slave 
un premier rôle et elle y réussit en s’attaquant aux 
Turcs qui venaient de s’établir dans la péninsule 
balkanique et de là menaçaient l’Europe centrale. 
Bien que dans cette lutte la Pologne ait connu tour 
à tour échecs et succès, son prestige grandit cepen¬ 
dant en même temps que ses prétentions à l’hégé¬ 
monie. 

Dès lors la Pologne et l’Etat moscovite devaient 
tôt au tard se trouver face à face comme deux 
rivaux. Les deux Etats tendaient également à 
élargir à la fois leurs frontières et leur influence, 
mais le caractère de cette tendance formait de l’un 
à l’autre un parfait contraste : la Moscovie se déve¬ 
loppait en monarchie absolue dans l’esprit du des¬ 
potisme oriental ; la Pologne, suivant l’individua¬ 
lisme occidental, marchait vers une république 
aristocratique. 

De par sa situation intermédiaire, la Lituanie 
allait se trouver dans une position vraiment diffi¬ 
cile. D’un côté, l’Etat moscovite, qui avait pris à 
tâche de « rassembler les terres russes », ne 
pouvait manquer de revendiquer tôt ou tard ses 
droits sur les provinces blanc-russiennes et petit- 
russiennes ; d’un autre, la Pologne ne cessait depuis 
•Jagellon de travailler à imposer à la Lituanie sa 
culture et sa nationalité au nom de ce qu’on appe¬ 
lait « stan posiadania » (état de possession), et en 
même temps émettait des prétentions sur certaines 
zones de la Petite-Russie. Enfin la Pologne éprou¬ 
vait tout naturellement dans sa lutte avec la Moscovie 
la tentation d’exploiter la Lituanie et de diminuer 
ainsi ses sacrifices et ses risques. Dans ces condi- 


- 109 — 


tions, la Lituanie ne put éviter de mener contre 
Moscou une guerre interminable en même temps 
qu’il lui fallait défendre contre la Pologne sa culture 
nationale. Elle était, il est vrai, assez grande et 
assez forte pour faire face avec succès à ces deux 
nécessités, mais à la condition de réaliser d’abord 
chez elle un équilibre intérieur, c'est-à-dire l’har¬ 
monie et la conciliation de tous ses éléments natio¬ 
naux et politiques. Cet équilibre intérieur lui était 
encore plus indispensable pour assurer l’équilibre 
extérieur entre l’Orient et l’Occident dont la rivalité 
se manifestait alors entre la Moscovie et la Pologne. 
Jusqu’à l’Union de Lublin, c’est-à-dire en 1569, la 
Lituanie réussit à maintenir ces deux équilibres 
solidaires de la façon suivante. 

C’est ordinairement par principautés — il y en 
avait beaucoup en Russie à l’époque des apanages 
— que les terres russes étaient incorporées à la 
Lituanie. Ce que l’on exigeait avant tout des terri¬ 
toires annexés, c’était de reconnaître l’autorité 
suprême du grand-duc, de consentir une contribu¬ 
tion en argent et de faire le service militaire. Leur 
constitution intérieure, leurs droits, leurs coutumes 
et même une certaine autonomie qui leur permettait 
de garder leur ancien prince, leur étaient garantis 
dans la règle par les Lituaniens. Si cette dernière 
concession n’était pas accordée, les princes et gou¬ 
verneurs lituaniens se prêtaient aux besoins de la 
population indigène et opprimaient d’autant moins 
son individualité nationale qu’ils subissaient aisé¬ 
ment, comme nous l’avons déjà dit, l’influence 
intellectuelle et morale des peuples qu’ils avaient 
soumis. Lors de la réunion à la Lituanie des terres 
russes, la question des nationalités ne pouvait 
d’ailleurs se poser avec acuité puisqu’elle s’accom- 


— no — 


plit souvent à la suite d’unions matrimoniales entre 
princes russes et maisons lituaniennes ou même 
par simple voie diplomatique. Enfin la menace 
constante des Tatars disposait les Russes à accep¬ 
ter volontiers la tutelle lituanienne. 

Ce mode de formation avait fait de l’Etat lituanien 
un ensemble complexe sans constitution uniforme, 
où l’on trouvait du fédéralisme, du féodalisme et 
encore des institutions d’ordre purement personnel 
empruntées dans une certaine mesure à la Russie 
apanagère. L’Etat lituanien, pour vivre d’une vie 
intense et robuste, avait besoin de se consolider en 
un tout organique et de s’appuyer, à défaut d’un 
patriotisme national, sur un patriotisme d’Etat de 
toute la collectivité. 

Ces conditions se trouvèrent réalisées grâce à 
deux circonstances : l’une fut l’empressement avec 
lequel les classes dirigeantes se soumirent à l’in¬ 
fluence de la culture byzantino-russe, ce qui créa 
une communauté de culture dans les hautes sphères 
de l’Etat ; l’autre fut la suppression par le grand- 
duc Yytautas, au XV e siècle, des principautés apa- 
nagères russes qui cimenta l’unité politique de 
l’Etat et, en restreignant ainsi l’autonomie des pro¬ 
vinces russes, compensa l’effacement de l’indivi¬ 
dualité nationale de la haute société. Après cela, 
d’une frontière à l’autre, se répandit l’idée d’une 
nationalité lituanienne, expression de la commu¬ 
nauté d’Etat. 

Cette idée, d’ailleurs, profita même de l’influence 
occidentale et polonaise aussi longtemps du moins 
que celle-ci ne domina pas exclusivement. Se pliant 
aux formes de la culture byzantine et se laissant 
pénétrer par le principe actif de la civilisation occi¬ 
dentale, l’élément ethnique des hautes classes prend 


- 111 — 


dans l’Etat une signification qui lui confère un rôle 
de direction et cultive un sentiment de civisme qui 
de la Lituanie ethnographique se répand même dans 
les provinces russes sans d’ailleurs y atteindre une 
égale intensité. 

On en trouve l’expression dans les chroniques 
lituaniennes qui se sont efforcées de justifier ce 
loyalisme général. Ces chroniques, rédigées dans la 
langue officielle qu’on appelait parfois à Moscou 
« lituano-russe », commencent au temps du règne 
de Yytautas (début du XV e siècle) et atteignent leur 
âge d’or au milieu du XVI e siècle, alors que la 
compétition des influences lituanienne et polonaise 
approchait de son moment décisif. S’opposant aux 
menées politiques polonaises, une théorie étrange 
trouve en Lituanie une large diffusion : pour 
défendre et justifier leur individualité nationale, les 
Lituaniens imaginent de se donner une origine 
illustre et se proclament descendants des Romains. 
On projette même d’introduire dans l’usage officiel 
la langue latine à la place du blanc-russien, puisque 
aussi bien le lituanien n’est, paraît-il, qu’une cor¬ 
ruption du latin ! 

L’importance des chroniques à propos de la 
conscience qu’eut de sa nationalité l’Etat lituanien 
aux XV e et XVI e siècles est assez bien indiquée 
dans l’ouvrage intéressant de J. Jakubowski 1 qui, à 
l’encontre de Lioubavsky 2 , établit que les provinces 
russes de l’Etat lituanien, quoiqu’elles fussent d’une 
superficie bien supérieure à celle de la Lituanie 
proprement dite, ne l’emportèrent jamais sur les 

1 Jan Jakubowski. Studya nad stosunlcami narodowosciowemi na 
Litwieprzed ÏJniq, LubelsJca,. 

2 Prof. Lioubavsky. Otchei'k Istorii LitovsJco-BoussJcago Gosou- 
darstva. 


112 — 


terres vraiment lituaniennes, ni par le nombre de 
leurs habitants, ni par l’importance du rôle qu’elles 
jouèrent dans l’Etat dont la cohésion et l’indivisibi¬ 
lité avaient pour gages l’unité de culture et le patrio¬ 
tisme des classes dirigeantes de l’Etat tout entier. 


VI 

C’est en dehors de leurs frontières que les Litua¬ 
niens réussirent d’abord à établir entre l’Orient et 
l’Occident un équilibre qui, au début, fut suffisant 
pour sauvegarder leur nationalité et leur Etat. Mais 
avec le temps et par suite même de leur extension 
ils se trouvèrent dans l’obligation de pousser plus à 
fond leur œuvre de synthèse et de réaliser chez eux 
entre les civilisations de l’Orient et de l’Occident un 
équilibre dont dépendait la solidité de leur édifice 
national. Il y avait à cela un obstacle qu’il fallait 
d’abord enlever : c’était l’anomalie de cette passivité 
aveugle avec laquelle l’élite même de la société 
lituanienne s’était soumise à la culture byzantino- 
russe, anomalie qui avait été funeste à leur natio¬ 
nalité. A l’époque que nous envisageons ici, les 
résultats positifs déjà acquis dans l’œuvre de l’uni¬ 
fication de l’Etat étaient médiocres et ne consistaient 
guère qu’en un certain sentiment national qui 
trouve son expression dans les chroniques contem¬ 
poraines, et pratiquement en institutions d’ordre 
public. 

C’est dans le « Statut lituanien » établi au 
XVI e siècle que l’on trouve le tableau des victoires 
et des conquêtes de l’esprit national à cette époqûe. 
Voici en quoi elles consistaient. 

Dès l’aurore de leur histoire, les Lituaniens 



Allegro de la sonate Le Soleil, N. turlionis. 










— 113 — 


avaient de solides traditions économiques et sociales 
qui assuraient au pays ordre et liberté. La Lituanie 
se divisait en districts indépendants qui selon toute 
apparence jouissaient dès les temps les plus reculés 
de gouvernements populaires excluant tout genre 
d’esclavage ou de servage. Cette constitution subit 
sans aucun doute de profonds changements quand 
la Lituanie, obligée de défendre son existence contre 
ses voisins, puis de passer à l’offensive, se rencon¬ 
tra avec les institutions russiennes d’abord, ensuite 
polonaises. Elles exercèrent dans le cours des siècles 
une forte influence sur la constitution lituanienne. 
Ce fut alors la tâche nationale de la Lituanie de les 
concilier dans une synthèse qui pût sauvegarder 
l’ordre sans sacrifier la liberté. 

L’Etat moscovite s’était engagé dans la voie de 
l’autocratie despotique que favorisait, ici comme 
partout, la passivité orientale des sujets. La volonté 
du souverain faisait loi, et la vie de toute la com¬ 
munauté humaine devait s’y soumettre sans mur¬ 
mures. L’ordre ici se confondait avec la servitude. 

Tout autre était la direction suivie par la Pologne ; 
son point de départ était l’individualisme occiden¬ 
tal ; le liberum veto du citoyen réglait l’organisation 
de la vie collective : la licence remplaçait la liberté. 

Se disputant la prédominance en Lituanie, la 
Moscovie et la Pologne représentaient donc deux 
principes opposés qui ne laissaient place ni à 
l’ordre, ni à la liberté. L’Etat lituanien ne pouvait 
sauver son entière indépendance qu’à la condition 
de l’asseoir sur ces deux fondements de toute col¬ 
lectivité. Il faut reconnaître que la législation litua¬ 
nienne y réussit admirablement, du moins eu égard 
au temps, car il est évident qu’elle était très éloignée 
de notre droit moderne ou de la liberté de nos démo- 


8 


— 114 — 


craties. En Lituanie, comme ailleurs, en vertu des 
lois historiques générales, le paysan fut attaché à la 
glèbe, ce qui amena le servage avec toutes ses 
rigueurs. A ce propos, bien caractéristique est 
l’esprit de synthèse que manifeste l’action législa¬ 
tive telle que nous la fait voir le « Statut lituanien ». 

Ce « Statut lituanien », qui est avant tout la codi¬ 
fication des privilèges territoriaux russes ou litua¬ 
niens, met en évidence la rivalité de deux puis¬ 
sances : le grand-duc et la noblesse. Le pouvoir 
grand-ducal était alors en Lituanie un facteur 
d’ordre ; sa limitation au profit de la classe noble 
prévenait tout abus et garantissait la liberté. Il est 
aisé de reconnaître dans le premier la tradition 
orientale et l’importance qu’elle prit dans l’organi¬ 
sation de l’Etat; dans la seconde on retrouve 
l’influence de la Pologne et le souci des intérêts de 
l’union lituano-polonaise. 

Dans la première rédaction du « Statut lituanien » 
en 1529 les lois fondamentales et la constitution 
sont telles que la puissance du grand-duc et celle de 
la haute aristocratie se font contrepoids. La seconde 
rédaction en 1566 partage le pouvoir entre le grand- 
duc et l’ensemble de toute la noblesse. C’est un 
premier succès des influences polonaises qui devaient 
bientôt être prépondérantes. La troisième rédaction, 
qui est postérieure à l’union de Lublin, consacre le 
triomphe des principes de l’individualisme polonais. 

Il est à remarquer que le « Statut lituanien » 
apparut à un moment où l’indépendance de l’Etat 
était menacée d’un danger plus pressant ; il y a là 
comme une intuition que le salut national réside 
véritablement dans l’équilibre des principes de 
l’Orient et de l’Occident en ce qui concerne les rela¬ 
tions de la collectivité. Notons de plus qu’en Russie 


— 115 — 


la première codification des lois ne se fit qu’un bon 
siècle plus tard : la Pologne, elle, attendit jusqu’à 
Napoléon I er . On ne peut douter du caractère vrai¬ 
ment national du « Statut lituanien », encore qu’il 
contînt des principes de droit étranger, russes ou 
polonais. D’ailleurs l’activité législative ne cessa en 
Lituanie qu'après son union réelle avec la Pologne, 
quand les tendances polonaises l’emportèrent sur 
les exigences de l’ordre public. Non moins caracté¬ 
ristique est l’abolition du Statut en 1839 ; la Lituanie 
était alors au pouvoir de la Russie : le bon plaisir 
du tsar s’y substitua. 



ANTITHESE 


PRÉPONDÉRANCE DE L’OCCIDENT 
EN LITUANIE 


Influence 6e la civilisation latino-polonaise. 
Liquidation 6e l’Etat lituanien. 


A. Direction ultérieure de l'histoire lituanienne : 

1. Déviation de la vie nationale des Lituaniens de l'Orient 
vers l’Occident; 11. influence de la civilisation latino- 
polonaise : causes et conséquences ; III. accentuation du 
divorce entre le peuple et la noblesse; IV. rupture de 
l’équilibre intérieur et extérieur ; V. dissolution de 
l’Etat lituanien. 


I 

La mort du grand-duc Algirdas (1377) fut pour 
la Lituanie le signal d’une crise intérieure. Son fils, 
le jeune Jagellon, et son frère Keistutis se dispu¬ 
tèrent la succession grand-ducale. Après des alter¬ 
natives d’échecs et de succès, la victoire resta 
finalement à Jagellon qui eut soin de s’assurer 
l’avenir en retranchant son oncle du nombre des 
vivants. 

Il manquait à Jagellon la hardiesse et les capaci¬ 
tés militaires de ses glorieux prédécesseurs ; par 




— 118 — 


contre, il était habile joueur en politique et savait, 
suivant l’expression d’un historien allemand « ne 
pas dépasser la mesure», bien entendu pour exploi¬ 
ter les diverses conjonctures au profit de son ambi¬ 
tion. C’était un souverain taillé sur le modèle de 
l’autocratie orientale et pour qui le pouvoir était 
une possession privée ; aussi dans ses tractations 
diplomatiques, le point de vue personnel eut souvent 
le dessus sur la raison d’Etat ou l’intérêt national. 

Ce fut le cas dans l’acte de Kréva (1385) par 
lequel Jagellon s’engageait à réunir la Lituanie à 
la Pologne. Trois points fondamentaux de ce traité 
concernaient spécialement Jagellon : 1° conversion 
de la Lituanie au christianisme selon le rite catho¬ 
lique ; 2° union des dynasties lituanienne et polo¬ 
naise par le mariage de Jagellon avec la reine de 
Pologne, Jadvigue ; 3° incorporation des terres 
lituaniennes et russes au royaume de Pologne. 

La conversion au christianisme était alors pour 
la Lituanie une nécessité pressante ; seule l’hypo¬ 
crite politique des chevaliers teutons l’avait jusqu’a¬ 
lors empêchée, malgré les tentatives réitérées de 
certains ducs lituaniens, tels que Mindaugis et 
Gediminas. 

Par l’union des dynasties et des territoires, Jagel¬ 
lon pensait s’assurer le triomphe définitif sur ses 
ennemis intérieurs et extérieurs. Devenant seul roi 
du royaume uni, Jagellon ne s’inquiétait nullement 
de l’incorporation pure et simple à la Pologne des 
terres de l’Etat lituanien, contenue cependant dans 
le traité de Kréva. Conformément à la conception 
des princes russes de ce temps, il ne faisait qu’a¬ 
grandir une propriété personnelle, sur laquelle il 
se croyait un pouvoir exclusif et illimité. Jagellon 
devint bien roi de Pologne, mais deux obstacles 



Eex, N. Curlionis 








— 119 — 


qu’il ne sut prévoir contrecarrèrent ses projets 
autocratiques. 

Dès cette époque, les fortes tendances individua¬ 
listes de la noblesse polonaise étaient assez puis¬ 
santes pour que Jagellon se vit forcé de compter 
avec elles ; d’ailleurs, il apparut bientôt que l’or¬ 
gueilleux souverain n’était qu’un instrument aux 
mains des Polonais qui s’en servaient pour étendre 
en Lituanie leur hégémonie nationale et politique. 
D’un autre côté, en Lituanie même, l’ambition de 
Jagellon ne trouva aucun appui, parce qu’elle se 
trouvait en opposition radicale avec les intérêts de 
la nation, aussi bien que de l’Etat lituanien. 

L’union avec la Pologne fut essentiellement pré¬ 
judiciable à la Lituanie. Qu’on ne se laisse pas 
tromper à cet égard par le besoin que la Pologne 
ou la Lituanie pouvaient avoir de s’allier contre les 
chevaliers teutons ; la nécessité d’une telle alliance 
ne justifie, ni pratiquement, ni idéalement, l’incor¬ 
poration d’un des Etats à l’autre, puisqu’une telle 
alliance avait justement pour but de sauvegarder 
l’indépendance de chacun des Etats. 

Aussi, dès que la Lituanie vit les Polonais se con¬ 
duire en maîtres chez elle, elle réagit brusquement 
et tendit toutes ses forces pour défendre son auto¬ 
nomie et son individualité. A la tête de ce mouve¬ 
ment, légitime s’il en fut, se plaça bientôt le prince 
Vytautas qui continuait la tradition de ses illustres 
ancêtres et qui, fils de Keistutis, était le principal 
ennemi de Jagellon. La politique de Vytautas, sou¬ 
tenue par la noblesse lituanienne, visait à rendre le 
pays pleinement indépendant de la Pologne et ne 
s’accommodait de l’union qu’autant que l’exigeaient 
les nécessités intérieures de l’Etat et sa défense 
contre les ennemis extérieurs. 


— 120 — 


A mesure que Vytautas gagnait en importance et 
en puissance, l’autorité de Jagellon comme grand- 
duc de Lituanie, devenait de moins en moins effec¬ 
tive, en même temps que son rôle en Pologne se 
faisait toujours plus mesquin. Il lui fallut bientôt 
s’occuper de sauver, dans les deux Etats, sa situa¬ 
tion personnelle. C’est alors que son habileté diplo¬ 
matique lui vint en aide en lui permettant de s’adap¬ 
ter aux circonstances. Il vit clairement que, du 
moment que la Lituanie lui glissait des mains, il 
ne lui restait qu’à chercher en Pologne un appui, 
en accordant ses intérêts personnels et les intérêts 
polonais. 

Il est certain que la politique de Jagellon, funeste 
à l’Etat et à la nation, n’aurait pu s’imposer à la 
vie du peuple lituanien si elle n’avait apporté de 
grands avantages au peuple polonais. L’acte de Kréva 
était pour les Polonais un présent dont rien ne jus¬ 
tifiait la munificence et qui, non seulement agran¬ 
dissait et renforçait leur Etat au delà de toute mesure, 
mais encore leur ouvrait à l’Orient de nouvelles pers¬ 
pectives pour leur extension politique et morale. 
Seule, la coïncidence de ses aspirations personnelles 
avec celles du peuple polonais donna à Jagellon la 
force de maintenir la Lituanie dans la voie qu’il lui 
avait imposée à Kréva. 

Il s’estima toujours maître commun de la Pologne 
et de la Lituanie, mais quand celle-ci lui refusa 
l'obéissance, il comprit qu’une expédition à main 
armée était vouée à un échec complet et, dès lors, 
il résolut d’arriver à ses fins en se servant de la 
Pologne comme d’un instrument de conquête paci¬ 
fique. 

Pour cela, il s’efforça de lier la vie de la Lituanie 
aux destinées de la Pologne. Puis il profita de toute 


— 121 — 


occasion pour susciter et entretenir en Lituanie des 
éléments favorables à l’union et enfin il mit tout en 
œuvre pour diviser les forces nationales lituaniennes 
qui s’opposaient aux intrigues et aux empiétements 
des Polonais. De cette façon, Jagellon, qui ne dési¬ 
rait que maintenir son pouvoir également dans les 
deux Etats, se fit le champion des seuls intérêts 
polonais. 

Bien entendu, les Polonais apprécièrent les avan¬ 
tages qu’ils retiraient de cet état de choses et, adop¬ 
tant la façon de voir et la tactique de Jagellon, ils 
surent avec le plus grand art, appliquer ses métho¬ 
des dans leur politique envers les Lituaniens. Ceux-ci, 
bien que toujours soucieux de l’entière indépendance 
de leur Etat, furent amenés par les nécessités exté¬ 
rieures à faire aux Polonais quelques concessions, 
en ce sens qu’ils consentirent à une union person¬ 
nelle qui nouait entre les deux peuples une alliance 
offensive et défensive. 

Seize ans après le traité de Kréva, en 1401, l’Union 
de Yilna consacrait un équilibre provisoire entre les 
visées personnelles de Jagellon et de Vytautas d’une 
part, et les tendances nationales de la Pologne et 
de la Lituanie d’autre part. Ce compromis bilatéral 
réglait les rapports juridiques réciproques des deux 
Etats. Il reconnaissaitVytautaspourgrand-ducàvie: 
Jagellon restait nominalement souverain suprême et 
réalisait ainsi, en sa personne, l’union des deux 
Etats qui, de plus, se promirent réciproquement le 
secours de leurs armées. 

Vytautas s’était résigné à ce traité dans l’intention 
de consolider sa situation en Lituanie et de relever 
au dehors son prestige gravement atteint par la 
défaite que les Tatars venaient de lui infliger sur les 
bords de la Vorksla (1399). Jagellon, lui, se trouvait 


— 122 


en Pologne après la mort de la reine Jadvigue dans 
une position toujours plus difficile, et il lui impor¬ 
tait d’établir entre lui et la Lituanie un nouveau lien 
formel. 

Mais une fois remis de son échec et surtout après 
la victoire remportée en 1410 sur les chevaliers teu¬ 
tons parles armées alliées de Lituanie et de Pologne, 
dont il avait été le principal héros, Vytautas laissa 
voir de nouveau ses goûts d’indépendance, et les 
Polonais eurent lieu de s’inquiéter de la solidité de 
l'union. Elle fut bientôt confirmée. Un nouveau 
traité, conclu en 1413 à Horodlo, élargissait l’auto¬ 
nomie des Lituaniens en leur assurant le droit de 
choisir leur grand-duc, même après Vytautas ; par 
contre, la politique polonaise remportait un appré¬ 
ciable succès en concédant à la noblesse lituanienne 
l’usage des blasons polonais. Cette fraternisation 
favorisait l’assimilation des hautes classes litua¬ 
niennes, commencée dès 1387 par l’octroi des privi¬ 
lèges et prérogatives sur le modèle polonais. 

L’union de Horodlo n’est que l’expression con¬ 
crète d’une phase de cette lutte tenace qui mit aux 
prises civilisations et nationalités des deux Etats. 
Durant cent cinquante ans, les Lituaniens profitent 
de toute occasion favorable pour donner libre cours 
à leurs tendances séparatistes, et plus d’une fois, 
au risque de rompre l’union, dénient aux Polonais 
le droit de participer à l’élection du grand-duc. 
Ceux-ci ne manquent pas de consolider l’union en 
donnant la couronne de Pologne aux grands-ducs 
lituaniens, et mettant à profit la personnalité de ces 
derniers, comme cela s’était passé avec Jagellon, 
préparent leur règne en Lituanie en s’assimilant ses 
classes dirigeantes. Bien qu’à chaque constitution 
nouvelle de l’union les anciennes dispositions fus- 


— 123 — 


sent, par le fait même, abolies, les Polonais ne ces¬ 
saient d’exiger des Lituaniens le respect des enga¬ 
gements pris à Kréva par Jagellon, rendus caducs 
parle temps et par le changement des circonstances, 
mais qui, à les entendre, leur garantissaient en 
Lituanie ce qu’ils appelaient un « état de posses¬ 
sion ». Leur habileté à exploiter le pouvoir grand- 
ducal, à s'assimiler les classes dirigeantes de la 
Lituanie et à étendre leur emprise intellectuelle et 
morale, leur promettait plus ou moins le succès. 
Au milieu du XVI e siècle, ils se sentirent assez forts 
pour tâcher de satisfaire leurs secrètes aspirations 
en réclamant la fameuse « exécution de leurs 
droits ». 

A cette époque, la Lituanie se trouvait, malgré 
elle, en état de guerre perpétuel avec la Moscovie 
qui, ayant secoué le joug tatar, s’était fortifiée et 
commençait à réaliser l’idée du « rassemblement 
des terres russes » par une politique de conquêtes. 
Dans cette lutte, la Pologne n’apporta qu’un médiocre 
appui à la Lituanie dont elle sut, par contre, exploi¬ 
ter les embarras pour élever plus hardiment ses 
prétentions. 

Pendant ce temps, sous l’influence de ses étroits 
rapports avec la Pologne, la Lituanie voyait le pou¬ 
voir grand-ducal s’effacer de plus en plus, à mesure 
que s’affirmaient davantage les tendances indivi¬ 
dualistes de l’aristocratie qui commençait à placer 
ses intérêts personnels avant ceux de l’Etat. Déjà, 
elle avait étendu son empire sur les paysans serfs 
et. concentrant ainsi en ses mains la plus grande 
richesse matérielle du pays, tenait en sa dépendance 
l’autorité du grand-duc. 

Les privilèges dont jouissait la noblesse lituanienne 
étaient compensés par des charges militaires fort 


124 — 


pesantes : les nobles devaient, non seulement payer 
de leur personne, mais encore équiper leurs vas¬ 
saux. Ces charges s’alourdirent sensiblement au 
début du XVI e siècle, lors des longues guerres avec 
la Moscovie. 

Or, au milieu du XVI e siècle, quand l'assimila¬ 
tion de la noblesse lituanienne à l’aristocratie polo¬ 
naise eut fait de grands progrès, il se trouva en 
Lituanie un fort parti qui voyait dans une union 
plus étroite avec la Pologne le triomphe définitif 
des intérêts de caste, et un moyen d’alléger ses 
charges militaires : l’union parlementaire avec la 
Pologne, pensaient ces gens, réduirait le grand-duc 
à l’impuissance et forcerait les Polonais à prendre 
à leur compte une partie des obligations militaires. 

La question de la Livonie, que la Lituanie avait 
prise sous son protectorat, mit cette dernière aux 
prises avec la Moscovie. Au cours de cette guerre, 
une partie de la noblesse lituanienne, réunie au 
camp de Vitebsk, en 1562, s’adressa au grand-duc 
roi Sigismond-Auguste, pour le convaincre de la 
nécessité qu’il y avait à resserrer les liens unissant 
la Pologne et la Lituanie. Cette requête venait à point 
aux Polonais qui l’appuyèrent de leur mieux et 
redoublèrent d’efforts pour asseoir toujours plus 
solidement leurs avantages. 

Sigismond-Auguste, dernier descendant de la 
lignée de Jagellon, se rendit volontiers à cette invi¬ 
tation et, déjà en 1563, convoqua à Varsovie la Diète 
lituano-polonaise pour conclure une nouvelle union. 

Les résultats ne furent pas ceux qu’il espérait, 
car il se heurta à l’intention bien arrêtée de la majo¬ 
rité des députés lituaniens de défendre la souverai¬ 
neté de leur Etat. Aussi, dans les années qui suivi¬ 
rent, il s’occupa de réorganiser sur le modèle polo- 


125 — 


nais l'aristocratie lituanienne pour la rendre plus 
docile à ses vues et plus favorable à l’incorporation. 

En même temps, les Polonais élaborent, sur la 
base des précédentes négociations, un projet d’union 
garantie par la seule volonté royale à l’encontre des 
traditions parlementaires des deux peuples. 

Enfin, en 1569, la Diète de Lublin se réunit; elle 
devait être fatale à la Lituanie. Cette fois encore, 
ses représentants, dans leur majorité, s’en tinrent 
à leur décision de sauvegarder l’individualité de 
l’Etat, tout en acceptant une union personnelle et 
une alliance avec la Pologne pour les affaires exté¬ 
rieures. De leur côté, les Polonais furent tenaces; 
ils proposèrent à Sigismond de décréter de sa propre 
volonté une union réelle entre les deux peuples sans 
se soucier de leur consentement. En signe de pro¬ 
testation, les députés lituaniens quittèrent la Diète. 

Le roi cependant céda à tant d’instances et, pour 
briser la résistance des Lituaniens, il décréta l’in¬ 
corporation à la Pologne de trois provinces petit- 
russiennes : la Podlachie, la Volhynie et la province 
de Kiev. La chose se fit sans grandes difficultés, 
parce que ces trois provinces n’étaient rattachées à 
l’Etat lituanien que par un lien assez lèche, et peut- 
être aussi parce qu’il fut octroyé à la noblesse litua¬ 
nienne l’égalité de droits à la Diète polonaise. 

Après ce démembrement, qui privait la Lituanie 
de plus de la moitié de son territoire, il ne restait 
aux Lituaniens ou bien qu’à déclarer la guerre à la 
Pologne, — mais luttant en ce moment même avec 
la Moscovie, ils ne pouvaient guère y penser, — ou 
bien se soumettre aux exigences du roi et des Polo¬ 
nais et accepter l’union. Après quelques hésitations, 
ils se décidèrent à reprendre leur place à la Diète 
pour sauver du moins tout ce qu’ils pourraient. 


— 126 — 


D’ailleurs, leurs protestations restèrent sans écho ; 
ils durent accepter le fait accompli et consentir à 
l’union telle que la concevaient les Polonais. 

C’est dans ces conditions que la Lituanie et la 
Pologne formèrent une association qu’aujourd’hui 
encore les Polonais ne cessent d’appeler fraternelle 
et sacrée et qui, de fait, est un des moments les plus 
tragiques de l’histoire de la Lituanie à qui elle fut 
moralement imposée. Le publiciste polonais, Julien 
Klaczko, opposant à la Prusse du XIX e siècle la 
Pologne du XVI e , estime que dans ses annexions 
celle-ci s’entendait à «ne pas dépasser la mesure 1 ». 

Il est certain qu’on peut apprécier diversement 
l’Union de Lublin ; mais on ne peut contester ce 
qu’elle eut de tragique pour la cause nationale et 
l’amour-propre de la Lituanie. Dans cette question, 
le point de vue lituanien et le point de vue polonais 
sont aussi éloignés l’un de l’autre que la psycho¬ 
logie du vainqueur diffère de celle du vaincu. 

Rien ne caractérise mieux le contraste de ces 
deux états d’esprit que l’acte final du drame de 
Lublin. Quand il apparut que rien ne pouvait empê¬ 
cher le resserrement de l’union entre la Lituanie et 
la Pologne, le staroste samogitien Chodkiewicz et, 
avec lui, les autres députés lituaniens, conscients 
de leur impuissance, fléchirent le genou devant le 
roi et d’une voix brisée le supplièrent d’épargner 
toute humiliation à la Lituanie et de ne pas la priver 
des droits et possessions dont il avait juré, en mon¬ 
tant sur le trône grand-ducal, de maintenir l’inté¬ 
grité. Il y avait dans cette scène tant de grandeur et 
d’émotion que les Polonais eux-mêmes ne purent 
retenir leurs larmes. Ils pleurèrent comme s’ils 


J. Klaczko. Anneksya w dawnej Polsce ( U nia Polski z Lift va). 


- 127 — 


avaient pressenti que du sort de la Lituanie devait 
dépendre celui de leur patrie, et cependant ils accom¬ 
plirent leur œuvre... 


II 

Dès sa première union avec la Pologne, la Lituanie 
s’était largement ouverte aux influences de la culture 
occidentale, plus particulièrement latino-polonaise. 
Bientôt, cette emprise intellectuelle s’étendit et s’af¬ 
fermit par suite de l’activité du clergé polonais qui 
travaillait, en Lituanie, à la propagation du catholi¬ 
cisme ; par suite encore de la communauté de sou¬ 
verain : celui-ci, résidant en Pologne, se pénétrait 
peu à peu des principes de son entourage et se 
trouvait porté à les faire valoir en Lituanie ; par 
suite, enfin, de la fraternisation des deux noblesses. 
Avec le temps, tous ces facteurs détournèrent de 
l’Orient à l’Occident le cours de la vie nationale 
lituanienne. Bientôt, les esprits éclairés de Lituanie 
vivent en communion d’idées avec les Polonais, dont 
la culture formée dans l’atmosphère occidentale, 
empiète maintenant sur le sol de l’Orient. 

On se tromperait cependant si l’on croyait que ces 
nouvelles influences ne rencontrèrent pas d’obsta¬ 
cles ; en fait, elles se heurtèrent à la résistance des 
influences orientales qui régnaient en Lituanie 
depuis longtemps. Cette compétition dura pendant 
toute la période de la première union lituano-polo- 
naise (1385-1569). Elle fut d’autant plus violente 
que, dans la direction primitive de son histoire. 
l’Etat lituanien avait lié son sort à la cause de la 
civilisation orientale que menaçaient directement les 
nouvelles tendances. On comprend, dès lors, pour¬ 
quoi la rivalité des deux cultures se manifesta, à 


— 128 — 


cette époque, avant tout dans la lutte que les Litua¬ 
niens menèrent pour défendre leur souveraineté 
politique contre toute suprématie polonaise. Cette 
lutte qui, à l’exception des guerres de Svidrigaïla, 
ne fut jamais sanglante, devait, beaucoup plus que 
les coûteuses expéditions contre la Moscovie, décider 
du sort ultérieur de la Lituanie. 

Ce n’est que peu de temps avant l’Union de Lublin 
que l’influence polonaise put marquer quelques 
avantages; elle en profita pour resserrer les liens de 
l’association et, la chose faite, se trouva dans des 
conditions encore plus favorables à son activité. 
Dérivant l’une de l’autre, les deux emprises, intel¬ 
lectuelle et politique, se soutenaient mutuellement. 

Ce n’est pas qu’après l’Union de Lublin la 
Lituanie ait cessé d’être un Etat autonome, mais 
son indépendance fut considérablement limitée au 
profit de la Pologne dont elle reconnaissait en fait 
la suprématie dans les rapports internationaux; le 
roi de Pologne, élu conjointement par les Polonais 
et les Lituaniens, devenait, par le fait même, grand- 
duc de Lituanie ; de plus, le pouvoir législatif pour 
les deux Etats était confié à la Diète commune ; 
enfin, la Lituanie devait renoncer définitivement 
aux provinces petit-russiennes qui, lors de la rup¬ 
ture de la Diète de Lublin, avaient été incorporées 
à la Pologne. Tels étaient les principaux change¬ 
ments apportés par l’Union de Dublin à la constitu¬ 
tion de l’Etat lituanien. Les deux derniers aidèrent 
particulièrement à la polonisation, l’un en privant 
la Lituanie des provinces qui étaient les plus aptes 
à sauvegarder les traditions orientales, l’autre en 
transportant de Lituanie en Pologne le centre de la 
vie politique lituanienne. 

C’était bien là la victoire décisive de la culture 


— 129 — 


latino-polonaise en Lituanie ; cette fois l’Orient était 
vaincu. 

Les circonstances politiques, en même temps que 
l’avantageuse situation géographique de la Pologne, 
y avaient aidé. Mais il faut reconnaître que la 
Pologne avait un gros atout dans la supériorité 
indéniable de sa civilisation. De même qu'aupara- 
vant la culture païenne de la Lituanie n’avait pu se 
maintenir devant l’influence de la culture byzantino- 
russe, aujourd’hui le caractère contemplateur de 
cette dernière assurait la victoire à sa rivale, la 
culture occidentale, caractérisée par son activité et 
son esprit pratique. Cette fois encore, la passi¬ 
vité de l’esprit national lituanien cédait à la force 
triomphante de la vie. 

Une fois soumise à l’influence de la culture polo¬ 
naise, la Lituanie dut accepter en même temps les 
tendances exclusives et négatives qui dirigeaient 
la vie politique et collective des Polonais. Après 
l’Union de Lublin, la Lituanie marche de front avec 
la Pologne et accomplit le cycle entier de l’évolu¬ 
tion, tracé par les conditions internes du royaume. 
L’analogie entre les deux Etats apparaît à la fois 
dans le domaine social, économique, intellectuel et 
moral. 


III 

Avant même l’Union de Lublin, la Pologne était 
une république aristocratique. Les deux Etats ne 
pouvaient entrer dans une association intime qu’à 
la condition d’appliquer en Lituanie les principes 
aristocratiques en vigueur en Pologne. Tel fut effec¬ 
tivement le sens de la réorganisation de la noblesse 
lituanienne, entreprise par Sigismond-Auguste, peu 
de temps avant Lublin. 


9 


— 130 — 


Il fallait, avant tout, ramener au niveau du roi de 
Pologne le grand-duc de Lituanie. Celui-ci possédait 
un pouvoir établi, en fin de compte, sur le principe 
héréditaire, et jouissant par là de plus de solidité, 
d’indépendance et d’autorité que la dignité royale de 
Pologne, devenue élective et, par suite, plus ou moins 
assujettie à la noblesse. Par amour de l'uniformité, 
Sigismond-Auguste abolit l’hérédité du trône grand- 
ducal — il faut noter qu’il était sans enfants — et 
décida que la Lituanie aurait désormais, comme sou¬ 
verain, le roi de Pologne, quel qu’il fût. 

La création d’une diète mixte lituano-polonaise 
plaçait le pouvoir royal et grand-ducal sous la tutelle 
des deux noblesses. Elle assurait à l’aristocratie 
polonaise une suprématie effective sur le pouvoir 
royal. Aussi longtemps que le roi de Pologne jouis¬ 
sait en Lituanie, en tant que grand-duc, d’une situa¬ 
tion solide et d’une forte autorité, il gardait en 
Pologne môme une importance considérable et une 
réelle indépendance ; il perdait l’une et l’autre le 
jour où il ne trouvait plus cet appui chez les Litua¬ 
niens. On le vit bien après l’Union de Lublin quand 
-le pouvoir suprême ne fut plus, à la Diète, qu’un 
jouet aux mains de l’aristocratie qui réussit bientôt 
à se l’approprier en entier. 

La chose s’explique par la dépendance fiscale dans 
laquelle la noblesse tenait l’Etat. Elle sut se réserver 
le pouvoir législatif par lequel elle étendit encore ses 
privilèges et ses droits. Essentiellement propriétaire 
du sol, elle ne se contente pas d’asservir les pay¬ 
sans, libres auparavant, elle n’hésite pas, dans un 
but d’exploitation égoïste, à limiter et à restreindre 
les droits politiques et économiques de la popula¬ 
tion urbaine qui avait gardé sa liberté individuelle. 

C’est alors que l’individualisme polonais atteignit 


— 131 — 


ses extrêmes limites. Le pouvoir fut considéré 
comme un bien imprescriptible, appartenant en 
propre à la noblesse en général, à chacun de ses 
membres en particulier. Ce n'est pas seulement 
dans son domaine seigneurial, ce n’est pas seule¬ 
ment en exerçant son droit de vie ou de mort sur 
ses serfs que le noble agissait en maître selon sa 
fantaisie, son individualité s’imposait encore au 
pouvoir public, indivisible cependant. Tel est bien le 
sens de la fameuse formule du liberumveto. Ce droit, 
qui prit avec le temps les formes les plus mons¬ 
trueuses, alla jusqu’à légitimer la création de « con¬ 
fédérations» dont le but avoué était de préparer et 
d’exécuter de véritables coups d’Etat. 

Il se trouva, en Lituanie, des esprits plus modérés 
et avisés pour protester contre l’invasion du pays 
par l’anarchie polonaise. L’énergique hetman litua¬ 
nien, le prince Janouch Radziwiii, résolut même, au 
milieu du XVII e siècle, de rompre avec la Pologne 
et de nouer avec la Suède une union plus avanta¬ 
geuse pour la Lituanie. Ce projet manquait un peu 
de loyalisme, aussi bien envers la Pologne qu’envers 
la Lituanie, car la Suède songeait alors à conquérir 
les deux pays; il pouvait cependant s’expliquer par 
les intérêts nationaux lituaniens. C’eût été un moyen 
de soustraire la Lituanie à l’action dissolvante de la 
Pologne ; la domination suédoise ne présentait pas 
les mêmes dangers et pouvait s’accommoder d’un 
modus vivendi plus avantageux pour la Lituanie. 
D’un autre côté, la vie internationale ultérieure de 
l’Europe aurait suivi d’autres voies, du moins pour 
ce qui se rapporte aux impérialismes russe et prus¬ 
sien. Mais la fortune fut contraire au roi de Suède 
Charles-Gustave; sa mort, qui survint bientôt, rejeta 
la Lituanie dans l’ornière polonaise. Le méconten- 


— 132 — 


ternent reparut cependant encore au commencement 
du XVIII e siècle, au sein de la noblesse lituanienne, 
et il alla, cette fois, jusqu’à déchaîner une guerre 
intestine où fut tué le prince Michel Sapieha. Néan¬ 
moins, dans leur immense majorité, les nobles pré¬ 
férèrent demeurer dans la douce anarchie des libertés 
polonaises qui satisfaisaient à la fois leurs ambitions 
et leurs intérêts matériels. 

Pendant ce temps, la culture latino-polonaise s’im¬ 
plantait toujours davantage. Après l’Union de Lu- 
blin, ia langue polonaise refoule, avec un succès 
croissant, le blanc-russien, si bien qu’en 1698 une 
ordonnance spéciale prescrit l’usage exclusif du 
polonais dans toutes les institutions publiques. 

Cette fois encore, le peuple resta fidèle, dans 
l’esprit et dans la forme, à ses traditions nationales. 
Entièrement livré à l’humeur et à la bonne volonté 
de ses maîtres, il sentit davantage toute la distance 
qui le séparait d’eux, non seulement au point de 
vue social, mais encore au point de vue national. 
C’est maintenant que le drame a atteint toute son 
acuité. 


IV 

Nous avons déjà indiqué que les tendances de la 
civilisation nationale polonaise, opposées aux cou¬ 
rants primitifs venus de l’Orient, étaient essentielle¬ 
ment dirigés contre l’indépendance et l’individualité 
de l’Etat lituanien. Leur triomphe définitif en Litua¬ 
nie eut encore ce désavantage que, plaçant cette 
dernière en opposition de principes avec l'Orient, il 
rendit plus acerbe la lutte qu’elle menait contre les 
Slaves de culture orientale et qui, au fond, n’était 
que la manifestation de la rivalité polono-russe 


— 133 — 


dont l’Etat lituanien était à la fois le théâtre et la 
victime. 

En resserrant son union avec la Lituanie et en 
s’incorporant les provinces petit-russiennes, la 
Pologne puisait un accroissement de force pour le 
conflit qui l’opposait à la Moscovie et qui s’en enve¬ 
nimait d’autant. Entraînée dans la lutte et forcée 
de prendre parti pour la Pologne, la Lituanie 
risquait de partager le sort de son alliée si Moscou 
triomphait. 

Il est assez curieux de constater que la Lituanie 
dut renoncer au rôle de facteur d’équilibre entre les 
deux peuples rivaux le jour où elle fut incapable 
d’agir sur leur politique intérieure. Quand s’élei- 
gnit, en Pologne, après l’union de Lublin, la 
dynastie jagellonienne, la Lituanie cessa de conte¬ 
nir les manifestations de l’individualisme polonais, 
et à peu près à la même époque Ivan le Terrible 
écrasait à Moscou le parti dit lituanien qui faisait 
obstacle au développement de l’absolutisme despo¬ 
tique. 

Occupée en Orient au profit de la Pologne, la 
Lituanie se trouve, à cause d’elle encore, placée 
dans une situation fausse vis-à-vis du monde ger¬ 
main. Quand, sous la pression des forces militaires 
des deux Etats unis, les Ordres teutoniques durent 
renoncer à leurs visées ambitieuses et se réorgani¬ 
ser sur de nouvelles bases, les Polonais manifes¬ 
tèrent une excessive bienveillance pour la nation 
allemande. Cette mentalité conquit les sphères diri¬ 
geantes lituaniennes qui perdirent ainsi l’occasion 
de réaliser sur le littoral de la Baltique les grandes 
destinées de leur pays. Entraînée par la poussée 
polonaise vers l’est — Drang nach Osten — la 
Lituanie était mise dans l’impossibilité de satisfaire 


— 134 — 


le légitime besoin qu’elle avait de la côte baltique, 
parce qu’on avait négligé de faire au bon moment 
l’effort qui devait lui rendre ce que les Ordres teu¬ 
tons lui avaient arraché de vive force et sur quoi 
elle possédait des droits indubitables. La tâche qui 
l’attendait, c’était encore de libérer les Lettons du 
joug des envahisseurs allemands, les Chevaliers 
Porte-Glaive, et de soustraire les Borusses à la 
dénationalisation brutale que ces autres envahis¬ 
seurs, les Chevaliers Porte-Croix, avaient entre¬ 
prise. 

De la sorte, en faisant sa poussée vers l’Orient, la 
Pologne en ouvrait les portes au monde germain et 
l’aidait à s’étendre davantage encore vers l’est. 
Mais il allait se heurter à la République unie qu’il 
trouvait sur son chemin, et, de même qu’autrefois, 
un Etat lituano-russien s’était trouvé entre l’enclume 
moscovite et le marteau polonais, la République 
unie séparait maintenant deux puissances rivales, 
Prusse et Russie, auxquelles il était réservé de 
déchaîner plus tard, sous une nouvelle forme, 
l’éternel conflit de l’Orient et de l'Occident. La 
Pologne et la Moscovie, dans leur rage d’en venir 
aux mains, s’étaient avancées à travers l’Etat 
lituano-russe et s’étaient rencontrées sur son terri¬ 
toire; à présent, la Russie et la Prusse s’efforcent 
de renverser la barrière que la République lituano- 
polonaise établit entre elles deux : elles réussiront. 

Et tandis que, sur ses deux frontières, deux puis¬ 
sances surgissaient menaçantes, la République unie 
voyait dans la domination aristocratique son équi¬ 
libre intérieur chanceler. Le pouvoir suprême pas¬ 
sait comme un jouet d’une main à l’autre, l’Etat 
n’était plus que l’instrument des passions égoïstes 
d’une caste alors que, dans les pays voisins, l’abso- 


— 135 — 


lutisme grandissant affermissait et concentrait 
l’autorité publique devant laquelle toutes les classes 
devaient s’incliner en lui apportant l’hommage d’un 
concours dévoué et soumis. 

Les conséquences économiques du déséquilibre 
social ne tardèrent pas à apparaître : propriétaires 
du sol, les nobles accaparèrent à leur seul profit 
toutes les ressources du pays et, en écartant délibé¬ 
rément toute concurrence, désorganisèrent le com¬ 
merce et l’industrie des cités. Tout autre était l’état 
de choses en Prusse et en Russie : malgré la pénu¬ 
rie de capitaux, le pouvoir public sut protéger la vie 
urbaine et, pour s’opposer à l’exclusive prédomi¬ 
nance de la noblesse terrienne sans pour cela cesser 
de s’appuyer sur elle, il favorise le développement 
d’une classe moyenne, d’un Tiers-Etat. 


V 

Après ce qui précède, on ne s’étonnera plus que 
la République lituano-polonaise ait pu s’effondrer 
sous les coups de ses voisins le jour où elle entra 
en collision avec eux, La chose arriva à la fin du 
XVIII e siècle. C’est alors, en effet, qu’au sein de la 
constitution lituano-polonaise eut lieu la liquidation 
de l’Etat lituanien. Cette liquidation fut double, exté¬ 
rieure et intérieure. Celle du dedans fut la suite de 
la dénationalisation des classes dirigeantes ; elle fut 
antérieure à celle du dehors qu’elle prépara et rendit 
possible en servant inconsciemment la politique 
avide des puissances voisines. 

L’influence polonaise sapa d’abord les fondements 
de l’individualité de l’Etat lituanien, puis le poussa 
à cette fin lamentable que la politique unilatérale 


— 136 — 


des Polonais avait rendue inévitable en favorisant 
chez leurs voisins de l’est et de l’ouest un excessif 
et funeste accroissement de puissance. Du moins 
aussi longtemps que la nation lituanienne manifesta 
dans la vie de la République unie une activité per¬ 
sonnelle, la fatalité historique fut conjurée, et cela, 
jusqu’à ce que l’énergie nationale des Lituaniens fût 
définitivement vaincue. Le peu que nous avons dit 
sur la situation du pouvoir central et les rapports 
des classes suffit, selon nous, à prouver que l'indé¬ 
pendance de l’Etat lituanien n’était pas seulement 
une condition de progrès pour son peuple, mais 
encore un facteur d’équilibre dans la République. 
Aussi, la période de liquidation de l’Etat lituanien 
vit s’accomplir en même temps celle de l’Etat 
polonais. 

Quand l’Union de Lublin eut réduit l’indépen¬ 
dance de l’Etat, l'aristocratie lituanienne s’en 
accommoda assez aisément, parce qu’elle conser¬ 
vait le monopole des charges publiques inaccessi¬ 
bles aux confédérés polonais. Elle vit même son 
importance grandir du fait que l’individualisme 
polonais triomphait, et grâce à sa supériorité en 
nombre et en moyens matériels, elle joua bientôt, 
avec les Radziwitt, Czartoryski, Sapieha et Chodkie- 
wicz, un rôle prépondérant dans la République 
unie. Se pénétrant de plus en plus des principes 
polonais, elle devint toujours plus sensible aux 
changements qui, apportés à la constitution litua¬ 
nienne, lésaient ses propres intérêts en restreignant 
ses privilèges, mais accepta de bonne grâce ceux 
qui portent atteinte à l’existence individuelle de 
l’Etat : elle achetait ainsi, par sa complaisance, le 
droit d’augmenter ses avantages et ses prérogatives. 

Cette mentalité apparaît surtout aux XVII e et 


— 137 — 


XVIII e siècles et désorganise, comme nous le 
savons déjà, le mécanisme de l’Etat. Les nations 
voisines ne manquèrent pas d’apercevoir tout ce que 
cette situation avait d’avantageux pour elles : la 
Prusse, la Russie et l'Autriche tendaient à satisfaire 
leur cupidité aux dépens des peuples plus faibles; 
elles suivirent, au XVIII e siècle, à l'égard de la 
République lituano-polonaise, une politique compa¬ 
rable à celle de la Pologne envers la Lituanie avant 
l’Union de Lublin, quoique en y mettant— il faut 
le reconnaître pour être juste — moins de formes et 
plus de violente grossièreté. Au moyen d’intrigues 
de toutes sortes, elles s’efforcent de faire triompher 
aux élections royales le candidat qu’elles savent 
leur être favorable ; elles s’assurent des partisans 
au sein de l’aristocratie en répandant largement 
argent et bienfaits et vont jusqu’à conclure, entre 
elles, une entente secrète qui n’a d’autre but que 
d’entretenir l’anarchie. Aveuglés par la passion de 
la licence et de l’intérêt, les dirigeants de la Répu¬ 
blique écoutent plus d’une fois leurs suggestions et 
se prêtent à leurs perfides manœuvres. 

Cela aboutit, en 1772, au premier partage de la 
République lituano-polonaise entre les trois puis¬ 
sances. Ce premier acte d’une navrante tragédie ne 
pouvait manquer d’ouvrir les yeux à ceux qui, en 
Pologne et en Lituanie, n’avaient pas encore perdu 
tout bon sens. On sentit le pressant besoin d’une 
transformation profonde des conditions politiques. 
En 1773, après que le pape Clément XIV eut ordonné 
la suppression de l’Ordre des jésuites, on fonda 
une Commission d’Education, commune à la Pologne 
et à la Lituanie, qui, en réorganisant les écoles, 
devait relever le niveau de l’instruction dans les 
deux pays. Presque en même temps, on établit un 


- 138 — 


Conseil permanent, organe suprême du pouvoir 
exécutif. Bien que les puissances voisines ne fussent 
point restées étrangères à sa constitution, il en 
résulta cependant une amélioration partielle des 
formes administratives. 

Toutes ces mesures modifièrent les rapports réci¬ 
proques delà Pologne et de la Lituanie en rompant 
l’union réelle telle que la Diète de Lublin l’avait 
instituée, et en réduisant les deux Etats à n’être 
plus que deux provinces autonomes d’un Etat 
unique sous la dénomination traditionnelle de 
« République polonaise». C’était bien la suite de 
l’évolution qui s’était accomplie dans les sphères 
dirigeantes de la Lituanie. Quand la nécessité était 
apparue de refréner leur indiscipline, en renforçant 
sur toute l’étendue de la République le pouvoir cen¬ 
tral, les réformes introduites dans ce but, en uni¬ 
fiant l’administration et la politique des deux Etats, 
lésèrent dans ses intérêts personnels et ses préro¬ 
gatives l’Etat lituanien. 

En raison des circonstances, ces réformes consti¬ 
tuaient pour la République unie un pas en avant 
dans la voie du salut; mais, parce qû’elles se bor¬ 
naient à réorganiser les hautes classes sans accor¬ 
der aux masses populaires une meilleure situation 
et une place dans la vie publique, elles se montré 
rent insuffisantes. 

Dans ce sens, la célèbre constitution du 3 mai, 
proclamée à Varsovie, par la « Diète de quatre ans », 
marqua un certain progrès. Adoptant le point de 
vue de la centralisation du pouvoir, cette constitu¬ 
tion facilitait à la bourgeoisie des villes l’entrée dans 
l’arène politique et, en même temps, posait le fon¬ 
dement d’une réforme sociale au profit de la popu¬ 
lation rurale tenue en servage. La noblesse n’en 


— 139 — 


gardait pas moins un rôle prépondérant dans la vie 
publique et la plus grande partie de ses privilèges. 
L’idée fondamentale de cette constitution était un 
compromis entre les libertés aristocratiques et le 
pouvoir central de l’Etat. 

La constitution du 3 mai était l’œuvre des élé¬ 
ments plus avisés et plus patriotes des noblesses 
polonaise et lituanienne. Celle-ci, de son côté, se 
montra conciliante dans la question de l’indépen¬ 
dance de la Lituanie et, le 20 octobre 1791, signa un 
traité fixant les garanties réciproques des deux peu¬ 
ples et connu sous le nom de « Zargczenie Wzajemne 
Obojga Narodôw ». Désormais, à côté d’une consti¬ 
tution commune, la Pologne et la Lituanie auraient 
un pouvoir exécutif commun, des finances et une 
armée communes. 

Tout en sacrifiant, par ces concessions, l’indépen¬ 
dance de la Lituanie, qui leur assurait le monopole 
des hautes charges de l’Etal, les nobles lituaniens 
avaient soin de lui réserver la moitié des charges 
administratives de la République unie. 

Cette constitution ne fut jamais appliquée. Et 
d'abord, les Etats voisins s’en émurent : apercevant 
dans la République unie la victime toute désignée 
de leur impérialisme, ils ne pouvaient voir d’un bon 
œil les efforts faits pour y restaurer l’ordre et la 
légalité. D’un autre côté, dans la République même, 
il se trouva un puissant parti conservateur qui, 
poursuivant en réalité ses intérêts égoïstes, pré¬ 
tendait défendre la liberté, la religion et l’union. 
En 1792, sous les auspices de l’impératrice de Rus¬ 
sie, Catherine II, une Confédération fut fondée à 
Targowica qui, comme celle des boyards lituaniens 
à Vitebsk, en 1562, se proposait de satisfaire ses 
convoitises personnelles avec le secours des ennemis 


— 140 — 


de la patrie. Comme il fallait s’y attendre, les con¬ 
séquences furent désastreuses. Les baïonnettes rus¬ 
ses assurèrent à la réaction un triomphe qui devait 
aboutir, en 1793, au second partage de la Répu¬ 
blique. La dernière diète lituano-polonaise qui se 
réunit à Grodno, sous la pression des ennemis 
extérieurs et de la réaction intérieure, dut signer 
l’acte du partage déjà réalisé en fait. En ce moment, 
tragique pour deux peuples, la main des traîtres 
eux-mêmes trembla. L’étranger, qui faisait peser sur 
l’assemblée la menace de ses baïonnettes, prit pour 
un consentement le silence de mort qui régna dans 
une des séances. Le drame approchait de son dé¬ 
nouement. 

Cette fois, il n’y eut même plus de larmes : on les 
avait déjà versées à la Diète de Lublin. 

Tout le cours de l’histoire de la République unie 
montre à l’évidence que restreindre la libre indivi¬ 
dualité de l’Etat lituanien, c’est en fin de compte 
porter atteinte à l’existence de la République. 
L’invasion pacifique polonaise trouve d’abord en 
Lituanie le concours de certains boyards ambitieux, 
et cela mène de la Confédération de Vitebsk à la 
Diète de Lublin. Puis la brutale politique des par¬ 
tages est favorisée par une partie de la noblesse 
polonaise et lituanienne, jalouse de ses franchises : 
et la Diète de Grodno fait suite à la Confédération 
de Targowica. 

Et voici la fière et puissante République d’autre¬ 
fois resserrée dans les frontières d’un petit Etat, 
sous le joug ignominieux de voisins forts et gros¬ 
siers qui la menacent à tout instant d’un troisième 
et définitif partage. Dans cette lutte inégale, tous 
ceux qui sentaient battre dans leur poitrine un 
cœur noble et vaillant comprirent qu’ils devaient 


— 141 — 


racheter par leur héroïsme les fautes de leur passé. 
Dès 1794, un soulèvement éclate en Pologne et en 
Lituanie. Ce n’est plus d’un silence impuissant et 
de larmes inutiles qu’on attend le salut : lutter, 
voilà le mot d'ordre, lutter sous les ordres d*un 
citoyen qui s’est montré digne de la dictature, en 
défendant la sainte liberté. Koéeiuszko fut ce dicta¬ 
teur. Lituanien d’origine, il avait déjà cueilli de 
glorieux lauriers au Nouveau Monde, dans la guerre 
de l’indépendance américaine. Cette flamme d’hé¬ 
roïsme ne pouvait détruire les traces lamentables 
des siècles écoulés, mais du moins elle possédait 
une vertu expiatrice et un pouvoir de régénération. 
Brisant avec l’ancien ordre de choses, le soulève¬ 
ment tenta de donner au pouvoir dictatorial de 
Koéeiuszko un fondement et un appui dans les 
masses populaires et d'unir toutes les forces vives 
des deux peuples dans le service de leurs patries. 

L’union môme de la Pologne et de la Lituanie 
prend une forme nouvelle. Ici encore, le souffle 
démocratique met à nu tout ce qu’a d'anormal 
l’ancienne constitution et montre qu’il est urgent 
de la corriger. Le 24 avril 1794, l’insurrection sou¬ 
levée à Yilna par le colonel Jasinski, crée un Con¬ 
seil suprême lituanien qui réorganise ensuite de 
son propre chef la vie publique du pays sur des 
principes plus démocratiques, tout en reconnaissant 
l’autorité de Koéeiuszko sur les deux nations. Mal¬ 
gré l’attitude nettement défavorable que, même en 
ce moment critique, les Polonais observèrent à 
l’égard d’une organisation plus autonome de la 
Lituanie, malgré l’excessive crédulité avec laquelle 
Koéeiuszko accueillit leurs calomnies, le Conseil 
suprême lituanien sut apprécier à sa juste valeur 
l’énergie qui dormait dans les masses populaires 


— 142 


et, pour la première fois depuis longtemps, employa 
leur langue maternelle pour les convier à la défense 
nationale. Cet essai tardif consacrait cette incontes¬ 
table vérité que c’est seulement dans une renais¬ 
sance nationale fondée sur des principes démo¬ 
cratiques que la Lituanie peut retrouver ses forces 
vitales. 

Le cycle des rapports de la Pologne et de la 
Lituanie entrait ainsi dans une phase nouvelle, 
mais logique. Après l’ambitieux autocrate qui, 
rêvant de réunir sous son sceptre la Lituanie et la 
Pologne en un Etat indivisible, avait en réalité 
forgé la chaîne de sa patrie, voici qu’un citoyen 
de cette République, en appelant à la vie politique 
les masses populaires, travaille à faire de la Litua¬ 
nie un Etat libre et démocratique. Si l’on met en 
parallèle l’histoire antérieure et la destinée ulté¬ 
rieure de la Lituanie, on ne peut qu’y voir un déve¬ 
loppement parfaitement normal de sa vie publique. 

Mais, hélas ! le sort a voulu que le junker prus¬ 
sien et l’autocrate russe étouffassent le germe de 
cette vie nouvelle à l’heure même où s’éveillait en 
Europe l’aurore des jeunes libertés, et voilà ce qui 
nous a valu le spectacle monstrueux, insultant au 
progrès et à la civilisation qu’ils nous montraient 
encore quand la guerre actuelle a éclaté. 

Pour se consoler, il ne resta à la Lituanie que la 
conscience d’être tombée, comme la Pologne, le 
glaive en main et l’amour de la liberté au cœur, 
sous les coups de la force brutale : l’oublier, serait 
s’enliser dans sa propre ignominie. 



— 143 


B. Culture intellectuelle de la Lituanie dans 
la deuxième période : 

T. Manifestations des tendances de l'esprit national lituanien 
vers une synthèse des deux civilisations : orientale et 
occidentale ; II. l'instruction publique durant cette période 
et son insuffisance au point de vue national; 111. l'Uni¬ 
versité de Vilna et son influence au commencement du 
XIX me siècle ; IV. l'évolution nationale de cette époque , 
exprimée en une sorte de « Statut lituanien » dans le 
génie d'Adam Mickiewicz . Sa vie et ses œuvres. 


I 

L’évolution accomplie dans les couches supérieures 
de la société avait donc conduit l’Etat lituanien à 
une ruine définitive; néanmoins, l’esprit national 
sut même alors se montrer vivant et actif. Les incli¬ 
nations de race et les qualités naturelles échappè¬ 
rent à la stagnation générale et poursuivirent, du 
moins inconsciemment, l’œuvre de synthèse que 
leur histoire proposait aux Lituaniens. 

Dans cette voie, la seconde étape fut la création 
d’une culture intellectuelle qui, malgré sa forme 
étrangère au peuple lituanien, reflétait cependant 
assez fidèlement les tendances essentielles de son 
esprit national. 

L’événement saillant de cette époque et qui l’éclaire 
d’un jour tout spécial est l’union religieuse des con¬ 
fessions orientale et occidentale, accomplie à Brest- 
Litovsk, en 1595. Il n’y a pas de doute que la natio¬ 
nalité lituanienne ait joué là le rôle que lui assignait 
sa situation intermédiaire ; mais cette question, que 
la querelle polono-russe complique d’ailleurs d’une 


— 144 — 


façon excessive, dépasse le cadre de notre ouvrage, 
et il nous suffit de l’avoir indiquée. 

C’est sous le poids de la nécessité et d’une dou¬ 
loureuse expérience que les deux principes, d’indi¬ 
vidualisme occidental et d’impersonnalité orientale, 
vont chercher à se concilier pour créer une nouvelle 
vie nationale. Le problème de la synthèse des deux 
civilisations se pose maintenant avec plus d’am¬ 
pleur. 

De même que les fils conducteurs de l’histoire 
lituanienne dans sa première direction se trouvaient 
tous réunis dans le « Statut lituanien », voici main¬ 
tenant qu’un homme incarne la nouvelle direction 
et fournit la plus fidèle expression de l’esprit natio¬ 
nal du peuple, au moment où les principes de la 
culture occidentale triomphent. Vrai génie, élu de 
la destinée, il est à la fois le porte-parole de son 
époque et l’interprète de l’esprit humain universel : 
nous l’avons déjà nommé, c est Adam Mickiewicz. 

A ce propos, rappelons que c’est justement à l’épo¬ 
que où la Lituanie se préparait à quitter le chemin 
qu’elle avait d’abord suivi, et s’approchait d’un brus¬ 
que tournant de son histoire qu’apparut le « Statut 
lituanien ». 

Ce phénomène n’est pas fortuit : Rome ne codifia 
ses lois que quand elle fut entrée dans la période 
de sa liquidation, et bien que son peuple eût déjà 
créé des formes classiques de droit qui, sur beau¬ 
coup de points, font encore autorité aujourd’hui. Il 
semble qu’en Lituanie, comme dans l’ancienne 
Rome, ce qui était vivant et solide dans l’esprit 
national aux époques d’épanouissement, ait cherché, 
aux époques de décadence, à se raffermir dans les 
codes écrits. 

Pareillement, les résultats de l’évolution intellec- 



Fantaisie , N. Curlionis. 




— 145 — 


tuelle des Lituaniens ne prirent une forme précise 
et tangible que le jour où la prédominance des prin¬ 
cipes occidentaux fut menacée d’une ruine définitive. 
Cela arriva après la débâcle de la République polono- 
lituanienne, dans la première moitié du XIX e siècle 
et quand la ville universitaire de Vilna eut déjà reçu 
le surnom d’Athènes du Nord. La collaboration 
historique des Lituaniens et des Polonais allait enfin 
porter ses fruits si longtemps attendus, mais à ce 
moment même la Lituanie entrait de nouveau en 
contact avec la culture russe. 

Il y a, dans tout travail de synthèse., une part de 
création intense. Vilna, qui fut le centre de ce tra¬ 
vail, l’emporta même sur les capitales polonaises 
et mit à la disposition des Polonais des ressources 
intellectuelles et morales qui furent peut-être les 
plus précieuses pour leur culture nationale ; Mickie- 
wicz, dont le génie est la fleur de l’esprit lituanien, 
est encore aujourd’hui l’astre le plus brillant de leur 
civilisation. Comme autrefois, sous Jagellon, l'évo¬ 
lution matérielle de la Lituanie avait servi de base 
à la puissance polonaise, son évolution intellec¬ 
tuelle, dont Mickiewicz représentait alors le dernier 
terme, aida les Polonais à élever leur culture à une 
hauteur que, seuls, ils n’auraient pu atteindre. Entre 
Jagellon et Mickiewicz un autre Lituanien, le grand 
Koâciuszko, avait ménagé la transition du culte de 
la force au culte de l’esprit. 


II 

Une des raisons pour lesquelles l’évolution intel¬ 
lectuelle des Lituaniens s’aiguilla vers la culture 
polonaise fut, outre l’assimilation de la noblesse. 


10 


— 146 — 


l’attitude de l’enseignement officiel qui négligea déli¬ 
bérément l’étude de la langue lituanienne. Après 
l’Union de Lublin, on fit bien quelques tentatives 
pour donner à la question de la langue nationale 
une solution équitable et logique : à cause des cir¬ 
constances, ces tentatives restèrent sans succès. Il 
n’est cependant pas inutile de nous y arrêter. 

L’idée de faire du latin la langue officielle ne 
réussit pas à mûrir, parce que l'atmosphère de 
l’Union de Lublin ne lui était pas favorable. Par 
contre, la propagation de la Réforme au milieu du 
XVI e siècle attira nécessairement l’attention des 
gens instruits sur la langue des masses populaires. 
En 1547, en Lituanie prussienne, à Kônigsberg, fut 
imprimé, sous les auspices du prince protestant 
Albrecht de Brandebourg, le premier livre en lan¬ 
gue lituanienne : c’était le Catéchisme de Martin 
Ma&vydis qui devait initier les Lituaniens à la doc¬ 
trine réformée. La Réforme renonçait au caractère 
universel de l’Eglise catholique et visait à s’adapter 
aisément aux exigences de notre vie terrestre. Comp¬ 
tant se répandre largement dans les masses démo¬ 
cratiques, elle se prêtait volontiers aux formes de 
leur existence et prenait la défense de leurs intérêts 
nationaux. Aussi trouva-t-elle en Lituanie un ter¬ 
rain d’expansion extrêmement favorable ; avec une 
extraordinaire rapidité, elle gagna presque tout son 
territoire ethnographique. Outre le catéchisme de 
Maèvydis, d’autres livres de tendance protestante 
parurent, formant ainsi une première littérature 
lituanienne d’inspiration religieuse. 

Le clergé catholique de Lituanie se trouva bien¬ 
tôt dans l’incapacité de résister avec ses seules forces 
à la Réformation : en 1569, il fit appel à l’Ordre 
récemment fondé des jésuites. Ceux-ci arrivèrent 


— 147 — 


pleins d’un esprit belliqueux et exercèrent contre la 
Réforme une vigoureuse contre-attaque qui, en peu 
de temps, obtint un succès définitif. Sauf quelques 
minimes exceptions, la Réforme ne put se maintenir 
dans les positions qu’elle avait déjà conquises et 
dut, après une courte résistance, les abandonner. 

La victoire des jésuites était due, non seulement 
à leur extraordinaire activité personnelle, mais 
encore à l’habileté avec laquelle ils avaient utilisé à 
leurs fins les armes mêmes dont s’étaient servis au 
début, les artisans de la Réforme : ils apprirent la 
langue lituanienne, créèrent une littérature de ten¬ 
dance catholique, et dans leur oeuvre nationale 
dépassèrent même les réformateurs. C’est ainsi que, 
pour la première fois, le lituanien devient une lan¬ 
gue littéraire et atteint, cinquante ans après la publi¬ 
cation du premier livre lituanien, un certain degré 
de perfection. Alors, les Lituaniens instruits com¬ 
mencent à s’intéresser à leur langue, et des voix 
s’élèvent pour la défendre. Un patriote ardent, le 
chanoine Nicolas Dauksa déploya dans ce sens une 
remarquable activité. Son apologie de la langue 
populaire est si caractéristique non seulement de 
l’époque, mais du sort même du peuple lituanien 
que nous ne résistons pas au désir d’en citer un 
passage. Après avoir déploré que les Lituaniens 
instruits se refusent à employer leur langue mater¬ 
nelle, il publie, dans une introduction à la traduc¬ 
tion lituanienne du livre de J. Wujek : Postilla 
Catholiclia, les réflexions suivantes : « Quel étrange 
phénomène serait-ce dans le monde des animaux, 
s’il plaisait au corbeau de chanter comme le rossi¬ 
gnol et au rossignol de croasser comme le corbeau, 
si la chèvre s’efforçait de rugir comme le lion et le 
lion de bêler comme la chèvre 1 Par suite d’une telle 


— 148 — 


confusion, leurs particularités disparaîtraient, et 
même presque leur essence et leur nature, pourtant 
si différentes. Si cette absurdité peut entraîner, 
parmi les animaux, un pareil désordre, on comprend 
quel désordre et quel dérèglement peuvent se pro¬ 
duire parmi les hommes quand ils poussent l’amour 
d’une langue étrangère jusqu’à mépriser la leur 
propre, que la loi de Dieu et celle de la nature leur 
font un devoir de parler. Ce n’est pas tant par la 
richesse du sol, par la singularité du costume, par 
la riante gaîté du pays, par la puissance des villes 
et des châteaux que les peuples se maintiennent, 
que par la conservation et l'usage de leur langue 
qui affermit et sauvegarde leur communauté, leur 
accord et leur fraternité. La langue, c’est le lien de 
l’amour, la mère de l’unité, le père de la société, la 
garde des empires. Supprimez-la, vous enlevez du 
ciel son soleil, vous renversez l’ordre du monde, 
vous tuez la vie et la gloire. 1 » 

Hélas I sur bien des points, Dauksa fut prophète. 
Près de trois siècles plus tard, les Lituaniens ins¬ 
truits durent parler de nouveau aux masses popu¬ 
laires dans leur langue commune, pour affirmer 
leur droit à la « vie et à la gloire ». En attendant, 
l’histoire continuait sa marche. 

Quand ils eurent triomphé de la Réforme, les 
jésuites célébrèrent leur victoire, puis remirent au 
fourreau le glaive qu’ils avaient tiré pour la cause 
populaire. Avec le reste du clergé, ils préférèrent 
alors entrer en contact avec la classe noble et se 
laisser porter par le courant qui n’exigeait d'eux 
aucun effort. Il n’y eut de nouveau, parmi les clas¬ 
ses éclairées, aucun groupe plus ou moins influent 

1 « 1599-1899 ». Postilla Catholicka de Jacques Wujek. Edition 
E. Volter, p. 2. 


- 149 — 


qui consentît à se charger des intérêts nationaux 
des classes populaires. L'instruction elle-même 
semble mise exclusivement au service d’une caste : 
les jésuites, qui viennent de faire volte-face, sem¬ 
blent adopter les préjugés de l’aristocratie et négli¬ 
gent l’éducation populaire. 

Telle fut la situation pendant près de deux siècles, 
c’est-à-dire durant une grande parLie des XVII e et 
XVIII e siècles. Durant la période où elle fut dirigée 
par les jésuites, l’Académie de Vilna ne laissa 
aucune trace remarquable de son activité et ne pro¬ 
duisit aucun génie. La suppression de la Compagnie 
de Jésus, en 1773, coïncide avec l’éveil, dans la 
République lituano-polonaise, du mouvement réfor¬ 
mateur provoqué par le premier partage. La Com¬ 
mission d’éducation, après avoir mis la main sur les 
ressources matérielles accumulées par les jésuites, 
développe en Pologne et en Lituanie un plan vaste 
et hardi d’une transformation radicale de l’ins¬ 
truction publique. Les deux pays se couvrent d’éco¬ 
les plus largement ouvertes aux différentes classes 
de la société : le système d’éducation est maintenant 
à un niveau qu'il n’atteint encore nulle part ail¬ 
leurs en Europe. 

Cependant, en ce qui concerne la Lituanie, ces 
réformes doivent être appréciées différemment selon 
qu’on les considère au point de vue culture ou au 
point de vue national. lNous avons déjà fait cette 
distinction à propos de la Constitution du 3 mai, 
que nous avons envisagée par rapport à l’Etat polo¬ 
nais d’une part, à la nationalité lituanienne d’autre 
part. Il n’est pas douteux que l’œuvre de la Com¬ 
mission d’éducation ait puissamment contribué au 
progrès intellectuel de la Lituanie; mais en prenant 
son point de départ dans l’évolution accomplie alors 


— 150 — 


dans les hautes classes, elle fit pénétrer avec l’ins¬ 
truction le virus de la dénationalisation dans les 
couches plus profondes de la société. Au temps des 
jésuites, la haute aristocratie avait adopté les formes 
de la culture polonaise ; maintenant, elles envahis¬ 
sent la petite noblesse et la bourgeoisie des villes. 
Quand, après le démembrement de la République, 
l’œuvre de la Commission d’éducation passa sous 
la direction d’un homme de talent, le prince Czar- 
toryski, ami personnel d’Alexandre I er , on vit non 
pas s'effacer, mais bien s’accuser davantage le carac¬ 
tère antinational de l’enseignement. Maintenant, 
l’emprise polonaise va fêter son suprême triomphe, 
et ce sont des Lituaniens qui en seront les ouvriers... 


III 

Le rayonnement intellectuel de la Lituanie et de 
la Pologne avait son foyer à l’Académie, plus tard 
Université de Vilna. Voici, en quelques mots, la 
genèse de son développement. 

La prétention de faire du latin la langue officielle 
avait montré aux Lituaniens l’insuffisance et les 
défauts des écoles latines, et, en 1568, la Diète de 
Grodno demandait au souverain de fonder un col¬ 
lège à Vilna ou à Kovno. Cette requête fut exaucée 
en 1570, lors de la création, par l’évêque Protase- 
wicz, d’un collège de jésuites à Vilna. Ce collège fut 
transformé, en 1579, en une académie qui ne se 
montra vraiment vivante et active qu’en 1773 lors¬ 
que la Commission d’Education en prit en mains la 
direction. Il n’est que juste de reconnaître que les 
jésuites avaient accompli le travail préparatoire, 
grâce auquel son activité put s’épanouir dans la 


— 151 — 


suite, et, de plus, avaient réussi à lui assurer des 
ressources matérielles qu’après eux la Commission 
d’Education sut judicieusement faire servir à son 
but éducateur. 

L’Académie de Vilna était maintenant à la tête du 
mouvement intellectuel et au sommet de la hiérar¬ 
chie scolaire. 

Elle garda ce double rôle lorsque, en 1803, elle fut 
transformée en université. Alexandre I er , qui tra¬ 
versait alors une période de libéralisme romantique 
et se mettait en frais de coquetterie vis-à-vis des 
Polonais, accordait une certaine liberté à l’ensei¬ 
gnement lituano-polonais et reconnaissait à l’Uni¬ 
versité de Vilna l’autonomie qu’avait eue l’ancienne 
Académie. Le prince Adam Czartoryski était curateur 
de l’arrondissement universitaire. 

L’Université lit bon usage de cette liberté. Elle 
compléta heureusement l’effectif de son corps ensei¬ 
gnant en faisant appel à des savants remarquables, 
non seulement de Pologne, mais de l'Europe occi¬ 
dentale ; cette administration scolaire porta bientôt 
ses fruits. Les qualités intellectuelles des Lituaniens 
avaient enfin l’occasion de se manifester. « Il apparut 
bientôt, écrit le célèbre critique polonais P. Chmie- 
lowski, qu’il manquait seulement un bon guide à 
l’esprit des Lituaniens pour s’épanouir richement 
et montrer sa puissance. Toutes les forces qui jus¬ 
qu’alors étaient restées latentes se révélèrent actives 
sous les rayons sagement concentrés de l’instruc¬ 
tion, et à un tel point que, particulièrement entre 
1815 et 1822, il y eut à Vilna une vie intellectuelle 
plus intense qu’à Varsovie. La science ne fut pas seule 
à profiter de cette sage direction de l’enseignement ; 
la création poétique elle-même fut puissamment 
stimulée par l’intérêt général portée aux choses de 


152 - 


l’esprit. La Lituanie produisit pendant cette période 
plus de poètes qu’aucune autre partie de la Po¬ 
logne 1 . » 

L’Université de Vilna entra en lutte avec l’obs¬ 
curantisme, héritage du passé, et favorisa le déve¬ 
loppement des idées démocratiques. Les doctrines 
du XVIII e siècle y trouvèrent un écho puissant 
bien qu’un peu tardif. C’est au seuil du XIX e 
siècle, lors de l’assaut livré au vieil esprit classique 
par le romantisme naissant, que l’Université attei¬ 
gnit son plus haut point de prospérité. Le nouveau 
courant littéraire ramenait les esprits aux sources 
populaires et préparait ainsi la démocratisation des 
idées en même temps que l’intérêt s'éveillait pour 
les particularités ethnographiques du pays. 

La jeunesse universitaire, enthousiaste et aisément 
impressionnable, suivit aussitôt le mouvement. 
Bientôt elle ressentit le besoin d’organisations aca¬ 
démiques et créa les premières corporations d’étu¬ 
diants « Philomates », « Philarètes». etc. Les sciences 
et la littérature n’étaient pas les objets exclusifs de 
leur juvénile activité ; ils avaient encore souci de 
leur progrès moral et comprenaient déjà la nécessité 
de se rapprocher du peuple. 

Les idées démocratiques, nuancées d’un certain 
nationalisme lituanien, germent aussi dans le corps 
professoral. S. Staniewicz recueille les chansons 
lituaniennes ; Danitowicz étudie le droit lituanien et 
J. Jaroszewicz travaille à la solution du problème 
d’une civilisation proprement nationale. 

C’est à Vilna que se forment les futurs ouvriers 
des lettres lituaniennes : S. Daukantas comme histo- 

1 Piotr Chmielowski. Adam Mickiewicz , t. T, p. 8. Remarquons 
que, pour les écrivaius polonais, la Lituanie est tout simplement une 
« partie » de la Pologne. 



Adam Miclricicicz , Horowilz. 






— 153 — 


rien, M. Valancius qui sera à la fois évêque et litté¬ 
rateur. 

Docile à l’appel du temps, l’Université de Vilna 
subit donc une évolution dans le sens démocratique 
et national, mais à mesure qu'elle se montrait 
capable de donner à cette tendance des formes con¬ 
crètes et définies, son action était contrariée et limitée 
par le gouvernement russe qui finit par la supprimer 
en 1840. Une seconde fois, le vainqueur, inquiet, 
cherchait à prévenir toute possibilité d’une renais¬ 
sance lituanienne. 

S'il n’a pas été donné à l’Université de Vilna d’ou¬ 
vrir une ère nouvelle dans la vie nationale de la 
Lituanie, elle a du moins réussi à totaliser les pro¬ 
grès accomplis par celle-ci dans la voie de la civili¬ 
sation pendant la période de ses rapports avec la 
Pologne. Nous ne pouvons passer ici en revue tous 
les faits et tous les personnages qui ont marqué ces 
progrès; nous nous contenterons de les étudier dans 
l’homme qui les résume : Adam Mickiewicz. 


IV 

L’homme de génie a toujours en lui quelque chose 
d’inaccessible, à nous autres, simples mortels, 
comme le sommet d’une très haute montagne qui se 
perd dans les nuages. Il y a bien, de tous côtés, 
pour l'escalader, des sentiers plus ou moins abrupts, 
mais l’ascension est pénible ; à mesure que l’on 
s’élève, la montagne s’ouvre plus largement à la 
vue; elle ne montre cependant qu’une de ses faces 
et, parvenu au sommet, le voyageur, qui se réjouis¬ 
sait de l’embrasser tout entière d’un regard, se trouve 
souvent au milieu d’un impénétrable brouillard. 


— 154 — 


Pareille déconvenue attend celui qui entreprend 
l’étude, même approfondie, d’un esprit génial. On 
comprend dès lors que nous ayons conscience de 
notre faiblesse devant la tâche qui s’impose mainte¬ 
nant de donner au lecteur une idée aussi exacte que 
possible d’un des plus grands esprits du XIX e siècle; 
le cadre de cet ouvrage nous cantonne étroitement ; 
nous choisirons donc, pour conduire le lecteur au 
sommet de la montagne, parmi les innombrables 
sentiers celui qu’éclairent les rayons du levant et 
les rayons du couchant, celui que Mickiewicz lui- 
même a suivi et où il s’est rencontré avec le peuple 
lituanien. 

Adam Mickiewicz appartenait à la famille des 
Rimvidas qui habitait le futur gouvernement de 
Vilna. Ces Rimvidas se tirent appeler dans la suite 
Mickiewicz. du nom d’une localité Mickowce. A la 
fin du XVII e siècle, les ancêtres d’Adam Mickiewicz 
vinrent s’établir dans la région de Nowogrôdek, et 
c’est là, exactement au village de Zaosie qu’il naquit 
le 24 décembre (vieux style) 1798. 

Nowogrôdek avait été la capitale de l’Etat litua¬ 
nien du temps de Mindaugis (XIII e siècle), premier 
prince de Lituanie, qui reçut à la fois le baptême et 
la couronne royale. Cinq siècles plus tard, la capi¬ 
tale qui, primitivement située sur les confins mêmes 
du territoire lituanien, avait partagé la gloire de la 
Lituanie lors de son expansion à l’Orient, n’était 
plus qu’une petite bourgade entraînée dans sa déca¬ 
dence quand les Polonais y eurent érigé leur « état 
de possession ». La première période avait laissé 
sur les habitants de Nowogrôdek l’empreinte des 
Blancs-Russiens dont ils avaient pris la langue ; la 
seconde leur donna la culture polonaise et fit du 
polonais la langue de leur aristocratie. 


— 155 — 


Cet héritage d’un passé séculaire et hétérogène, 
Koéciuszko l’avait aussi porté avant Mickiewicz. 
Tous deux eurent Nowogrôdek pour patrie, tous 
deux subirent dès l’enfance les influences diverses 
qui avaient façonné successivement la Lituanie. La 
nature poétique de Mickiewicz fut particulièrement 
sensible à son ambiance, mais les différentes em¬ 
preintes dont elle fut marquée ne purent altérer le 
fond même de son tempérament : le sang lituanien 
coulait dans ses veines, et le sceau physiologique de 
la race, il ne faut pas l’oublier, apparaît dans la vie 
du peuple lituanien comme un facteur permanent et 
caractéristique de sa nationalité par le contact intime 
qu’il garde avec la nature; ce sens du rythme cos¬ 
mique intensifie son activité. 

Pureté de race, sympathie innée pour la nature, 
génie personnel apparenté au génie populaire ; tout 
cela se rencontre à un degré éminent chez Mickie¬ 
wicz et acquiert une signification toujours plus pro¬ 
fonde à mesure qu’il pénètre davantage dans la vie 
et l'histoire de son peuple. Il avait, dans son exté¬ 
rieur et son tempérament, quelque chose de tout à 
fait lituanien, par quoi ceux qui le connaissaient le 
distinguaient de la société polonaise qu’il fréquentait 
cependant assidûment. L’écrivain révolutionnaire 
russe A. Herzen n’hésite pas à souligner cette phy¬ 
sionomie nettement lituanienne. Mickiewicz avait 
pour la nature lituanienne un tel attachement, lui 
qui courut par le monde et put admirer toutes les 
merveilles, qu’il en conserva toujours au cœur la 
tenace nostalgie et fit, pour la chanter, des vers 
impérissables. Son œuvre, enfin, procède spirituel¬ 
lement du génie créateur lituanien et, bien qu’il ait 
écrit surtout en polonais, en français même parfois, 
sa poésie et sa philosophie restèrent toujours appa- 


— 156 — 


rentées à l’esprit de son peuple. Ses ouvrages les 
plus saillants ont pour sujet la vie de la Lituanie, 
et, môme quand son essor l’emportait loin des réa¬ 
lités concrètes dans la sphère idéale de l’universelle 
humanité, il revêtait ses géniales intuitions des for¬ 
mes de la pensée lituanienne. Bref, son tempérament 
naturel offrait toutes les particularités psycho-phy¬ 
siologiques de sa race. 

Il reçut, d’autre part, une culture intellectuelle 
conforme à l’évolution nationale et mentale accom¬ 
plie dans la haute société lituanienne. 

Il fit ses études secondaires à l’école polonaise de 
Nowogrôdek, dirigée par les dominicains, et ses 
études supérieures à l’Université de Vilna, au temps 
même de sa plus grande splendeur (1815-1819). 
Sous la double influence de l’époque et de l’éduca¬ 
tion lituano-polonaise, Mickiewicz acquit là un fort 
penchant à l’individualisme qui fut plus tard dans 
sa vie une véritable pierre d’achoppement; ce pen¬ 
chant, qui apparaît si puissant et si personnel dans 
son œuvre, ne put cependant rompre la commu¬ 
nion intime avec la nature et avec l’àme de son 
peuple. Ce contraste n’est-il pas celui-là même qui, 
en Lituanie, oppose les qualités de race et les desti¬ 
nées historiques? Il explique du moins les rapports 
de Mickiewicz et de la Pologne. 

Malgré toutes les tentatives d’assimilation, aucune 
fusion, ni psychologique, ni physiologique, n’a pu 
se produire entre les deux races, lituanienne et 
polonaise. Sauf de rares exceptions, il n’y eut jamais 
entre Polonais et Lituaniens polonisés qu’une com¬ 
munauté abstraite ; les événements historiques 
pouvaient bien rapprocher ceux-ci de la Pologne, la 
race les rattachait à la Lituanie : il en fut exacte¬ 
ment de même pour Mickiewicz. Des liens de 


— 157 — 


parenté spirituelle, héritage d’une période déjà 
longue où ceux de sa caste s’étaient imprégnés d’un 
esprit étranger, l’attachaient à la Pologne ; il cherchait 
du moins à les idéaliser. Ainsi, dans un moment 
d’extrême exaltation patriotique, après la répression 
du mouvement de 1830, il aperçoit dans les rapports 
historiques de la-Lituanie et de la Pologne le sym¬ 
bole de la future union des peuples : « Un grand 
peuple, dit-il, la Lituanie, s’unit un jour à la 
Pologne comme l'homme et la femme, deux âmes 
dans un même corps. Il n’y avait encore jamais eu 
aussi étroite alliance entre deux peuples. Il y en 
aura dans la suite. Ce lien, cette union entre Litua¬ 
nie et Pologne, est l’image de l’union prochaine de 
tous les peuples chrétiens au nom de la foi et de la 
liberté. 

La différence profonde qui sépare la psychologie 
nationale des Polonais et celle des Lituaniens, 
Mickiewicz l’apercevait ; cependant il concevait 
entre eux une union où les traits particuliers de la 
nationalité lituanienne ne trouvaient aucune garan¬ 
tie. « Le Lituanien et le Mazure, dit-il encore, sont 
frères; est-ce que des frères se querellent parce que 
l’un s’appelle Ladislas et l’autre Vytautas ? Ils 
sont de la même famille, de la famille polonaise. 1 2 3 » 
Mickiewicz ne remarque pas que si l’analogie 
entre les rapports des peuples et les rapports 
conjugaux est dépourvue de tout sens réel, il 
n’est pas non plus possible de ramener les Litua¬ 
niens au niveau des Mazures qui ne sont qu’une 
branche du tronc polonais, sans violer le prin- 

1 Adam Mickiewicz. Ksiçgi Narodu Polskiego i Pielgrzymstwa 

Polskiego, p. 45. 

3 Ibid., p. 45. 


- 158 — 


cipe « d’égalité et de fraternité » mis à la base 
de l’union « éternelle » des Polonais et des Litua¬ 
niens. La réalité ne s’inquiète guère du romantisme 
national, et la preuve s’en trouve justement dans 
les noms cités par Mickiewicz et qu’il a tirés de 
l’histoire des rapports lituano-polonais. Le roi 
Jagellon, qui portait le nom de Ladislas, et son 
cousin, le grand-duc Vytautas, furent les repré¬ 
sentants de deux idées nationales opposées et, 
durant presque toute leur vie, menèrent l’un contre 
l’autre une lutte acharnée. Les circonstances 
mystérieuses dans lesquelles Vytautas mourut, au 
moment où, pour proclamer l’indépendance de la 
Lituanie, il allait ceindre lui-même la couronne 
royale, jettent une ombre suspecte sur l’ambitieux 
Jagellon. 

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il se refuse à recon¬ 
naître la souveraineté de la nationalité lituanienne, 
Mickiewicz a des vues remarquables sur le problème 
auquel il accorde une importance et une ampleur 
universelles. Après avoir prétendu dans son cours 
à Paris que les Lituaniens n'ont môme pas la con¬ 
science de leur nationalité et qu’en tout cas ils ne 
songent pas à l’affirmer dans la langue, il ajoute : 
« le peuple lituanien tient.... la clef de toutes les 
questions slaves 1 ». 

En réalité, ce qui l’unissaità la Pologne, c’était un 
lien d'idéalisme abstrait, tandis qu’il tenait à la 
Lituanie par les fibres mêmes de son cœur ; et voilà 
pourquoi il commence sa dernière œuvre, Pan 
Tadeusz, par une invocation à la Lituanie qu’il 
appelle sa patrie : 

1 Adam Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre « Les 
Slaves », p. 129. 


— 159 — 


Litwo ! ojczyzno moja ! ty jestes jaJc zdrowie ; 

Ile ciq trzeba cenic , ten tylko siç dowie , 

Kto ciç stracil Dzis pieknosc iwa 10 catej ozdobie 
Widzç i opisujç , bo tçskniç po tobie. 1 Il 

Arthur Gôrski, à qui l’on doit une remarquable 
étude sur Mickiewicz, rapporte le fait suivant : «Se 
trouvant vers la fin de sa vie sur les bords de 
l’Atlantique durant les mois d’été, Mickiewicz eut 
un songe qu’il rappelle dans une lettre à Tonianski. 
Un ami lui apparut et lui chanta une quantité de 
romances populaires, mais surtout une dont la 
mélodie et même quelques strophes restèrent dans 
sa mémoire. Comme il voulait en apprendre les 
paroles aux compatriotes qui se trouvaient avec lui, 
l’ami lui en fit défense en disant : « Donnez-leur 
l’air de la chanson, mais, pour Dieu! gardez-vous de 
leur en communiquer les paroles. » « C’est le temps, 
ajoute avec raison A. Gôrski, qui donne des paroles 
à la chanson. s » En effet, dans l’œuvre de sa vie, 
Mickiewicz chante la mélodie de l’âme populaire 
lituanienne, mais il y adapte les paroles que lui 
fournissent les derniers siècles de l'histoire. Quelle 
est donc cette mélodie étrange ? 

La nature et l’éducation firent de Mickiewicz un 
homme où se trouvait la gamme entière des quali¬ 
tés les plus diverses. En le comparant aux poètes 
purement polonais, le professeur J. Kallenbach dit 

1 Y. Gasztowtt doüne de ce passage une traduction qui serait fidèle 
si le nom de « Lituanie », contenu dans l’original, n’y était oublié : 

Patrie ! Il est de toi comme de la santé. 

Pour avoir tout ton prix, pour sentir ta beauté, 

Il faut t’avoir perdue. Aussi, je puis décrire 
Tes charmes, aujourd’hui qu’après toi je soupire. 

Thadée Soplitza (Pan Tadeusz) ou La Lituanie en 1812. Poème 
d’Adam Mickiewicz, traduit par Y. Gasztowtt. p. 1. 

2 A. Gôrski. Monsalwat .. Rzecz o Adamie Mickiewiczu, p. 14. 


— 160 — 


que « dans Adam Mickiewicz seul la magnificence 
du verbe et la puissance de l’esprit forment un 
alliage fondu à la chaleur d’un sentiment surhu¬ 
main et ardent comme la colonne de feu des géné¬ 
rations passées et à venir» 1 . Et l’un de ces poètes 
polonais, Sigismond Krasinski, rendait à Mickie¬ 
wicz ce témoignage non moins caractéristique : 
« C’est un homme qui, au niveau de la civilisation 
européenne, sait merveilleusement accorder la sèche 
réalité aux sublimes pensées de la poésie et de la 
philosophie. 2 » 

Un tempérament excessivement actif et finement 
sensible aux manifestations cosmiques de l’univers 
valut à Mickiewicz un rare don d’inspiration. 
« Mickiewicz, dit A. Gôrski, avait une nature inspi¬ 
rée ; il créait sous l’influence d’une inspiration 
débordante, dont il s’efforçait de faire le fond même 
de la vie. Ainsi s’expliquent l’admirable virtuosité 
du poète et la valeur intrinsèque de ses œuvres. 3 » 
L’inspiration concilie le sentiment et l’intelligence, 
la foi et la raison parce qu’elle met conjointement 
en œuvre les énergies individuelles et les forces 
universelles. Aussi Mickiewicz « plaçait l’inspira¬ 
tion au-dessus de la raison et pensait que seuls les 
prophètes furent de vrais poètes » 4 . 

Parmi les grands poètes du XIX e siècle, il en est 
peu qui furent mieux inspirés que Mickiewicz. 
L’impétuosité de son inspiration produisait l’im¬ 
pression d’un grandiose phénomène cosmique. Un 
rare don d’improvisation permettait de l’observer 
au moment même de la création poétique. Mickie- 

4 J KalleDbacb. Adam Mickiewicz , t. Il, p. 389. 

* P. Chmielovvski. Adam Mickiewicz, t. II, p. 88. 

3 A. Gôrski op. cit., p. 41. 

4 P. Chmielovvski, op. cit., t. Il, p. 18. 


— 161 


wicz était alors transfiguré. Son visage devenait 
« terrible comme celui d’un prophète » ; de ses 
lèvres s’échappait un tel torrent de paroles mysté¬ 
rieuses, qu’il paraissait « oppressé par quelque 
esprit ». Certains des auditeurs s’attendrissaient 
jusqu’aux larmes ; d'autres ressentaient comme une 
commotion nerveuse. On raconte même que, quand 
le poète inspiré traversait les rues de Rome ou de 
Constantinople, la foule s’agenouillait devant son 
visage qu’illuminait le reflet de la divine poésie. 

Mickiewicz possédait un don de divination qu’il 
eut plus d’une fois l’occasion de constater. Aussi 
écrivit-il une Histoire de l'avenir qu'il ne se décida 
d’ailleurs ni à publier ni à conserver. Les passages 
qui nous en sont connus prouvent à quel point il 
avait le regard pénétrant, par exemple en ce qui 
concerne le progrès matériel. Une des convictions 
intimes de Mickiewicz était qu’une guerre univer¬ 
selle devait faire germer la liberté de tous les peu¬ 
ples, aussi met-il sur les lèvres des pèlerins polonais 
et lituaniens cette prière : « Accorde-nous la guerre 
générale pour libérer les peuples, nous t’en prions, 
Seigneur. 1 » 

Une richesse admirable de ressources spirituelles, 
une inspiration vivante et une extraordinaire perspi¬ 
cacité, tel est le fond du génie créateur de Mickie¬ 
wicz. La vie et la poésie étaient pour lui insépara¬ 
bles. Ses ouvrages sont vivants commedes prouesses, 
féconds comme des hauts faits; ses actes sont les 
épisodes d’un drame, les reliefs d’un marbre d’art. 
Sa vie bouillonnante et son œuvre inspirée furent 
une ascension ininterrompue, jusqu’au jour où il 
trouva au Caucase le rocher de Prométhée. 11 suivit, 

1 Traduction empruntée à l’ouvrage de S. Sarrazin. Les Grands 
Poètes Romantiques de la Pologne , p. 143. 


u 


16!2 — 


d’ailleurs, pour monter, deux voies diverses, mais 
qui ne s’excluent pas. Imaginons deux spirales infi¬ 
nies qui se perdent dans l’immensité des cieux, 
l’une élargissant ses anneaux, l’autre les rétrécis¬ 
sant; à l’infini, celle-ci se terminera par un point 
qui sera le centre de la dernière spire de l’autre ; 
ainsi s’accomplit l’évolution qui mène l’homme de 
son point de vue individuel à l’infinie perspective de 
l’universalité. Ainsi se fit le développement spirituel 
de Mickiewicz. 

Les relations qu’il entretint avec la Pologne et la 
Russie étendirent son horizon en lui permettant de 
pénétrer l’âme de l’Orient et celle de l’Occident, 
dont il voyait de près les cultures. Mais, esprit syn¬ 
thétique, il ne pouvait porter de jugement exclusif 
ni sur la Pologne et son régime républicain-aristo¬ 
cratique ni sur l’autocratique Russie, et, bien que 
ses sympathies personnelles et ses goûts intellec¬ 
tuels l’attirassent davantage vers la première, il 
reconnaissait aux deux peuples leur signification 
dans le monde slave et la vie européenne. Tous 
deux, pensait-il, ont défendu la civilisation chré¬ 
tienne contre la menace barbare : la Russie a retenu 
les Mongols, en leur opposant une résistance sou¬ 
vent passive ; la Pologne a lutté contre les Turcs, 
mais en prenant l’offensive avec des alternatives 
d’échecs et de succès. Durant le séjour qu’il fit à 
Moscou, Mickiewicz eut même l’idée d’éditer un 
journal en langue polonaise pour rapprocher et 
mettre en contact les cultures des deux pays. 

Plus tard, étant au Collège de France, il s’attira à 
ce sujet, de la part des patriotes polonais, le 
reproche de prendre la défense des Russes oppres¬ 
seurs des Polonais. En réalité, parce que. Litua¬ 
nien, il lui était plus facile de s’élever au-dessus des 


— 163 — 


contingences qui fixaient pour un temps les rapports 
de la Russie et de la Pologne, et, dans ce sens, il 
aurait pu dire à bon droit de lui-même qu’il tenait 
« la clef de toutes les questions slaves ». Plus il 
comprenait l’Orient et l'Occident, plus il s’attachait 
à l’idéal lituanien. Le sort même voulut qu’il vécût, 
après son expulsion de Lituanie, d’abord au milieu 
des Russes (1824-1829), puis jusqu’à la fin de sa vie 
(1829-1855) à l’ouest de l’Europe, très souvent parmi 
des émigrants polonais. Dans sa poésie, parlant de 
l’essor illimité qui tente son génie, il aimait à 
répéter que ses ailes couvrent le monde de l’Orient à 
l’Occident : « Les voilà ces deux ailes, dit-il indirec¬ 
tement de lui-même dans le monologue de Konrad. 
Elles suffiront ... je les étendrai du couchant à 
l’aurore ; de la gauche, je frapperai le passé de la 
droite, l’avenir... 1 » 

Man tycli sJcrzydel dwoje ; 

Wystarczq: od zachodu na ivschôdje rozsztrzç. 

Lewem o przeszlosc , praivem o przysztosc uderzç ... a 

Ce n’est donc pas seulement l’espace, mais encore 
le temps que Mickiewicz embrasse dans son uni¬ 
versel amour. 

« Nous croyons, dit-il du haut de sa chaire du 
Collège de France, que pour atteindre les vérités 
nouvelles, il faut d’abord garder les anciennes, les 
défendre, leur consentir des sacrifices ». 3 Et encore : 
« Le génie doit passer par toutes les grandes phases 
de l’humanité pour s’élever à sa propre vie indi¬ 
viduelle ». 4 

Il a passé, lui, par « toutes les grandes phases de 

1 G. Sarrazin, op. cit. p. 157. 

* Pisma A dama Mickiewicza , t. III. p. 133. 

8 A. Gôrski. Monsalivat, p. 159. 

4 J. Kallenbach. Adam Mickieioicz, t. II, p. 241. 


— 164 — 


l’humanité ». Formé à l’école du classicisme qui 
prépare l’esprit humain à son universel épanouis¬ 
sement, il garda de cette discipline ce qu’elle a 
d’impérissable, puis se fit le champion ardent des 
nouvelles tendances romantiques pour donner à 
son œuvre un parfum de fraîcheur, une pulsation 
de vie. 

Mais de môme que la floraison romantique trouve 
dans le vieux tronc du classicisme nourriture et 
soutien, l’arbre littéraire, pour porter tous ses fruits, 
doit enfoncer ses racines dans l’humus fécond de 
la vie réelle : Mickiewicz en eut l'intuition et c’est 
ainsi qu’il passa au réalisme. Enfin, quand il créa 
son chef-d'œuvre Pan Tadeusz, il sentit le besoin 
d’élever la poésie de quelques tons, comme il le 
disait lui-même. Cela annonçait la dernière étape 
d’une évolution qui le conduisit « du réel au plus 
réel » et qui mérite ainsi le nom de symbolisme 
intégral. « Il me semble, explique-t-il, qu’un temps 
viendra où de nouveau il faudra être saint pour être 
poète, où l’inspiration et une science sublime des 
choses que la raison ne peut exprimer seront néces¬ 
saires pour inspirer aux hommes le respect de l’art 
qui, trop longtemps, fut une actrice, puis une fille 
dissolue, et enfin une gazette politique. Cette pensée 
éveille souvent en moi un sentiment de regret et 
presque du chagrin ; il me semble que, comme 
Moïse, j’aperçois du haut de la montagne la terre 
promise de la poésie, mais je sens que je suis indigne 
d'y entrer. » 1 

II n’est guère douteux que Mickiewicz, en disant 
« actrice », ait eu en vue l’élégance affectée des 
pseudo-classiques ; « la fille dissolue » s’applique 


1 P. Chrnielovvski. Adam Mickieii'icz , t. II. p. 244. 


— 165 — 


alors à l’école romantique et à ses licences, comme 
« la gazette politique » rappelle la partialité et le ton 
chroniqueur des réalistes. 

Certes, aucun des grands poètes contemporains 
n’eut des dons aussi multiples que Mickiewicz; 
aucun ne fut, comme lui, préparé par degrés à accom¬ 
plir une nouvelle et vaste synthèse poétique; aussi, 
quand son talent eut atteint sa maturité, il ne 
négligea rien de ce que les phases antérieures de 
l’évolution littéraire mettaient à sa disposition, tout 
en évitant leurs excès, et néanmoins, par un tra¬ 
gique caprice du sort, sur lequel nous reviendrons, 
il dut, comme il l'avait pressenti, s’arrêter aux portes 
do la « terre promise ». 

Le premier recueil de poésies de Mickiewicz parut 
en 1822, à Yilna. Il contenait des ballades et des 
romances et s’ouvrait par une préface où l’auteur 
faisait incursion dans le domaine delà critique litté¬ 
raire pour prendre la défense de la poésie roman¬ 
tique. C’est que, en effet, il avait écrit auparavant 
une analyse critique du poème de Tomaszewski, 
la Jaffellonnide, en s’inspirant des règles de l’esthé¬ 
tique classique qu’il avait d’ailleurs lui-même obser¬ 
vées dans ses premiers essais. Le premier tome de 
ses poésies révélait une évolution complète dans le 
sens du romantisme ; ses sources d’inspiration 
étaient maintenant la nature, les chansons et les 
croyances populaires de la Lituanie, telles du moins 
qu’elles apparaissent dans une région qu’avaient si 
longtemps imprégnée les influences blanc-russiennes 
et polonaises. Mickiewicz a exprimé ses vues sur 
l’importance de l’élément populaire en poésie, dans 
des lignes dont voici la traduction : 

« Légende populaire ! Arche d’alliance entre les 


— 166 - 


temps anciens et les temps nouveaux! le peuple 
dépose en toi l’arme de son héros, le tissu de ses 
pensées, la fleur de ses sentiments ! Arche ! nul 
coup ne peut te briser, tant que ton propre peuple 
ne t’a point outragée. O chant populaire ! tu veilles 
en sentinelle sur les souvenirs de l’Eglise nationale, 
avec les ailes et la voix de l’archange..., parfois aussi 
tu manies le glaive de l’archange. » 1 

En 1823, Mickiewicz publie un second volume. Un 
poème historique Graéyna, et deux parties (les II e 
et IV e ) d’un drame Dzicidy (Aïeux) y trouvèrent 
place. On sent que le poète a déjà de l’histoire et de 
la vie lituaniennes une connaissance plus intime, 
acquise en partie à l’Université de Vilna, en partie 
durant le séjour qu’il fit à Kovno (1819-1823), en 
qualité de professeur à l’école de district. 

Graéyna (du lituanien grazi merg-ina = belle 
jeune fille) est un poème héroïque, tiré du passé his¬ 
torique de la Lituanie. Le principal personnage est 
la jeune épouse du prince de Nowogrôdek Litawor : 
elle a revêtu l’armure de son époux et conduit les 
troupes lituaniennes contre les chevaliers teutons : 
elle les met en déroute puis trouve sur le champ de 
bataille une mort glorieuse. Le sujet a beau être 
national, la forme est encore classique, tandis que 
les deux parties du drame Dziady sont franchement 
œuvre romantique. 

Dans les « Aïeux », qu’il composa par fragments 
et dans des circonstances très diverses, on sent que 
le poète cherche à se frayer une voie propre sur le 
terrain de la création dramatique. Cette œuvre 
exprime essentiellement la conviction qu'a le peuple 
lituanien d’un psychisme universel, d’une métem- 


1 G. Sarrazin. Les grands Poètes Romantiques de la Pologne , p. 127. 


— 167 — 


psycose spirituelle et d’une solidarité des âmes* telle 
que nous l’avons indiquée en étudiant la mytho¬ 
logie de ce peuple. 

Le titre même Dziady (Aïeux) est à rapporter à la 
fête de la commémoration des défunts qui eut tou¬ 
jours en Lituanie un caractère particulièrement 
solennel. Au jour de cette fête on distribuait des 
aumônes aux mendiants qui étaient réunis devant 
les églises et dans les cimetières, et à qui l’on don¬ 
nait souvent le nom polonais de dziady. Ces aumônes 
étaient un symbole : elles signifiaient une sorte 
d’assistance aux trépassés, une contribution à leurs 
besoins, assurée par la mystérieuse solidarité des 
âmes. Remarquons à ce propos qu’aujourd’hui 
encore, en bien des endroits de Lituanie, des files 
entières de mendiants prennent part aux funérailles 
et continuent à y jouer leur rôle traditionnel. 

En mettant en scène les conceptions lituaniennes, 
Mickiewicz ne pensait pas seulement au décor. Vrai 
fils de sa race, il croyait comme elle en un animisme 
universel et à la communion des esprits. Comme 
d’autres, il prenait l’intrigue de son drame dans la 
psychologie individuelle d’un personnage; ce per¬ 
sonnage, il le mettait ensuite en contact avec son 
peuple et nouait ainsi une nouvelle intrigue où de 
personnel l’intérêt devenait national ; il ne s’arrêtait 
pas là et, passant aux grands problèmes de l’huma¬ 
nité, il amenait la collision dramatique sur le ter¬ 
rain métaphysique. Pour lui, l’intérêt s’avive à 
mesüre que s’élargit l’objet de l’amour. Doué lui- 
même d’une sensibilité intense, il aima tout ce que 
l’on peut aimer : son semblable, sa patrie, l’huma¬ 
nité, et il y eut toujours dans cet amour quelque 
chose de dramatique par tout ce que son objet refu¬ 
sait à ses aspirations idéales. 


— 168 — 


Si l’on admet cette sorte de hiérarchie du drame, 
correspondant à la portée du sentiment et à l’am¬ 
pleur de son objet, on constate que chez Mickiewicz 
le drame s’élève par degrés en une sorte de transfi¬ 
guration spirituelle. 

Un drame d’amour, voilà ce que sont les « Aïeux » 
dans leurs II e et IV e parties. La II e partie réunit 
les éléments de l’action ; elle nous mène au milieu 
de fêtes populaires où des chansons naïves, mais 
d’une admirable profondeur de pensée, nous disent 
la solidarité morale des hommes et le triomphe futur 
de la justice. La IV e partie fait avec une force extra¬ 
ordinairement pénétrante l’histoire du sentiment 
déçu. C’est au fond le drame personnel de Mickie¬ 
wicz : il aimait une femme, cette femme l’aimait, et 
cependant un autre fut son époux. Mickiewicz vivait 
trop en communion avec l’ûme populaire pour réédi¬ 
ter le Werther de Gœlhe ; il apprit à surmonter la 
douleur de son amour brisé le jour où, avec ses 
compagnons d’étude, il fut jeté en prison pour 
crime de patriotisme. C’est alors qu’il se sentit étroi¬ 
tement solidaire de ses semblables ; en souffrant 
pour eux il en vint à mépriser sa propre souffrance. 
Cette mésaventure l’arracha à l’égoïsme de l'amour 
individuel et le fît se donner tout entier au sentiment 
national. C’est lui qui inspira plus tard la III e partie 
des « Aïeux », écrite après la triste fin du soulè¬ 
vement de 1830 et où Conrad prend la place de 
Gustave. 

Remarquons en passant que, par suite de chan¬ 
gements apportés au plan primitif, les différentes 
parties des « Aïeux » ne sont pas numérotées dans 
leur véritable ordre de succession. Cette III e partie 
n’est pas seulement en elle-même la dernière du 
drame, mais encore la conclusion de l’œuvre poé- 



Partie de la Sonate Les Pyramides, N. Curlionis. 









— 169 — 


tique de Mickiewicz, bien qu’il ait encore écrit plus 
tard l’épopée Pan Tadeusz. Aussi, nous trouvons 
préférable de remettre son étude au moment où nous 
définirons le drame même de sa vie. 

C’est durant son exil en Russie (1824-1829) que 
virent le jour deux de ses œuvres maîtresses : Les 
Sonnets de Crimée , et Konrad Wallenrod. Le pur 
lyrisme des Sonnets berce doucement sa douleur 
qui s’endort au rythme de la merveilleuse nature de 
Crimée, cet « Orient en miniature », comme l’appe¬ 
lait Mickiewicz. 

Konrad Wallenrod est un poème héroïque du temps 
des luttes entre les Lituaniens et l'Ordre teutonique 
des Porte-Croix. L’auteur y représente l’effort d'un 
homme de cœur pour sauver et venger sa patrie. Un 
Lituanien a été enlevé par les Teutons ; il grandit 
au milieu d’eux jusqu’au jour où, les siens l’ayant 
délivré, il revoit le sol natal. Il se rend compte alors 
du danger que ses ennemis constituent pour son 
pays et décide de retourner au milieu d’eux pour 
ruiner leur puissance par la trahison. « Konrad 
Wallenrod », c’est le nom qu’il portait chez les Teu¬ 
tons, gravit tous les échelons de la hiérarchie de 
l’Ordre et en devient Grand Maître. Il fait alors en 
sorte que dans leur lutte avec la Lituanie les Porte- 
Croix subissent défaite sur défaite, et au moment 
où la trahison va être reconnue il se donne la 
mort. 

Conrad Wallenrod était la première transforma¬ 
tion de Gustave; mais, héros trop exclusivement 
national, il «finit par le suicide. Pour Mickiewicz 
cependant, la vie même est un critérium de vérité ; 
aussi la solution du problème national, telle que 
« Konrad Wallenrod » la donnait, ne pouvait le 
satisfaire. De même qu’auparavant l’individualisme 


— 170 


personnel avait dû se régénérer dans le sentiment 
patriotique pour sauver Gustave dans la personne 
de Conrad, maintenant l’individualisme national 
devait se résoudre en solidarité largement humaine 
pour sauver Conrad, transformé en Prométhée. 

Au moment où germe dans l’esprit de Mickiewicz 
l’idée de cette métamorphose, les événements sem¬ 
blent vouloir en accélérer la maturation. L’exilé 
reçoit, en effet, la permission de quitter la Russie 
et de gagner l’Europe occidentale. Les impressions 
qu’il y recueille forment un contraste frappant avec 
les souvenirs qu’il apporte, bien vivants encore, de 
l’Orient. Le rapide progrès de la culture matérielle 
en Occident attire tout particulièrement son attention, 
et le fait réfléchir au sens véritable de la culture en 
général. Finalement, il acquiert la conviction qu’il 
n’en faut point chercher en dehors de la religion. 

Par suite, ses dispositions au mysticisme s’accen¬ 
tuent, surtout durant son séjour à Rome. 11 y con¬ 
çoit le plan d’un nouveau Prométhée, victime cos¬ 
mique dont le Christ doit briser les fers. 

Mais en ce moment même (fin 1830) une insur¬ 
rection éclate en Pologne et Mickiewicz se trouve 
placé dans une position angoissante. Lituanien, il 
sait que la querelle russo- polonaise n’a qu’une im¬ 
portance relative ; citoyen de la république lituano- 
polonaise, il sent que son devoir l’appelle à participer 
au soulèvement. Mais, connaissant la Russie de par 
les récentes observations qu’il y a pu faire, il se rend 
compte que la tentative est vouée à l’insuccès. Outre 
cela, son esprit inquiet cherchait alors la solution des 
vastes problèmes qui s’imposent aux hautes intelli¬ 
gences et le rendait pour ainsi dire incapable d’agir 
pratiquement. 

Dans cet état d’indécision et d’incertitude les dif- 


171 — 


ficultés extérieures qui s’opposaient à sa coopération 
au soulèvement lui parurent insurmontables, bien 
qu’il fût déjà parvenu aux frontières du royaume de 
Pologne. Entre temps, le soulèvement échoua. De¬ 
vant ce triomphe de la force sur les droits sacrés 
des peuples Mickiewicz se demanda le pourquoi des 
maux qui frappaient sa patrie, et la question de son 
concours à l’œuvre libératrice se posa sous un jour 
nouveau. Son patriotisme meurtri lui inspira la 
forme concrète d'une nouvelle incarnation de Conrad, 
et sa conviction de la solidarité morale de tous les 
peuples l’aida à cristalliser son idée de la vocation 
messianique de sa double patrie. 

C’est dans ces circonstances que parurent la III ,! 
partie des A ïeux et les Livres des pèlerins polonais, 
ouvrages écrits après l’insurrection de 1830. 

Cette III e partie des Aïeux n’était que le majes¬ 
tueux prélude de Prométhée, dont il conçut l’idée, 
mais qu’il n’écrivit pas. 

En 1842-44, il donna son œuvre maîtresse, Sire 
Thadée ou la Lituanie en 1812 ; ce n’est pas seule¬ 
ment l’adieu du poète à sa muse, mais encore l’évo¬ 
cation d’une époque entière qui apparaît, se déroule 
sous nos yeux et s’efface dans le passé. Ce poème 
que la critique (Georges Brandès, par exemple), a 
appelé l’unique épopée du XIX e siècle, épopée natio¬ 
nale, mais non classique, peint la vie de la société 
contemporaine de la Lituanie. L’auteur, semble-t-il, 
y règle les comptes de son époque et cela avec une 
tranquillité d’esprit surprenante. Seule l’épithète 
« dernier », fréquemment répétée, l’attache aux 
choses et aux gens comme l’ombre mélancolique du 
soir. On dirait qu’un dernier rayon du soleil cou¬ 
chant éclaire la nature et les hommes et que le 
passé s’enfonce dans la nuit. Le poète cependant ne 


— 172 — 


désespère pas; il sait qu’un soleil nouveau se lèvera 
et que sa patrie rajeunie se dressera dans l’aurore. 

Cette épopée marque dans la vie de Mickiewicz la 
fin d’une première période qui fut surtout lyrique et 
épique ; la deuxième amènera le dénouement du 
drame dont Mickiewicz fut à la fois l’auteur et l’ac¬ 
teur, car si sa poésie est la vie, sa vie même est 
encore de la poésie, de sorte que A. Gorski a pu dire 
que si l’œuvre de Mickiewicz devait un jour tomber 
dans l’oubli, « le poème de sa vie garderait encore 
toute son emprise sur les cœurs, parce qu'on y 
trouve la joie amère de l’expiation 1 ». 

Ces mots de Sarrazin achèvent de caractériser 
l’œuvre de Mickiewicz : « Grand poète lyrique et 
grand poète épique tour à tour. Je vous prie de vous 
imaginer quel ensemble de dons cela suppose et de 
vous dire, en outre, que, si c’est déjà chose peu 
commune que de rencontrer un grand génie litté¬ 
raire, il est encore bien plus rare de trouver chez le 
même homme la souplesse, la flexibilité, la variété, 
c’est-à-dire le don de métamorphose. Cela, c’est la 
perle sans prix : tant d’artistes n’ont qu’une seule 
note! Mais de penser que non seulement un homme 
fut assez fort pour exprimer, avec une puissance 
d’images et d'apostrophes inconnue depuis les 
bardes antiques, la plus foudroyante et la plus 
sublime des protestations en faveur de la Justice et 
de l’Idéal moral violés dans la personne de son 
peuple, de penser, dis- je, que non seulement 
l’homme dont je parle fut capable de donner au 
monde un tel spectacle, mais que, de plus, et après 
cette explosion de son cœur, il sut trouver une 
incomparable peinture de toute la vie nationale et se 


1 À. Gôrski, Monsalwat, p. 10. 



Derniers Rayons , N. Curlionis. 



— 173 — 


montrer sans rival dans le récit poétique et pitto¬ 
resque, de même que dans le lyrisme tragique, cela 
confond à la lettre ; et je renonce à trouver des 
mots pour dire l’admiration qu’une œuvre aussi 
vaste m'inspire, au moment où je l’embrasse d’un 
dernier coup d’œil et prends congé d’elle 1 .» 

Nous savons que la Lituanie a subi l’influence de 
l’individualisme polonais. Non seulement Mickie- 
wicz lui a payé son tribut comme d’autres, mais il 
en a tiré ses conséquences extrêmes, théoriques et 
pratiques. Comment cet individualisme a pu se ren¬ 
contrer en lui avec l’universalisme que nous lui 
connaissons, A. Gôrski le fait comprendre dans 
l’ouvrage que nous avons déjà cité et auquel nous 
faisons ce nouvel emprunt : 

« Dans sa recherche de la vérité, dit ce dernier, 
Mickiewicz ne se contente pas de l’unité logique de 
la vie. Il veut plus; il poursuit la logique de ses 
sentiments jusque dans leurs dernières profon¬ 
deurs : il a soif de certitude. 11 comprend fort bien 
que quelque chose peut être logique sans être réel. 
La réalité doit satisfaire non seulement l’esprit, 
mais l’ûme entière de l’homme. Le sentiment est le 
fond de l’être, la pensée n’en est que la projection 
externe. Seul l’accord de ce que nous prenons pour 
la réalité, avec toute la nature de nos sentiments et 
de nos instincts, avec tout le domaine subconscient 
de notre âme, seule cette sensation de repos et d’har¬ 
monie peut enfin nous conduire à la certitude. 

Mickiewicz a soif de certitude ; en d’autres termes, 
il désire croire. Ici nous touchons à l’un de ces points 
où, dans l’organisme de notre poète, l’Occident et 

1 G. Sarrazin. Les Grands Poètes Bomantiques de la Pologne, p. 198. 


— 174 — 


l’Orient se rencontrent. Comme Gœthe et Byron, 
Mickiewicz estime que l’individu ne vaut que par 
lui-même ; aspirer à cette valeur intrinsèque propre 
et en être seul juge, voilà ce qu’il considère comme 
le droit essentiel et le devoir de l’individualisme. 
Partant de ces principes de la culture européenne, 
il s’efforce de développer sans entrave son indivi¬ 
dualité et, par là même, tend à la liberté. 

Mais, en même temps, il y a en lui l’Aryen orien¬ 
tal, l’Hindou. Par lui, il franchit les limites de l’in¬ 
dividualisme, se laisse guider par la chaude lumière 
d’une ardente sensibilité, se perd, se retrouve dans 
l’âme universelle. Il renonce même à regarder le 
monde du seul point de vue esthétique; l’immen¬ 
sité, voilà son champ d’action. Il revient à l’âme de 
l’homme universel, de cet Adam dont parlent la Bible 
et les Livres sacrés de l’Egypte, de la Mésopotamie et 
de l’Inde. Il se fait Homme-Peuple. Il entend réson¬ 
ner en son âme le choeur immense des siècles qui 
tournent dans l’éternité une ronde infinie. Un rythme 
l’arrache à la contemplation du monde extérieur et 
l’entraîne au fond de son être jusqu’à l’étincelle 
créatrice de l’homme, ce microcosme. Là seulement 
il acquiert une pleine et absolue conscience de lui- 
même ; là, son inspiration se rencontre face à face 
avec la suprême puissance : la révélation. 

La révélation, voilà sa plus profonde angoisse. 
Comme la foudre, elle fend le chaos de sa nature, 
perce son cœur d’un aiguillon de feu ; sous le choc, 
la flamme de son esprit jaillit, illumine et s’échappe 
des liens qui retiennent l’homme, pour être libre, 
éternelle et accomplir des merveilles. 

Telles sont les voies que suit Mickiewicz pour 
trouver la certitude *. » 


1 A. Gôrski. Monsalioat , p. 18-19. 


— 175 


Il serait difficile de mieux exposer ce qui faisait 
le fond delà personnalité de Mickiewicz. D’un coup 
d’aile vigoureux, Gôrski rejoint Mickiewicz en plein 
vol et le suit à des hauteurs vertigineuses. Avec 
beaucoup de raison, le critique souligne dans le 
poète trois moments principaux; adepte de la culture 
occidentale, Mickiewicz fonde sur lui-même sa propre 
A r aleur; fils de l’Orient, il atteint les limites extrêmes 
du cosmos infini; esprit mystique, il aspire aux révé¬ 
lations. Ces trois types vivent en lui et cherchent à 
se concilier harmonieusement. 

Mais Mickiewicz était d’une époque où le liberum 
veto polonais était inscrit sur le drapeau de la 
Lituanie. De plus, il était de ce XIX e siècle qui 
reconnut à la civilisation et à la personnalité humaine 
une valeur absolue. Ces circonstances firent que, 
pour Mickiewicz, le problème cultural se posa dans 
le sens de l’individualisme. 

Sa vie le confirme à ses propres yeux dans le rôle 
d’un Prométhée moderne. Il a ressenti, avec une 
ampleur et une intensité qui le mettaient lui-même 
dans l’étonnement, une sympathie innée et inexpli¬ 
cable pour tout le vaste univers. L’admiration dont 
on l’entourait développait encore en lui la conscience 
de sa supériorité. L’éloquence inspirée de ses impro¬ 
visations avait sur ses auditeurs une action presque 
surnaturelle. Dans le cercle de ses amis d’abord, 
plus tard en Russie, dans un plus grand public, le 
poète reçut des témoignages toujours plus nom¬ 
breux de reconnaissance et d’enthousiasme. Pouch¬ 
kine, le plus grand poète russe, s’incline humble¬ 
ment devant son génie et avec une noble franchise 
déclare qu’en présence de Mickiewicz il lui semble 
ne pas exister. A Weimar, Mickiewicz reçoit un 
accueil enthousiaste de la part de Goethe, vieillard, 


— 176 — 


qui, après avoir rendu hommage au génie du jeune 
poète, tient à connaître son opinion sur ses œuvres. 
Son séjour à Rome et, plus tard, à Paris, l'initie aux 
plus grands problèmes de l’esprit et de la matière, 
de la religion et de la culture. Partout, il garde 
son indépendance intellectuelle ; aucune grandeur 
ne peut taire violence à son individualité, car il 
découvre toujours en lui-même, en son génie créa¬ 
teur, des notes plus hautes que celles qui sont 
fournies par la réalité. Il trouve toujours et partout 
des auditeurs parmi les gens les plus éminents de 
son siècle. Les plus hauts établissements d’ensei¬ 
gnement à Lausanne et à Paris ambitionnent l’hon¬ 
neur de le compter parmi leurs maîtres. 

Dans ses œuvres, Mickiewicz a su donner une 
expression à la fois nette et poétique de ce promé- 
théisme dévorant. 

Etant encore adolescent et tout entier sous l’im¬ 
pression de la vie heureuse qu’il menait dans la 
corporation des Philomathes et Philarètes, Mickie¬ 
wicz écrivit une Ode à la jeunesse. C’était le premier 
épanchement de sa veine poétique. L’atmosphère 
toute de camaraderie dans laquelle il se trouvait et 
l’influence idéaliste de la poésie de Schiller le pous¬ 
sèrent à glorifier l’effort commun de la jeunesse 
pour animer d’un nouvel esprit le monde croupis¬ 
sant. Un individualisme marqué y donnait sa pre¬ 
mière note, bien caractéristique ; la généreuse 
ardeur des jeunes y prenait déjà un audacieux 
essor : 

« Celui qui, au berceau, a écrasé la tête de l’hydre, 
étouffera dans sa jeunesse les centaures, arrachera 
à l’enfer sa victime et montera au ciel au milieu des 
lauriers. Pénètre là où le regard n’atteint pas ; brise 
ce que la raison ne peut briser! Jeunesse! ton vol 



Le Paradis , N. Curlionis. 




— 177 — 


est puissant comme celui de l’aigle et ton bras 
frappe comme la foudre ! » 

Dzieckiem w kolebce Jcto leb urwat Hydrze, 

Ten mlody — zdusi Gentaury , 

Piektu ofiarç wydrze , 

Do nieba pôjdzie po laury ! 

Tarn siçgaj , gdzie wzroJc nie siçga, 

Lam , czego rozum nie lamie ! 

Mlodosci ! Or la twych lotôw potçga , 

A jako piorun twe ramiç ! 1 

Konrad, Wallenrod marque une nouvelle étape 
dans la voie de l’individualisme. Agissant dans la 
manière de Byron, une forte personnalité sauve sa 
patrie parla ruse et la trahison. Un tempérament 
comme celui de Mickiewicz ne pouvait y trouver 
satisfaction, et lui-même, dans la suite, a porté sur 
son poème héroïque un jugement désapprobateur. 
Aussi publie-t-il, peu de temps après Konrad Wal¬ 
lenrod, sous le titre de Farys, un petit poème écrit 
dans le style oriental et où l’individualismecosmique 
dans la manière de Goethe trouve une expression 
extraordinairement puissante. 

Farys est un Bédouin téméraire qui s’abandonne au 
galop effréné de son bouillant coursier et s’enfonce 
dans le désert. Rien ne peut l’arrêter dans sa course 
échevelée; l’immensité le grise; que lui importent 
l’arête coupante du rocher, l'œil perçant du milan, 
la menace des nuages, la violence de l’ouragan? Il 
voit sans s’émouvoir les os blanchis des errants que 
la mort a guettés sur la route qu’il suit ; le voici au 
cœur de la solitude, et il triomphe pour avoir vaincu 
l’espace : « J’ai soupiré, lui fait dire le poète, et j'ai 
fièrement fixé les étoiles ; les étoiles m’ont regardé 
de leurs yeux d’or; elles m’ont regardé, parce qu’il 
n’y avait plus que moi sur la terre. » 

1 Dzieia Adama Mickiewicza, t. I, p. 155. 


12 


— 178 — 


Odetchnatcm ! Ku gwiazdom spogladaîem durante ; 

I wszystkie gwiazdy oczyma ziotemi , 

WszstJcie pogladaty ku mnit : 

Bo oprôcz mnie nie bylo nikogo na ziemi . 1 

Ici, pour la première fois, le poète prend conscience 
d’une mesure adéquate et commune qui existe entre 
le monde et l’homme. Dès lors, l’individualisme du 
poète rejette les formes qui le restreignent et prend 
un caractère cosmique. « J’ai étendu à l’univers 
mon étreinte amoureuse ; il me semble que je l’em¬ 
brasse de l’Orient à l’Occident ; ma pensée se perd 
dans l’abîme azuré; plus haut, plus haut et plus 
haut jusqu’au sommet des cieux. Comme l’abeille 
qui laisse sa vie dans la piqûre de son dard, j’ai 
noyé avec ma pensée mon âme dans les cieux. » 

Wyciagnalem ku swicitu ramiona uprzejme , 

Zda sîç, ze go ze wschodu na zachôd obejme. 

Mysl moja ostrzem leci w otchianie btçkitu, 

Wyzej, tuyzej i wyzej, aë do niébios szczytu . 

Jak pszczoia topiqc zadlo i serce z niera grzebie, 

Tak ja za myslq, duszç utopiïem w niébe ! 1 

Mais Mickiewicz ne s’arrête pas à cet individua¬ 
lisme cosmique; il s’élève jusqu’aux régions où 
« confinent le Créateur et la nature » et là il reprend 
l’éternelle querelle de l’homme et de Dieu. C’est 
dans l’improvisation de Conrad, à la troisième partie 
des Aïeux, qu’il atteint le point culminant de son 
envolée poétique; il commence par affirmer la toute- 
puissance de son énergie créatrice : 

« Moi, grand maître, j’étends les mains, je les 
étends jusqu’au ciel... Je pose les doigts sur les 
étoiles comme sur les cercles de verre d’un harmo¬ 
nica. Mon âme fait tourner les étoiles d’un mouve¬ 
ment tantôt lent, tantôt rapide : des millions de 

1 Dzida Adama Mickiewicza, t. I, p. 208. 

» Ibid., 208. 


— 179 — 


tons en découlent ; je les connais tous, je les 
assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse 
en arc-en-ciel, en accords, en strophes, je les 
répands en sons et en rubans de flammes. 1 » 

Ja mistrz wyciqgam dionie , 

Wyciqgam as w niebiosa i Jctadç me dionie 
Na gwiazdach , jak na szklannych harmoniki Jcrçgach. 

To nagiym , to wolnym ruchem , 

Krçcç gwiazdy moim ducliem ; 

Milion tonôw piynie : iv tonôw mïlionie 
Kazdy tonja dobyiem , wiem o kazdym tonie ; 

Zgadzam je, dzielç i taczç, 

I w tçczç, i w akordy i w strofy plqczç, 

Rozlewam je w dzioiekach i w biyskawic wstçgach . 2 

« Ce sont des chants dignes de Dieu, de la 
nature 1... C’est un chant grandiose, un chant 
créateur ! Ce chant, c’est la force, la puissance ; ce 
chant, c’est l’immortalité !... Je sens l’immortalité ; 
j’enfante l’immortalité... Que pourrais-tu faire de 
plus grand, toi. Dieu? Vois comme je tire mes pen¬ 
sées de moi-même; je les incarne en mots ; elles 
volent, se disséminent dans les cieux, roulent, 
jouent, étincellent... 3 » 

Boga, natury godne taTcie pienie ! 

Piesn to wiélka , pieén-tworzenie. 

Taka piesn jest siia, dzielnosc, 

Talca piesn jest niesmiertelnosc ! 

Ja czujç niesmiertelnosc, niesmiertelnosc tworzç : 

Câs Ty wiejzszego mogies zrobié B ose ? 

B airz, ja te mysli dobywam sam z siebie , 

Wcielam w siowa : one lecq , 
lïozsypujq siç po niebie, 

Toczq siç, grajq i swieca. 4 

« Je suis né créateur. J'ai tiré mes forces d’où tu 
as tiré les tiennes : car, toi, tu ne les as pas cher- 

1 G. Sarrazin, op. cit., p. 156. 

2 Pisma A. Mickiewicza,i. III, p. 181. 

3 G. Sarrazin, op. cit., p. 156-157. 

4 Pisma A . Mickieivicza , t. III, p 1 SI-182. 


180 — 


chées... tu les possèdes; tu ne crains pas de les 
perdie... et moi, je ne le crains pas non plus ! 1 » 

Jam siç stwôrcq, urodzit : 

S faim ad przyszty sily moje, 

Skad do Ciebie przyszty Twoje , 

Bus i Ty po nie nie chodzit : 

Masz , nie boisz siç stracic — ija siç nie bojç . 2 

Le génie créateur n’absorbe pas toute la puissance 
de Conrad ; en lui, toutes les forces spirituelles sont 
largement développées. « Oui, dit-il, je suis sen¬ 
sible, je suis puissant et fort de raison. 3 » 

Tàk! Gzuly jestem. silny jestetn i rozumny ! 4 * 

« Si je regarde une comète de toute la puissance 
de mon âme, tant que je la contemple, elle ne bouge 
pas de place. 6 7 » 

Kiedy spôjrzç w Jcomefç z cala mo<'a duszy , 

Dopôki na nia patrzç, z micjsca s/ç nie ruszy. 8 

Un tel homme se place entre la nature et Dieu et 
lui présente la plainte de tout un peuple. « Je viens 
ici, dit-il à Dieu, armé de la toute-puissance de ma 
pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la 
foudre, scruté la marche des planètes et sondé les 
abîmes des mers. J'ai de plus cette force que ne 
donnent pas les hommes, j’ai ce sentiment qui 
brûle intérieurement comme un volcan, et qui par¬ 
fois seulement fume en paroles . 1 » 

1 G. Sarrazin, p. 158. 

2 Pis ma A. Mickieivicza, t. III, p. 134. 

3 G. Sarrazin p. 157. 

4 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. \ 32. 

* G. Sarrazin, p. 158. 

• Pisma A , Mickiewicza, t. III, p. 134. 

7 G. Sarrazin, p. 157-158. 


— 181 — 


Przyszediem zbrojny cala mysli ivladza 
Tej mysli ro niebiosom Twe gromy wydaria ; 

Sledziia chôd Twych pi an et. giab morza rozwarta ; 

Mam wiçce) : tç moc, ktôrej ludzie nie nadadzq ;, 

Mam to uczucie , co siç samo w sobie choira , 

Jak wulkan, tyllco dymi niekiedy przez siowa . 1 2 

Tout d’abord, Conrad ne met pas en doute la 
Sagesse de Dieu et croit à l’existence dans le monde 
d’un ordre rationnel. Mais Dieu, dit-on, est aussi 
Amour, et Conrad attend de lui la satisfaction de 
l’universel besoin de bonheur: il ne peut donc trou¬ 
ver une juste explication de la souffrance de son 
peuple : « Moi, j’aime toute une nation ; j’ai saisi, 
dans mes bras, toutes ses générations passées et à 
venir. a » 


Ja kocham caiy narôd ! Objqiïem w ramiona 
Wszystkie przeszle i przyszle jego pokolenia. 3 

« Moi, la patrie, ce n’est qu’un. Je m’appelle 
Million, car j’aime et je souffre pour des millions 
d’hommes. 4 » 

Jai ojczyzna. to jedno ; 

Nazyicam siç Milion : bo za miliony 

Kocham i cierpiç katusze. 5 

Il est dès lors naturel qu’il nourrisse en son cœur 
le désir audacieux de sauver sa patrie: «Je voudrais 
rendre à ma patrie la vie et le bonheur; je voudrais 
en faire l’admiration du monde. 6 7 » 

Chcq go (narôd) dzwignac\ uszczçsliwic, 

Chcç nim caiy swiat zadziwic. 1 

1 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 133. 

2 G. Sarrazin p. 137. 

3 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 133. 

4 G. Sarrazin, p 161. 

5 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 137. 

6 G. Sarrazin, p. 157. 

7 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 133. 


- 182 


Et voici que Conrad éprouve l’amour divin : 
« Donne moi l’empire des âmes. 1 » 

Daj mi rzad dusz. 2 

parce que « les hommes seuls, entachés de cor¬ 
ruption, fragiles, mais immortels, ne me servent 
pas, ne me connaissent pas. 3 » 

Tylko ludzie skazitelni , 

Marni, ale niesmiertelni , 

Nie stuza mi, nie znajq,. 4 5 

« Je veux les gouverner par le sentiment qui est 
en moi ; je veux les gouverner tous, comme toi, 
mystérieusement et pour l’éternité. 6 » 

Chcç czuciem rzqdzic , ktôre jest we mnie ! 

Ezadzic, jak Ty , wszystkiemi zawsze i tajemnie . 6 

« Tu sais que je n’ai pas souillé ma pensée, que 
je n’ai pas dépensé en vain mes paroles. Si lu me 
donnais sur les âmes un pareil pouvoir, je recrée¬ 
rais ma nation comme un chant vivant et je ferais 
de plus grands prodiges que toi, j’entonnerais le 
chant du bonheur. 7 » 

Wiesz, zem mysli nie popsut , mowy nie umorzyi; 

Jesli mi nad duszami rôwna wiadzç nadasz , 

Jabyrn môj narôdjak piesn ëyiva stworzyt, 

I iviçlcsze, nisli Ty , zrobilbym dziwo : 

Zanucitbym piesn szczçsliwa ! 8 

Conrad ambitionne que Fonction divine le con¬ 
sacre pour cette grande œuvre. D’abord il prie, puis 
il tente, enfin il violente et menace Dieu. Le silence 

1 G. Sarrazin, p. 159. 

2 Pisma A . Mickiewicza , t. III, p. 185. 

3 G. SarraziD, p. 158. 

4 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 184. 

5 G. Sarrazin, p. 158. 

6 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 184. 

1 G. Sarrazin, P. 159. 

8 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 135. 


— 183 — 


du ciel accentue le désaccord de sa raison et de son 
cœur et, laissant à Dieu le mérite de la sagesse, il 
lui refuse celui de l’amour. 

« Il a menti celui qui t’a donné le nom d’Amour, 
tu n’es que Sagesse. 1 » 

Kiamca, kto Giebie nazywat mitoscia, 

Ty jestes tylïco — madroscia. 2 

Car « c’est aux pensées que tu as livré le monde, 
tu laisses languir les cœurs dans une éternelle 
pénitence 3 4 ». 

Myslom oddaies swiata uzycie , 

Serca zostawiasz na iviecznej pokucie. A 

En même temps qu’il commence à douter de la 
bonté de Dieu, Conrad accentue ses exigences qu’il 
croit parfaitement légitimes ; il démontre même à 
Dieu qu’il ne les lui présente que pour le bien du 
prochain et non pas pour son bonheur personnel : 
« J’ai souffert, j’ai aimé, j’ai grandi entre les sup¬ 
plices et l’amour; quand tu m’eus ravi mon bon¬ 
heur, j’ensanglantai dans mon cœur ma propre 
main ; jamais je ne la levai contre toi. 5 » 

dam cierpiai , kochat, w mçkach i miiosci wzrosiem, 

Kiedys mi wydart osobiste szczçscie , 

Na wiasnej piersi ja skrwawitcm piçscie, 

Przeciw nicbu ich nie wzniosiem. 6 

Aussi lui semble-t-il que ses menaces doivent 
avoir une extraordinaire puissance d’intimidation : 
« Je te livrerai une bataille plus sanglante que 
Satan ; il te livrait un combat de tête; entre nous, 
ce sera un combat de cœur. 7 » 


1 G. Sarrazin, p. 1B4. 

2 Pisma A. Mickiemcza, t-. III, p. 135. 

3 G. Sarrazin, p. 159. 

4 Pisma A. Mickimicza , t. III, p. 136. 

5 G. Sarrazin, p. 160. 

6 Pisma A. Mickieivicza , t. III, p. 137. 

7 G. Sarrazin, p. 160. 


- 184 — 


J a wydam Tobie krwawszg bitwç nisli Szatan t 
On walczyt na rozumy , ja wyzwç na serca. 1 * 

Et le ciel restant muet, Conrad fait un suprême 
effort d’éloquence pour le convaincre : « Ecoute, 
s’écrie-t-il, si c’est vrai ce que j’ai appris au ber¬ 
ceau, ce que j’ai cru avec une foi filiale ; si c’est vrai 
que tu aimes ; si tu chérissais le monde en le créant ; 
si tu as pour tes créatures un amour de père ; si un 
cœur sensible était compris dans le nombre des 
animaux que tu renfermas dans l’arche pour les 
sauver du déluge ; si ce cœur n’est pas un monstre 
produit par le hasard et qui meurt avant l’âge ; si, 
sous ton empire, la sensibilité n’est pas une ano¬ 
malie ; si des millionsd’infortunés criant: «Secours !» 
n’attirent pas tes yeux autrement qu’une équation 
difficile à résoudre ; si l’amour est de quelque utilité 
dans ton unners et s’il n’est pas de ta part une 
erreur de calcul... Je t’en conjure, donne-moi la 
puissance, une part chétive, une part de ce que sur 
la terre a conquis l’orgueil ! Avec cette faible part, 
que je créerais de bonheur! *» 

Siuchaj ! Jesli to prawdn, com z wiarg synowsJcg 
Styszat. na ten swiat przychodzac, 

Ée Ty kochasz ; jezel'S Ty kochat siciat rodzgc , 

Jesli leu zrodznnemu masz milosc ojcowskg ; — 

Jezeli serce czuie bylo w liezbie zwierzgt , 

K tores Ty w nrce zamkngi i icyrwat z powodzi ; — 

Jesli t > serce nie jest potwôr , co siç rodzi 
Przypadkiem , ale nigdy lat swyeh nie dochodzi ; — 

Jesli pod rzadem Twoim ezutose nie jest bezrzgd, 

Jesli w mi ion ludzi krzyrzgcyrh « ratunku ! » 

Nie patrzysz jak w zaïcite zrôwnanie rachunhu ; — 

Jesli milosc jest na co iv swiecie Twym potrzebng, 

I nie jest tylko Twoja omytka liczebng .. 

Zaklinam daj mi wlarizç : jedna czçsc jej licha , 

Czçsc tego, co na ziemi osiagnçta pycha : 

Z ig jedna czgstka ilezjabym szczçscia stworzyt. 3 

1 Pisma A. Mickiewicza , t. III, p. 137. 

5 G. Sarraziü, p. 161. 

3 Pisma A Mickiewicza , t. III, p. 137-158. 



— 185 — 


Mais c’est en vain. La raison de Conrad sent alors 
le sol lui manquer et sa volonté est impuissante à 
contenir le débordement insensé de son énergie : 
« Ignores-tu, crie-t-il, que le sentiment dévorera ce 
que n’a pu briser la pensée? Vois mon brasier, mon 
sentiment : je le resserre pour qu’il brûle avec plus 
de violence ; je le comprime dans le cercle de fer de 
ma volonté, comme la charge dans un canon des¬ 
tructeur. .. Réponds, car je tire contre la nature... 
Je m’écrierai que tu n’es pas le père du monde, 
mais que tu en es... » 

Voix du diable : 

« Le tsar ! » 

(Conrad s’arrête un instant, chancelle, et tombe. x ) 

Wïedz, ëe uczucie spali, czego mysl nie ziamie ; 

Widzisz io moje ognisko — uczucie : 

Zbieramje, écisJcam , by mocniej païaïo. 

Wbijam w zelazne woli mej ulcucie , 

Jak nabôj w burzç,ce clziato — 

Odtzwij siç : bo strzelq przeciw Twej nalurze ! 

Krzyknç, èes Ty nie ojcem swiata, ale _ 

Gîos djabla 

Carem. 

(Konrad sïoje chivilç, stania sie i pada). 5 

Le lendemain de cette nuit de lutte titanesque où 
Mickiewicz écrivit l’improvisation de Conrad, on le 
trouva étendu à terre sans connaissance. A un ami 
qui vint alors lui faire visite, il avoua qu’il avait 
cru mourir et n’avait recopié qu’à grand’peine son 
improvisation. 1 * 3 

Après ce transport extatique, Mickiewicz comprit 
que la négation de Dieu est pure folie, mais il ne 

1 6. Sarrazin, p. 1S2. 

5 Pisma A. Mickiewieza, t. III, p. 138-139. 

3 J. Kallenbach. O improwizacyi Konrada, p. 20-21. 




— 186 — 


renonça pas pour autant à son individualisme qui 
apparaît encore, avec moins de brutalité, sous une 
forme plus idéale, dans la solution qu’il donne 
maintenant de la question nationale. 

A l’orgueilleux et bouillant Conrad succéda, dans 
la troisième partie des A ïeux, « un serviteur humble 
et doux », l’abbé Pierre. Ces deux personnages 
représentent les deux hommes qui se rencontrent 
en Mickiewicz : le Prométhée audacieux de l’Occi¬ 
dent, le Job résigné de l’Orient. Quand le premier 
lance à Dieu même un défi téméraire, l’autre l’arrête 
sur le bord de l’abîme et apporte le calme à son 
âme agitée. 

Si son peuple souffre, pense-t-il, c’est qu’il doit 
jouer parmi les autres peuples le rôle d’un Messie. 
Il condamne l’orgueil de Conrad qui le rend impro¬ 
pre à sa vocation de libérateur, et dans une vision 
mystique prédit l’avènement d’un héros populaire 
qu’il désigne sous le mystérieux symbole du nom¬ 
bre « 44 ». 

Ce nouveau Prométhée sauvera son peuple et ce 
peuple sauvera l’humanité. Voilà la conception que 
se fait Mickiewicz du messianisme national : l’indo¬ 
lence orientale et l’ardente activité de l’Occident y 
trouvent chacune leur part. 

Après cela, il semble que Mickiewicz se recueille; 
il écrit encore son Pan Tadeusz, puis se consacre à 
l’entretien de sa famille et, pour pourvoir à ses 
besoins matériels, il accepte une chaire de littéra¬ 
ture latine à Lausanne, puis une de littératures 
slaves au Collège de France. 

A Paris, il sut durant quelque temps retenir 
l’attention du grand public. « Parmi les idéalistes, 
dit Sarrazin, auxquels il fut donné de parler en 
public à cette époque. Quinet, Michelet, Mickiewicz 


— 187 — 


furent sans doute — avec Lamartine — les plus élo¬ 
quents, les plus ardents, les plus magiques. Leur 
tempérament les jetait à la fournaise. Ils aimaient 
à brûler leur vie devant tous, à se dépenser sans 
compter ; ils étaient à la fois savants, poètes, ora¬ 
teurs, hommes publics inspirés et littérateurs de 
combat. 1 

Il faut bien reconnaître cependant que sa concep¬ 
tion du messianisme lui coupait les ailes. Si le Pro- 
mélhée qu'il attendait devait sauver son peuple et 
par son peuple l’humanité, en recevant, suivant 
l’idée même de Conrad, « l’empire des âmes », il ne 
lui restait plus, à lui Mickiewicz, qu’à consacrer 
toutes ses forces au service de ce sauveur. Mickiewicz 
attendit donc, et — le fait est sans contredit fort 
étrange — une dizaine d’années après qu’il eut écrit 
l'improvisation de Conrad, il vit venir à lui un mys¬ 
térieux visiteur qui, avec une belle confiance, lui 
déclara être appelé à remplir la mission que Mickie¬ 
wicz avait pressentie, et, pour prouver sa vocation, 
il guérit d’une façon inexplicable la femme du poète 
d’une maladie qui ne laissait plus d’espoir. 

C’était, comme Mickiewicz, un Lituanien, nommé 
André Towianski. Convaincu par l’extraordinaire 
guérison de sa femme et heureux de pouvoir espérer 
que ses vœux les plus chers et les plus secrets allaient 
se réaliser, Mickiewicz crut en la mission de 
Towianski et consacra dès lors tout son génie, toutes 
les forces de son esprit et de sa volonté, au succès 
de sa cause. Rarement un homme se jette dans la 
lutte contre le mal et s’élance à la conquête de l’idéal, 
avec l’impétuosité qu’apporta Mickiewicz à soutenir 
Towianski. Grâce à lui, la doctrine « towianiste » sur 


1 G. Sarrazin, op. cit., p. 67. 


— 188 — 


la renaissance religieuse du monde réussit à séduire 
les esprits les plus avertis parmi les émigrés litua¬ 
niens et polonais de ce temps. 

Il est aisé de se représenter l’effondrement des 
espérances de Mickiewicz ; non seulement il ne lui 
fut jamais donné de voir s’accomplir les vastes des¬ 
seins du maître, mais encore il s’usa lui-même dans 
un effort épuisant, tel Prométhée rongé par son 
vautour. Pour conserver sa foi, il violente sa raison, 
asservit son esprit autrefois génial et le force à recon¬ 
naître la vérité dans ce qui est évidemment absurde. 
Il renferme dans les limites d’un étroit sectarisme 
l’ardeur de ses sentiments qui avaient embrassé 
l’univers et où avait bouillonné une vie ardente et 
débordante d’énergie; sa puissante activité se débat 
maintenant sans but et sans espoir dans les mailles 
d’une illusion obstinée. T. Lenartovvicz, un de ses 
compatriotes qui put l’observer vers la fin de sa vie, 
dit de lui : « C’était un homme grave, un Oriental, 
un chef de campement, un roi chassé de son royaume, 
l’immense espace. » 1 Le Pape Pie IX, qui lui accorda 
quelques audiences et put juger de la chaleur de sa 
conviction, l’appelait « un pauvre homme ». 

En 1855, Mickiewicz se rendit en Turquie où, 
profitant de la guerre de Crimée, des légions polo¬ 
naises s’organisaient pour conquérir la liberté. Le 
poète y mourut du choléra la même année. 

Sa vie présente une analogie symbolique avec la 
vie du peuple lituanien : les influences dissolvantes 
de la Pologne, qui ruinèrent la Lituanie, ruinèrent 
aussi l’œuvre à laquelle Mickiewicz avait consacré 
sa vie, parce qu’il s’efforça de tirer les dernières 
conséquences métaphysiques du lïberum veto polo- 

1 P. Chmielowski. Adam Mickiewicza , t. II, p. 439. 


— 189 — 


nais qui était le mot d’ordre de son époque. Le juge¬ 
ment synthétique que A. Gôrski porte sur la vie 
paradoxale de Mickiewiez nous rappellera ce que 
nous avons dit plus haut sur l’individualité natio¬ 
nale du peuple lituanien. « Il y a un demi-siècle, Adam 
Mickiewiez mourut. Il mourut loin de la Lituanie, 
à l’étranger, presque aux frontières de la République. 
La vie lui refusa justement ce qu’il souhaitait le 
plus, et cela du commencement à la fin. Un étranger 
le chassa de son pays natal. 11 aima une femme dont 
un autre eut la main. Homme à l’esprit indépendant, 
fait pour la liberté, il mourut ayant sous les yeux 
la servitude, et les efforts qu’il fit toute sa vie pour 
en délivrer son pays furent vains. Fils de l’Eglise, 
chevalier croisé, il fut victime de la censure ecclé¬ 
siastique et vit ses livres mis à l’Index. Poète par la 
grâce de Dieu, homme unique qui mit l’inspiration 
à la base de sa vie, il rejeta la poésie pour la 
parole, la parole pour l’action et se livra à l’apos¬ 
tolat sans avoir jamais écrit « son livre ». Il eut 
l’instinct chevaleresque, se sentit poussé par lui 
à vaincre la réalité, et il dut à la fin de sa vie voir 
de ses yeux fatigués la triste réalité du monde con¬ 
temporain qui brisait ses plus beaux rêves. Créé 
pour l’Olympe, il se détourna cependant de la séré¬ 
nité des dieux et se fit combattant sur la terre. » 1 2 

Tel fut Adam Mickiewiez qu’Ernest Renan décri¬ 
vait ainsi : « une sorte de géant lituanien, plein de 
la sève primitive des grandes races au lendemain de 
leur éveil. » * Et de fait Mickiewiez avait en lui-même 
tous les éléments de la renaissance nationale de la 
Lituanie. En lui s’est accomplie la transition logique 

1 A. Gôrski Monsalwat , p. 4. 

2 G. Sarrazin. Les Grands Poètes Romantiques de la Pologne, 

p. 122. 


— 190 — 


de l’antithèse à la synthèse dans l’histoire de son 
pays. Son regard clairvoyant a pénétré l’avenir de la 
Lituanie, et c’est à bon escient qu’il a lui-même 
déclaré : « ce peuple donc est un de ceux qui restent 
dans Vattente. » 1 

Mickiewicz a légué conjointement aux deux peu¬ 
ples le riche héritage de son œuvre ; tous deux l’ont 
reçu par droit d’amour, mais chacun à un titre 
particulier : de donation pour les Polonais, de 
parenté pour les Lituaniens. Ce qu’il fut pour les 
uns et pour les autres, la comparaison suivante le 
montrera. Dans les espaces célestes deux comètes 
accomplissent leur gigantesque révolution ; l’inson¬ 
dable destin veut qu’en un certain point leurs orbites 
se croisent; les deux astres se rencontrent et leur 
trajectoire s’en trouve sensiblement modifiée; l’un 
d’eux cependant dévie brusquement sous le choc 
qui lui arrache une flamme aveuglante. Et tandis 
que les deux comètes poursuivent dans l’espace 
leurs routes divergentes, on les voit encore long 
temps briller de cet embrasement. 

1 A. Mickiewicz. Mythologie lituanienne , dans le livre « Les 
Slaves », p. 131. 



SYNTHÈSE 


RENAISSANCE DU PEUPLE 
LITUANIEN ET L’IDÉAL NATIONAL 

Synthèse totale ôe ôeup éléments divers sous les 
formes nationales ôe la civilisation lituanienne. 


A. Evolution démocratique de la Lituanie 
au XIX m * siècle : 

I. Prépondérance des vieilles idées aristocratiques jusqu’à 
l’insurrection de 1830 ; 11. développement des idées 
démocratiques de 1831 jusqu’à l’insurrection de 1863 ; 

III. leur prédominance lors de la révolution de 1905 ; 

IV. démocratie et renaissance nationale en Lituanie. 

I 

C’est par une catastrophe, nous le savons déjà, 
que se termina la vie commune de la Lituanie et de 
la Pologne : les deux pays furent effacés de la carte 
politique de l’Europe. Mais si les Etats disparurent, 
les peuples continuèrent à vivre. A la vérité, le 
peuple lituanien surtout éprouva, du fait même de 
son passé, toute la rigueur du sort. Après 1795, il 
fut partagé entre la Prusse et la Russie. La paix de 
Tilsitt rattacha une partie de la Lituanie prussienne 




— 192 — 


au Royaume de Pologne restauré sous le nom de 
Grand-Duché de Varsovie. 

Dans le temps même où la menace de ses trois 
grandsvoisins pesaitsur elle plus lourde que jamais, 
cette malheureuse nation ressentit avec une acuité 
nouvelle les funestes conséquences du désaccord 
séculaire qui divisait les deux classes de la société. 
Heureusement, le souffle démocratique, qui passa 
au XIX e siècle sur toute l’Europe, tira la Lituanie 
d’une somnolence morbide où elle pouvait périr. 
L’aristocratisation avait amené le démembrement 
de la nation et la liquidation de l’Etat; c’est en se 
démocratisant qu’elle pouvait recouvrer son inté¬ 
grité et son indépendance. Certes, elle ne réussit 
pas d’un coup à remonter le courant et, au début, 
les traditions de la période antérieure l’emportèrent 
encore; du moins le mouvement était amorcé, et 
son succès dépendait de la marche logique des 
choses. 

Très peu de temps après l’annexion par la Russie 
d’une très grande partie de la Lituanie, Alexandre I er 
montait sur le trône des tsars. Contrairement à 
Napoléon, qui favorisait l’initiative personnelle, sti¬ 
mulait les capacités de ses lieutenants et répandait 
partout où résonnait le pas de ses légions victo¬ 
rieuses l’idée de la libération individuelle des pay¬ 
sans, Alexandre I er préférait s’appuyer dans sa poli¬ 
tique intérieure sur les éléments traditionnels et, 
malgré son apparent libéralisme, n’était nullement 
enclin à prendre des mesures effectives pour amé¬ 
liorer la situation des paysans en servage. 

Il suivit la même politique envers la Lituanie ; au 
début, il s’interdit de toucher à l’organisation de la 
noblesse lituanienne et au pouvoir qu’elle possédait 
sur les paysans. La tentative de Napoléon de libérer 


— 193 — 


ces derniers subit le même échec que sa campagne 
contre Moscou, si bien que les nobles gardèrent 
toutes leurs prérogatives sociales, en même temps 
que l’entière liberté de continuer avec la Pologne 
les rapports de culture qu’ils avaient jusqu’alors 
entretenus. 

Dans ce lien historique qui unissait la Lituanie à 
la Pologne, Alexandre I er vit tout d’abord un atout 
précieux, fort propre à servir la politique de conci¬ 
liation et de coquetterie qu’il observait envers cette 
dernière. Aussi longtemps que sa dynastie ne lui 
parut pas assez solidement établie et qu’il eut des 
doutes sur le succès de sa politique extérieure, il 
rêva de faire de la Lituanie et de la Pologne un Etat 
autonome qui, se trouvant lié à la Russie par une 
union personnelle, serait le soutien de la maison des 
Romanov, de la même façon que la Hongrie, qui 
consolidait en Autriche la situation des Habsbourg. 

En 1810, l’aristocratie lituanienne avait élaboré 
le projet d’une Lituanie autonome qui devait servir 
de noyau à un futur Etat lituano-polonais. A cette 
époque, en effet, et depuis la paix de Tilsitt, la 
Pologne ethnographique était en partie indépen¬ 
dante, en partie au pouvoir de la Prusse et de 
l’Autriche. Mais sa victoire sur Napoléon et les 
succès de sa diplomatie au Congrès de Vienne don¬ 
nèrent à Alexandre I er la possibilité de réaliser d’un 
coup ce qu’il avait d’abord pensé atteindre par un 
long détour. Le prestige de sa dynastie était main¬ 
tenant. à l’intérieur comme à l’extérieur, solidement 
assuré ; de plus, le tsar de Russie recevait la cou¬ 
ronne d’un royaume de Pologne. A partir de ce 
moment, l’intérêt bienveillant qu’Alexandre portait 
au sort de la Lituanie et de la Pologne se refroidit, 
et les deux pays connurent tous les excès du régime 


13 


— 194 


autocratique. Tandis que se multiplient les viola¬ 
tions de l’autonomie polonaise, la Lituanie doit subir 
la brutalité d’un Novosiltsov qui veut la châtier de 
ses «déraisonnables sympathies » pour la Pologne. 
Pour les fonctionnaires du tsar, en effet, la Lituanie 
est une terre foncièrement russe. La querelle sécu¬ 
laire des Slaves entre ici dans une nouvelle phase 
d’hostilités. Jusqu’à aujourd’hui les Polonais ne 
cesseront de prétendre à un soi-disant « état de 
possession » qui doit leur assurer une primauté 
d’influence en Lituanie. De leur côté, les Russes 
revendiqueront des « droits séculaires » fondés sur 
l’ancienne communauté de culture. 

La conséquence logique de cette manière de voir 
fut que les autorités russes entreprirent avec zèle la 
russification du pays. Les nobles virent alors le 
danger qui menaçait leurs traditions historiques et 
intellectuelles, et, privés du secours que leur eut 
apporté l’indépendance politique, tournèrent vers la 
Pologne leurs regards anxieux. Tant que la Lituanie 
avaitpossédé une organisation autonome, ils s’étaient 
sentis, malgré leur polonisation, membres d’une 
nationalité particulière; mais à présent la Lituanie 
était entièrement dépouillée des libertés politiques 
dont la Pologne conservait encore quelques débris, 
et il n’y avait pour eux que cette alternative : ou se 
rallier franchement à la nationalité polonaise ou 
tendre la main au peuple en démocratisant la vie du 
pays et réaliser ainsi l’union nationale. Dans le 
premier cas, tous les espoirs reposaient sur la 
Pologne, dont l’intérêt national et politique était de 
soutenir en Lituanie les éléments traditionnels. Dans 
le second cas, au contraire, c’était la nation entière 
qui faisait bloc pour résister au travail de décom¬ 
position entrepris par l’étranger. En suivant la pre- 


— 195 — 


mière de ces deux voies, la noblesse n’avait pas à 
renoncer à ses vieilles habitudes et ne devait rien 
sacrifier aux masses populaires. La seconde menait 
à la reconstitution de toute la vie du pays sur la base 
nouvelle des principes démocratiques. 

Cette fois encore la routine l’emporta et la grande 
majorité de la noblesse suivit la première voie ; il 
n’y eut, pour s’engager dans la seconde, qu’une petite 
élite sensible à l’amour du peuple et aux considéra¬ 
tions idéales. 

Les choses en étaient là quand, en novembi’e 1830, 
un soulèvement éclata en Pologne pour secouer le 
joug russe et rétablir l’union avec la Lituanie; à 
l’appel des Polonais, la noblesse lituanienne prit 
part au mouvement, créa en beaucoup d’endroits des 
comités révolutionnaires et proclama un royaume 
de Pologne. Les paysans lituaniens, attachés à leurs 
maîtres par le servage, durent suivre, eux aussi, les 
étendards de la Révolution. La tentative d’ailleurs 
échoua. Son unique résultat fut pour la Pologne la 
perte de ses dernières libertés et pour la Lituanie de 
cruelles mesures de répression. Le soulèvement 
avait une fois de plus montré l’incapacité du régime 
aristocratique: défaut d’organisation solide, manque 
de décision et d’entente dans le haut commandement, 
voilà de quoi expliquer l’insuccès. Il faut encore y 
ajouter l’égoïsme de ceux qui refusèrent au peuple 
les concessions qui eussent enflammé son ardeur 
pour la cause de la liberté. En un mot, cet échec 
acheva de compromettre la noblesse, incapable de 
prendre en mains les affaires des peuples de Pologne 
et de Lituanie. 


— 196 - 


II 

Dans la période qûi suivit immédiatement le sou¬ 
lèvement de 1830, les idées démocratiques, par un 
effet naturel de réaction, se répandirent largement 
en Pologne et en Lituanie. Dans ce dernier pays, des 
intellectuels, que leurs sympathies, comme leur ori¬ 
gine, rapprochaient du peuple, formèrent les cadres 
du mouvement national. On comprit de plus en plus 
que, pouraboutir, ce dernier devait entraîner le peuple 
tout entier. Dès les premières années du XIX e siècle, 
il se trouva, même dans la haute aristocratie, des 
esprits qui s’intéressèrent à la vie populaire, qui 
cultivèrent la langue nationale dans des ouvrages 
de littérature artistique et se soucièrent d’améliorer 
la situation des petits; à cette noble phalange appar¬ 
tinrent. entre autres, l’évêque et prince Giedraitis, 
Denis Poska et le comte Plater. Dans les rangs de 
la moyenne noblesse il y eut, surtout au milieu du 
XIX e siècle, un nombre considérable de ces précur¬ 
seurs de la renaissance nationale de la Lituanie. 
Mais tant que le gros du peuple se trouva, par le 
servage, dépendre étroitement de ses maîtres, ce 
mouvement n’eut d’autre vigueur que celle qu’il 
pouvait puiser dans des convictions et des sympa¬ 
thies privées. 

En fait, ce mouvement n’était que la phase pré¬ 
paratoire de la future renaissance lituanienne; il 
éveillait dans la société un intérêt nouveau pour la 
culture populaire des Lituaniens et, en particulier, 
pour leur langue; après avoir fait connaissance avec 
la première et une fois les difficultés de la seconde 
surmontées, certains s’essayèrent à la production 
intellectuelle sous des formes purement nationales. 


— 197 — 


A vrai dire, les premiers essais remontaient au milieu 
du XVIII e siècle ; à cette époque, le Lituanien prussien 
Ghrislian Duonelaitis écrivit notamment un poème 
intitulé Metai (les Saisons). La lin du XVIII e et le 
commencement du XIX e siècle eurent leur écrivain 
lituanien, l’abbé Antoine Strazdas. Mais il faut 
attendre la période comprise entre le soulèvement 
de 1830 et celui de 1863 pour voir l’activité du 
peuple lituanien se développer énergiquement dans 
le domaine de la littérature en un mouvement d’en¬ 
semble grâce aux efforts de l’historien Simon Dau- 
kantas, de l’évêque M. Valancius et du vulgarisateur 
V. Ivinskis. 

En même temps, d’autres écrivaient sur la Lituanie 
en polonais. A. Mickiewicz nous est à présent bien 
connu ; on peut encore citer l’historien T. Narbutt, 
le romancier et historien I.-J. Kraszewski et le poète 
L. Kondratowicz. 

Cependant, la bureaucratie russe poursuivait son 
œuvre d’oppression qui se fit plus lourde encore 
après 1848, au moment où, dans l’Europe entière, 
les principes réactionnaires cherchaient à regagner 
le terrain perdu. Nous savons qu’entre 1830 et 1840, 
l’Université de Vilna avait été supprimée, le «Statut 
lituanien » abrogé et le nom même de la Lituanie 
rayé du vocabulaire officiel. Après 1848, la répres¬ 
sion se fit plus violente. La guerre de Crimée, qui 
éclata en 1854, et qui vit la coalition des Etats de 
l’Europe occidentale contre la Russie, éveilla, en 
Pologne et en Lituanie, de nouveaux espoirs en un 
avenir meilleur. La proclamation par Napoléon III 
du principe des nationalités et l’aide que ce souve¬ 
rain apporta à l’unification italienne entretinrent ces 
espérances ; elles n’étaient, hélas ! que des illusions, 
et, dès son avènement à la fin de la guerre de 


— 198 — 


Crimée, Alexandre II se chargea de détromper les 
deux peuples soumis. Il en résulta, en 1863, un 
nouveau soulèvement. Les insurgés comptaient sur 
le secours de l’Europe; celle-ci se borna à une inter¬ 
vention diplomatique qui n’eut d’autre résultat que 
d’exaspérer les autorités russes, et le succès de la 
cause nationale fut, une fois de plus, compromis 
pour longtemps. 

C’est durant l’insurrection de 1863 qu’eut lieu la 
dernière tentative faite pour unir les éléments tra¬ 
ditionnels et le prolétariat dans la lutte contre le 
pouvoir de l’étranger. La suppression du servage et 
l’égalité civique se trouvaient cette fois au pro¬ 
gramme. Mais c’était trop tard : les paysans res¬ 
tèrent défiants et le plus grand nombre se tint à 
l’écart ; quelques-uns cependant comprirent la néces¬ 
sité de conquérir l’indépendance politique, mais 
pour la honte des classes dirigeantes la réforme 
rurale commencée en Russie avant l’insurrection 
de 1863 força les paysans lituaniens à accepter la 
liberté des mains de l’autocratie. Le tsarisme, qui 
après la conquête avait arrêté en Lituanie le cou¬ 
rant de la démocratie, prenait hypocritement un 
masque de libérateur; ce qui s’y cachait, nous allons 
le voir. 


III 

La répression définitive du soulèvement lituanien 
fut confiée au comte Mouraviev; il s’acquitta de sa 
mission avec un zèle qui lui a valu le suggestif, 
mais peu honorable surnom de « pendeur ». C’est 
lui qui inspira le régime de terreur qui, de 1864 à la 
révolution de 1905, s’obstina à russifier le pays. Si 
le but était unique, la méthode différait suivant ceux 


— 199 — 


à qui on l’appliquait ; la population lituanienne, en 
effet, prise dans son ensemble, pouvait être una¬ 
nime dans ses sentiments envers l’oppresseur ; elle 
était profondément divisée en ce qui touchait la 
conception nationale elle-même : une partie, consi¬ 
dérable par ses ressources matérielles et intellec¬ 
tuelles, se tournait d’autant plus vers la Pologne 
qu’elle voulait s’arracher à l’étreinte russe ; une 
autre, considérable par le nombre, entendait demeu¬ 
rer tout uniment lituanienne. Le premier soin de la 
politique russe fut d’empêcher tout rapprochement, 
social ou national, des deux fractions de la popula¬ 
tion : la russification en effet avait autant à craindre 
d’une polonisation plus généralisée du pays que 
d’un retour des classes cultivées à leurs vraies obli¬ 
gations nationales. Dans ce but, les autorités russes 
maintinrent la distinction des classes et mirent tout 
en œuvre pour répandre et cultiver entre elles des 
germes de discorde, comme il apparut clairement 
au moment de la distribution des terres aux pay¬ 
sans : ceux-ci possédaient jusqu’alors sur les forêts 
et pâturages des propriétaires des droits de servi¬ 
tude fort embrouillés qu’il eût fallu réglementer et 
déterminer pour le plus grand bien de tous ; on se 
garda bien de trancher la question. Par contre, 
quand la solidarité des deux classes offusquait les 
autorités, celles-ci prenaient les mesures propres à 
les isoler artificiellement l’une de l’autre. Ainsi, par 
exemple, les individus qui avaient reçu une instruc¬ 
tion secondaire ne pouvaient plus appartenir au 
corps des paysans. D’autre part, on savait étrangler 
de mille façons les grands propriétaires terriens ; 
appelés officiellement Polonais, ils ne pouvaient 
acheter de biens situés dans les limites des gouver¬ 
nements lituaniens ; ceux qu’ils y possédaient ne 


— 200 — 


devaient leur être échus que par voie d’héritage. 
Les paysans, eux, avaient le droit d’acquérir des 
terres, mais jusqu’à concurrence de 60 déciatines 
seulement. Enfin, pour achever cette œuvre d’exter¬ 
mination, on s’obstinait à compter comme Polonais 
tout individu quelque peu instruit: après cela il ne 
restait plus qu’à affirmer gravement que les Litua¬ 
niens étaient réfractaires à toute instruction. 

Bien entendu, l’œil vigilant du Russe ne négli¬ 
geait ni l’instruction publique ni même les ques¬ 
tions cultuelles. Toutes les écoles furent sans excep¬ 
tion transformées selon le modèle russe. On y 
enseignait en russe, on y inculquait à la jeunesse 
les principes du patriotisme russe et les conceptions 
orthodoxes par tous les moyens licites ou illicites. 
En un mot, le temple du savoir devint un commis- 
riat de police et une usine à façonner les jeunes 
intelligences selon la triple formule « de la foi, du 
tsar et de la patrie ». En même temps, les vexations 
et persécutions religieuses étaient poussées à l’ex¬ 
trême. Mais notre intention n’est pas de dérouler le 
martyrologe du peuple lituanien ; nous resterons, 
par contre, dans notre rôle en exposant tout ce qu’a 
souffert la Lituanie dans le domaine de sa culture 
nationale. 

Les Polonais se virent retirer le droit d’imprimer 
en Lituanie des publications périodiques ; ils con¬ 
servèrent du moins celui de faire usage des ouvrages 
et revues publiés dans le royaume de Pologne. On 
se montra moins généreux pour les Lituaniens. En 
1864, il leur fut interdit, sous peine des châtiments 
les plus durs, non seulement d’imprimer des livres 
et des périodiques en caractères latino-lituaniens, 
mais encore de s’en servir, eussent-ils été imprimés 
hors des frontières de l’Empire. On leur accordait 


201 — 


seulement le droit d’imprimer en caractères russes, 
pour leur ménager ainsi une transition facile du 
lituanien au russe. Le peuple lituanien ne se rendit 
pas à de telles provocations ; il préféra suivre une 
voie révolutionnaire, la seule qui, dans ces cir¬ 
constances, convenait à son légitime amour-propre. 
Il dédaigna le droit qui lui restait d’imprimer en 
lettres russes et préféra poursuivre en cachette 
l’œuvre nationale. 

Cependant le peuple et les éléments polonisés 
suivaient des voies toujours plus divergentes. Ces 
derniers, se considérant comme les martyrs de 
l’idée polonaise, étaient plus que jamais disposés à 
entraîner les masses dans le sillage polonais. Ils ne 
se rendaient pas compte que, du moment où la 
politique russe cherchait à briser l’unité nationale 
en creusant un fossé entre eux et le peuple, leur 
devoir était d’aller au-devant des besoins nationaux 
de ce dernier et non pas de le poloniser davantage. 
Mais il leur fallait pour cela renoncer à des habi¬ 
tudes de nonchalance et à une situation privilégiée; 
ils n’eurent pas cet héroïsme. La libération des 
paysans les mit en demeure de prendre position 
dans la question sociale : ils ne montrèrent que 
des préoccupations mesquinement bourgeoises et 
réactionnaires. Nombreux furent ceux qui se mon¬ 
trèrent franchement hostiles au mouvement natio¬ 
nal lituanien, et il se trouva parmi eux des gens 
pour laisser entendre que ce mouvement était inspiré 
par les Russes qui voyaient là un excellent auxi¬ 
liaire dans leur lutte contre les Polonais ! 

En réalité, quand la libération des paysans eut 
préparé un terrain favorable à l’expansion de l’idée 
nationale et démocratique, la politique russe, pour 
la troisième fois, y mit obstacle. Cette fois, la popu- 


— 202 — 


lation libérée du servage releva le défi de l’oppres¬ 
seur, et vingt ans après l’émancipation, c’est-à-dire 
aussitôt que la première génération affranchie eut 
atteint l’âge adulte, s’ouvrit l’ère de la reconnais¬ 
sance lituanienne par la fondation à Tilsitt, en 
Lituanie prussienne, d’un nouveau journal litua¬ 
nien Auira (VAurore). 

Auparavant déjà, le moindre symptôme de démo¬ 
cratisation n’avait jamais manqué de réveiller dans 
les milieux populaires l’intérêt pour la cause natio¬ 
nale ; il n’est donc pas étonnant que l’affranchisse¬ 
ment des paysans ait galvanisé leur énergie. Les 
persécutions par lesquelles les autorités russes vou¬ 
lurent enrayer la propagation en Lituanie de la 
littérature nationale furent impuissantes à contenir 
l’afflux toujours croissant. Plus les vexations 
morales et matérielles se faisaient lourdes, plus 
s’échauffait la fermentation populaire et plus la 
nation prenait conscience d’elle-même. 

La renaissance nationale du peuple lituanien eut, 
dès le début, le sens d’une triple protestation : 
contre la politique de russification des autorités, 
contre les prétentions polonaises, contre l’attitude 
traditionnelle des aristocrates. Par sa volonté tenace 
de vivre, par les souffrances qu’elle eut de ce chef à 
supporter, la Lituanie bâillonnée sut faire entendre 
la seule réponse qui convenait à la rivalité dont elle 
était l’objet entre Russes et Polonais. Le sens en 
était clair : la Lituanie ne veut être ni russe ni 
polonaise ; elle veut rester elle-même, et c’est pour 
cela qu’elle se refuse à reconnaître pour ses diri¬ 
geants ceux qui l’ont entraînée au bord de l’abîme. 

Pendant quarante ans (1864-1904), le peuple litua¬ 
nien a lutté sans défaillance pour ses droits les plus 
sacrés. Les milieux populaires fournissent eux- 


203 — 


mêmes les nouveaux cadres intellectuels ; des partis 
se différencient ; socialistes et cléricaux forment les 
ailes extrêmes d’une immense armée dont le centre 
est constitué par les partisans d’une action intensé¬ 
ment nationale et civilisatrice et plus ou moins 
portés, les uns vers le socialisme, les autres vers la 
religion. Mais s’ils ne sont pas tous pleinement 
d’accord sur les moyens propres à émanciper le 
pays des tutelles étrangères et les formes à donner 
à la restauration lituanienne, tous sont unis dans 
la ferveur patriotique, et leurs vues sont iden¬ 
tiques sur les trois postulats de la renaissance 
nationale. 

Une profonde communauté de sympathies s’éta¬ 
blit entre le peuple et l’élite intellectuelle; tous deux 
entrent en un contact réciproque et se prêtent un 
mutuel appui. A vrai dire, cette coopération, tant 
qu’a duré le régime policier, n’a pu que s’ébaucher 
entre les énergies matérielles et les énergies intel¬ 
lectuelles de la nation ; les esprits instruits firent 
connaissance de la culture populaire et s’en assimi¬ 
lèrent les formes, les méthodes et les résultats. C’est 
là un travail préparatoire, tout de dégrossissement, 
mais indispensable à l’heureux développement d’une 
culture intellectuelle supérieure qui, sous la forme 
d'une synthèse proprement nationale, s’épanouira le 
jour où le pays pourra librement respirer. 

Les débuts de ce siècle apportèrent un certain 
adoucissement aux mesures policières du régime 
dont les autorités russes, après un long entêtement, 
finirent par reconnaître l’insuccès. A la fin du 
XIX e siècle, les ouvriers de la renaissance nationale 
se recrutent dans les milieux les plus divers de la 
société : prêtres, médecins, avocats, ingénieurs, 
paysans, bourgeois, artisans, et même quelques 


— 204 — 


grands propriétaires, entraînés par l’enthousiasme 
du mouvement, aiment à répandre les ouvrages 
lituaniens importés en contrebande et mènent une 
active propagande antigouvernementale. La prison 
et l’exil ne leur font pas peur. Pour une tête cou¬ 
pée, dix se présentent : le glorieux effectif des sol¬ 
dats de la liberté, loin de s’appauvrir, croît de jour 
en jour. Les autorités sont impuissantes à arracher 
aux fidèles leurs livres de prières lituaniens ; elles 
ne viennent pas à bout de confisquer la littérature 
interdite : il faudrait pour cela attacher un gen¬ 
darme aux pas de chaque Lituanien conscient. Elles 
constatent en même temps que la fermentation 
révolutionnaire s’accentue chaque année ; du sein 
de la bureaucratie russe elle-même, des voix s’élè¬ 
vent qui réclament l’abolition des mesures prohibi¬ 
tives édictées contre la presse lituanienne de façon 
à permettre du moins au mouvement national de 
rester dans la légalité. 

En 1904, devant la menace révolutionnaire qui 
surgissait dans toute l’étendue de l’immense empire, 
le gouvernement russe jugea opportun de céder à 
ces suggestions. Il accorda donc certaines fran¬ 
chises et permit en particulier d’imprimer en litua¬ 
nien. Ces concessions, tardives et d’ailleurs peu sin¬ 
cères, furent impuissantes à enrayer le mouvement 
révolutionnaire, et l’année 1905 vit la puissante ruée 
des masses populaires à la conquête de la liberté. 
Se défiant soudain de ses propres forces, le tsarisme 
essaya de calmer l’agitation par le manifeste du 
17 octobre (vieux style) qui proclamait les libertés 
constitutionnelles ; il ne réussit qu’à déchaîner une 
plus violente tempête. 

Pendant ce temps, par la voie de ses représen¬ 
tants, la Lituanie réclamait des garanties d’autono- 


— 205 — 


mie pour sa vie nationale. Pour la première fois, le 
peuple lituanien exposait nettement ses revendica¬ 
tions nationales, politiques et sociales ; mais le 
mouvement de réforme se propageait maintenant de 
bas en haut. Les paysans écartent des écoles élémen¬ 
taires les maîtres russes, et les Lituaniens qui les 
remplacent donnent l’enseignement dans la langue 
nationale. En même temps on ferme les débits de 
boissons pour protester contre l’intoxication alcoo¬ 
lique de la population dont le gouvernement porte la 
responsabilité depuis qu’il a le monopole de la 
vodka. Par manière d’opposition, les Lituaniens 
refusent l’obéissance aux fonctionnaires russes, 
cessent de payer les impôts et se dérobent au service 
militaire. De leur côté, les socialistes réclament la 
réforme agraire et la protection du travail pour les 
ouvriers des villes et des campagnes. 

Cependant le besoin d’une nouvelle organisation 
se fait sentir. Sur l’initiative des intellectuels, la 
première diète démocratique se réunit à Vilna en 
novembre 1905; elle formule les revendications 
nationales et s’efforce de coordonner les efforts. 
Elle approuve la plupart des manifestations du 
mouvement révolutionnaire et, en raison des cir¬ 
constances, réclame l’autonomie de la Lituanie 
comme le minimum de garantie qu’exige son déve¬ 
loppement national. Nous reproduisons ce qui, dans 
la résolution votée par la diète de Vilna, se rapporte 
à ce point : 

« Vu que les intérêts des habitants de la Lituanie 
ne peuvent être complètement sauvegardés que par 
la réelle autonomie de notre pays ; vu qu’il est à 
souhaiter que les autres nationalités habitant la 
Lituanie puissent jouir d’une entière liberté, le 
congrès lituanien a résolu : 


- 206 — 


« De réclamer pour la Lituanie l’autonomie avec 
une diète à Yilna élue au suffrage universel, égal, 
direct et secret, sans distinction de sexe, de natio¬ 
nalité et de confession religieuse. 

« Cette Lituanie doit comprendre la Lituanie 
ethnographique actuelle comme noyau et les régions 
adjacentes qui gravitent vers elle pour des raisons 
économiques, culturelles, nationales ou autres, et 
dont les habitants désireront en faire partie. 1 » 

On sait que la révolution de 1905 se termina en 
Russie par des mesures de répression générales. 
Le tsarisme, remis de son premier désarroi, jugea 
avoir « octroyé » à trop bon compte les libertés cons¬ 
titutionnelles et s'efforça par tous les moyens d’en 
restreindre les conséquences. Malgré cela la démo¬ 
cratie avait conquis une position, précaire encore, 
il est vrai, mais suffisante pour lui permettre d’atten¬ 
dre de pied ferme un retour offensif de la réaction. 

La Lituanie en profita, elle aussi. Il n’était déjà 
plus possible de bannir le lituanien des écoles popu¬ 
laires ; il fait maintenant son entrée comme matière 
facultative dans les établissements secondaires et 
devient même la langue d’enseignement dans les 
écoles privées que l’on fonde partout où on le peut. 
Durant ces neuf années qui s’écoulèrent entre la révo¬ 
lution de 1905 et le commencement de la guerre 
actuelle, l’initiative privée déploya sur le terrain de 
l’instruction nationale une activité toujours plus 
intense. A Kovno s’ouvre une école normale privée 
sous le nom de « Saule » (soleil), et de fait, grâce à 
elle, l’instruction nationale rayonne et pénètre de 
tous côtés. Les sociétés d’enseignement se multi¬ 
plient, et avec elles les écoles nationales. Les socié- 


1 Vilniaus Èinios , d° 276 , 1906 . 


— 207 — 


tés de tempérance exercent parallèlement leur action 
salutaire et, par ricochet, augmentent dans la popu¬ 
lation le goût de l’instruction. 

Malgré toutes les restrictions qu’elle subit, la 
liberté de la presse permet à la littérature et au jour¬ 
nalisme lituanien de faire un bon pas en avant. Par 
suite, la conscience nationale s’affirme de plus en 
plus dans la population qui se met à exercer sa 
jeune vigueur dans toutes les carrières de la vie cul¬ 
turelle et nationale. 

La « Société lituanienne pour le développement 
des sciences » fondée à Vilna, publie un organe 
périodique : Lietuviti Tciutci (le Peuple lituanien). 
En même temps paraît à Kovno une revue mensuelle, 
religieuse et scientifique : Draugija (la Société). Le 
nombre des périodiques créés de 1905 à 1914 est de 
plusieurs dizaines. Il se produit une différenciation 
des goûts littéraires ; les courants de la littérature 
mondiale pénètrent aussi en Lituanie et y trouvent 
des partisans. Cependant il faut noter que le mou¬ 
vement de la renaissance a une prédilection marquée 
pour la poésie, et ses représentants les plus divers, 
du prêtre au médecin, éprouvent le besoin d’expri¬ 
mer en chansons ou du moins en vers, leurs senti¬ 
ments patriotiques : c’est là une particularité des 
plus caractéristiques de la Renaissance lituanienne. 

Les artistes de toute dévotion mobilisent aussi 
leurs forces. Ils fondent une société d’art qui orga¬ 
nise chaque année à Vilna des expositions de pein¬ 
ture, sculpture, etc. Le théâtre national, lui aussi, se 
réveille. Parmi les premiers amateurs dramatiques 
se révèlent de véritables talents et un corps d’acteurs 
professionnels tend à se former. 

Les milieux qui travaillent à l’œuvre de renais¬ 
sance vouent une attention toujours plus prévoyante 


— 208 


à la vie économique du pays ; pour le faire prospé¬ 
rer ils fondent des banques privées, des sociétés de 
crédit mutuel, des coopératives, bref les œuvres de 
mutualité les plus diverses. 

Enfin de la tribune même de la Douma russe 
retentit de nouveau le nom de la Lituanie, et des 
voix s’élèvent pour la défense de ses droits politiques. 
Certes, la valeur de la Douma comme institution 
parlementaire était plutôt médiocre; cependant les 
Lituaniens y purent faire un utile apprentissage de 
la vie politique. 

Nous le répétons, la condition faite après 1905 à 
la Lituanie était encore bien éloignée d’un état de 
liberté constitutionnelle même élémentaire, mais 
après le régime de police qui avait sévi de 1864 à 
1904 elle paraissait relativement favorable à une 
manifestation de la vitalité du peuple lituanien. Si 
on renonce à estimer d’une façon absolue les résul-' 
tats du travail accompli alors, mais si on les apprécie 
en tenant compte des circonstances, on est forcé de 
reconnaître que, dans le cours des dix années qui 
ont précédé la guerre mondiale, la Lituanie a réalisé 
une œuvre grandiose. Ces dix années ont prouvé à 
l’évidence que le mouvement de renaissance a pris 
en Lituanie une telle ampleur qu’il ne lui est à pré¬ 
sent plus possible de s’arrêter avant d’avoir conduit 
le peuple lituanien à un état de vie national normal. 

L’activité des masses populaires apparaît mainte¬ 
nant, au point d’aboutissement de toute l’histoire 
antérieure, véritablement intense, bien qu’en règle 
générale elle ait été privée de l’appui des éléments 
traditionnels. Ceux-ci ont vu dans la renaissance 
lituanienne d’inspiration démocratique, une réelle 
menace. Continuant à graviter dans l’orbite polo¬ 
naise, ils sont désormais portés à demander la pro- 


— 209 


tection de leurs intérêts sociaux à tout pouvoir 
pourvu qu’il ne soit pas issu de la majorité démo¬ 
cratique de la Lituanie. Ainsi s’explique le fait que, 
pendant la révolution de 1905, ces éléments n’ont 
pas trouvé place dans la lutte contre l’autocratie 
russe. 

Mais à l’heure actuelle le schisme national n’a 
plus pour la Lituanie une signification aussi tra¬ 
gique qu’autrefois. Le peuple a trouvé en lui-même 
un nombre toujours croissant d’intellectuels dont la 
vitalité et l’activité augmentent chaque jour. Par 
contre la situation des milieux qui se sont détachés 
du peuple devient toujours plus précaire ; à mesure 
que s’établit en Lituanie un ordre de choses démo¬ 
cratique ils apparaissent toujours plus superflus 
dans la vie publique et perdent en même temps 
peu à peu toute importance effective. Et cela, tandis 
qu’entre le peuple et ses intellectuels se lient des 
rapports nouveaux, normaux, sur lesquels reposent 
toute la force de la renaissance nationale. Il ne nous 
semble pas inutile d’examiner ce point de plus près. 


IV 

Nous avons déjà souligné à différentes reprises 
que la collaboration de l’élite intellectuelle et du 
gros de la population était pour la Lituanie, en rai¬ 
son des particularités de son histoire, d’une impor¬ 
tance plus immédiate que pour d’autres pays. La 
renaissance nationale se devait donc d’apporter une 
solution satisfaisante à cette grave question. Les 
Lituaniens avaient pu apprendre à apprécier à sa 
juste valeur le travail collectif du peuple et celui 
des individus qui, sortis des rangs mêmes du peuple. 


14 


210 — 


avaient su prendre place dans l’aristocratie de la 
pensée; la renaissance nationale leur donna l’occa¬ 
sion d’en voir les résultats pratiques. De fait, l’har¬ 
monieuse coopération de l’individu et de la collec¬ 
tivité est un des phénomènes les plus caractéristiques 
de cette renaissance. 

Malgré ses conditions d’existence exceptionnelle¬ 
ment dures le peuple de Lituanie a vaillamment 
rempli son devoir national. Il a non seulement créé 
et conservé ce que nous avons décrit dans notre pre¬ 
mière partie sous le nom d’éléments primitifs de sa 
nationalité, mais aujourd’hui môme il en augmente 
constamment le trésor. A ce point de vue l’activité 
créatrice des masses populaires lituaniennes n’a 
jamais cessé, et, tandis que dans beaucoup d’autres 
pays de civilisation moins récente la source de la 
création populaire est tarie, le moindre village litua¬ 
nien résonne encore aujourd’hui aux accents des 
chansons nationales, et ses modestes habitants ont 
conservé le sens du grand mythe de la vie. 

Tout aussi caractéristique est l’attrait que la science 
exerce là-bas sur les esprits. Déjà au temps où l’obs¬ 
curantisme officiel cherchait à les garder dans l’om¬ 
bre, ils aspiraient à la lumière et, avec un empres¬ 
sement qui dépassait l’attente la plus optimiste, 
s’adressaient aux hommes dévoués qui en secret 
travaillaient à les éclairer. C’est grâce à cela que 
la presse clandestine et l’enseignement privé purent 
accomplir leur œuvre de telle façon que le premier 
recensement général de l’Empire russe, à la fin du 
XIX" siècle, accusa en Lituanie une proportion 
d’illettrés plus faible qu’en Russie et môme qu’en 
Pologne. C’est au sein même de la famille que la jeu¬ 
nesse lituanienne recevait son premier enseignement. 
De plus il a de tout temps existé en Lituanie des 


— 211 — 


maîtres ambulants qui, passant de village en village, 
de maison en maison, apprenaient aux enfants à 
lire et à écrire. Enfin le Lituanien le plus simple ne 
manque jamais une occasion de s’instruire lui-même. 
On sait, par exemple, qu’en dépit des plus rigou¬ 
reuses interdictions les villageois se groupaient en 
sociétés d’autodidactes pour compléter et parfaire 
les connaissances qu’ils auraient dû normalement 
acquérir dans les écoles publiques. On est vérita¬ 
blement surpris de voir l’énorme affluence des élé¬ 
ments populaires aux écoles sitôt après l’affranchis¬ 
sement des paysans. Il est vrai que dans les milieux 
lituaniens, aux traditions patriarcales, cet empres¬ 
sement est souvent dû à l’attrait que beaucoup res¬ 
sentent pour la carrière ecclésiastique ; mais cela ne 
diminue en rien l’intérêt que tous portent à la science 
et à l’instruction. 

C’est dans cette chaude et vivifiante atmosphère 
de la culture populaire qu’ont grandi les intellectuels 
du mouvement de renaissance. Ceux-ci comprirent 
merveilleusement que leur tâche était de créer une 
culture intellectuelle, couronnement de la culture 
populaire et en pleine harmonie avec les exigences 
de l’individualité nationale du peuple lituanien. Ils 
se sont imposé comme première règle de rester en 
contact étroit avec l’ensemble du peuple lui-même 
et s’efforcent d’éviter les écueils où les éléments tra¬ 
ditionnels ont autrefois fait naufrage. L’expérience 
historique les convainc qu’il ne peut y avoir de col¬ 
laboration normale entre le peuple et les esprits 
cultivés que si elle s’inspire du principe démocratique 
et si, plus généralement, la question des rapports 
de l’individu et de la société reçoit une juste solution. 

Dans son passé, le peuple lituanien a été la vic¬ 
time de deux excès opposés : à l’aurore de son his- 


— 212 — 


toire, tant que subsistèrent les traditions orientales 
primitives, la société absorbait l’individu ; plus tard, 
au contraire, dans la période des influences occi¬ 
dentales, l’individu relégua délibérément la société 
à l’arrière-plan. Le mouvement de la renaissance 
lituanienne, par le fait même qu’il s’engageait dans 
la voie démocratique, devait établir un rapport plus 
normal entre la société et l’individu. 

En général, l’abusive ingérence de la première 
prépare les voies au socialisme ; la primauté du 
second, par contre, prédispose à l’individualisme. 11 
n’est de vie intégrale possible que dans l’harmonieux 
accord de ces deux principes réalisables en fait, si 
l’on a soin de délimiter justement le champ d’action 
de l’un et de l’autre, car l’histoire de la civilisation 
prouve que le progrès de l’humanité exige que tous 
les deux trouvent une application convenable dans 
la vie des peuples. 11 faut reconnaître qu’ils ont 
chacun raison à leur manière; ils sont vrais quand 
ils affirment leur valeur dans le domaine qui leur 
est propre ; faux quand ils se font exclusifs et se 
refusent l’un à l’autre toute signification et toute 
portée. 

Nous n’avons pas à examiner ici quel champ 
d’action il convient de fixer à chacun d’eux dans la 
vie des collectivités. Il nous suffit d’indiquer que la 
Lituanie ne manifeste ni les tendances socialistes 
extrêmes de la Russie, ni l’excessive disposition à 
l’individualisme de la Pologne. Son passé est un sûr 
garant qu’elle saura réaliser dans sa vie publique la 
synthèse de ces principes opposés, mais non contra¬ 
dictoires : c’est ainsi seulement qu’elle accomplira 
son évolution démocratique. Cette œuvre de syn¬ 
thèse, la renaissance nationale l’a déjà amorcée. 
« En observant, dit Vidùnas, la vie des Lituaniens, 


— 213 — 


surtout dans la Grande Lituanie, on constate chez 
eux un grand penchant à l’association. Les gens 
se groupent en toutes sortes de sociétés. Les Litua¬ 
niens s’exercent ainsi à vivre en communauté et à 
observer les règles des collectivités *. » 

Cela ne les empêche pas d’être puissamment portés 
à l’action individuelle. Il n’y a peut être nulle part 
ailleurs qu’en Lituanie une telle proportion d’écri¬ 
vains populaires, de poètes, d’inventeurs de tous 
genres, parmi lesquels on rencontre parfois des 
talents remarquables ; on pourrait citer entre autres 
le poète Jovaras et une femme, Zemaitè, qui excellent 
à décrire les mœurs populaires. 

C’est ainsi que se développent parallèlement les 
cultures intellectuelles et populaires pour créer une 
civilisation nationale lituanienne dont l’idée fonda¬ 
mentale est de synthétiser dans le domaine de la 
collectivité les principes sociaux et individuels. 
Nous en trouverons plus loin la confirmation dans 
le drame national de Yidûnas qui repose tout entier 
sur l’union de la société et de l’individu. 


B. Tendances de la Lituanie actuelle vers 
l'achèvement de la synthèse nationale : 

I. Deux conditions principales de la vie intégrale du peuple 
lituanien : à l’intérieur, équilibre des civilisations russe 
et polonaise réalisé par la fusion de leurs influences en 
un tout lituanien; à l’extérieur, équilibre partiel des 
puissances russe et allemande assuré par la Lituanie 
Etat-tampon ; 11. idéal national du peuple lituanien : 
réalisation de la synthèse des deux mondes, oriental et 


1 Vidûnas. Musu Uêdavinys, p. 176. 



— 214 — 


occidental, sous les formes de l’individualité nationale 
lituanienne ; 111. exemples concrets des temps derniers : 
V. St. Vîdûnas , la tliéosophie et l’art dramatique ; 
N. Curlionis, musique et peinture ; A. Dambrauskas, idée 
de la synthèse de la philosophie absolue. Coup d’œil sur 
l’avenir. 


I 

Il y a trente-cinq ans qu’a commencé la renais¬ 
sance lituanienne ; elle s’est poursuivie jusqu’à au¬ 
jourd’hui avec une ampleur toujours croissante et 
une vitesse régulièrement accélérée. Certes, l’ou¬ 
ragan de la guerre mondiale n’a pas épargné le ter¬ 
ritoire de la Lituanie; il s’est, au contraire, dès le 
début, abattu sur elle avec une violence extrême ; la 
vie même du pays en a été paralysée, mais la con¬ 
science nationale des Lituaniens n’en a pas moins 
continué à se développer. La guerre elle-même, en 
éveillant chez les peuples opprimés l’espoir d’un 
meilleur avenir, stimulait les aspirations de la 
Lituanie à disposer librement d’elle-même, et la 
révolution russe, en triomphant du tsarisme, venait 
pour ainsi dire, légaliser ces justes aspirations. 

Les circonstances actuelles rendent donc singuliè¬ 
rement opportune la question des conditions dans 
lesquelles la Lituanie pourra poursuivre heureuse¬ 
ment son évolution. Nous savons déjà qu’une con¬ 
stitution démocratique doit être mise à la base de sa 
vie publique, ne serait-ce que pour remonter le cou¬ 
rant où l’a vaitentraînéeson ancien état aristocratique, 
cause essentielle des malheurs qui l’ont frappée ; 
cette nation d’ailleurs ne pourra prospérer que si elle 
réussit — autant que le permettent les conjonctures 
actuelles — à redresser les torts et à réparer les 
erreurs qui l’ont empêchée de remplir sa mission 


— 215 — 


dans le passé, et ce travail de restauration devra 
affecter à la fois le côté culturel ou intérieur et le 
côté politique extérieur de la vie du pays. 

En s’ouvrant comme elle le fit aux influences des 
civilisations étrangères, la Lituanie non seulement 
reçut en son sein le germe des futures dissensions 
nationales, mais encore fournit à ses voisins l’occa¬ 
sion de s’arroger sur elle des droits et des prétentions 
intolérables. La politique russificatrice qu’elle eut à 
subir au XIX e siècle, et que rien ne pouvait justifier, 
cherchait à se légitimer en proclamant que la Lituanie 
était une «vieille terre russe». En se couvrant de 
cette formule essentiellement fausse, les fonction¬ 
naires russes se réclamaient de la première période 
de l’expansion lituanienne où l’Etat lituanien, après 
avoir englobé les territoires blancs-russiens et petits- 
russiens, avait fait de nombreux emprunts à leur 
civilisation. L’autocratie russe et sa politique bru¬ 
tale ont acquis dans le monde civilisé un tel renom 
qu’il nous semble superflu, surtout après tout ce 
que nous avons dit de la Lituanie, de nous arrêter à 
démontrer la fausseté de son point de vue. 

Plus choisis dans la forme, mais aussi plus carac¬ 
téristiques ont été les rapports des nationalités et 
des civilisations de Pologne et de Lituanie. Les 
Polonais semblent n’avoir jamais suffisamment tenu 
compte de cette vérité un peu subtile, à savoir que 
la civilisation en général est un bien qui tend à se 
répandre. On peut affirmer qu’aucune civilisation 
nationale ne surgit sans tenir par quelque côté à la 
civilisation d’un peuple étranger et qu’aucune ne 
demeure sans influence sur celle des autres peuples. 
C’est là un trait de la communauté morale des 
peuples, qui ne peut en aucun cas légitimer l’assujet¬ 
tissement politique de l’un à l’autre. 


- 216 


Si même l’on veut admettre que le rôle civilisateur 
de l’un doit être payé par les obligations de l’autre, 
on ne peut soutenir que le compte lituano-polonais 
se solde par un excédent d’obligations au passif des 
Lituaniens, car ceux-ci ont fait pour la culture polo¬ 
naise infiniment plus que les Polonais pour la cul¬ 
ture lituanienne. Le fait que les Lituaniens ont 
emprunté à la culture polonaise ses formes natio¬ 
nales et qu’ils ont ensuite collaboré dans cet esprit 
à son développement, crée l’illusion que les Polonais 
ont joué en Lituanie le noble rôle de « Kulturtrager». 
En réalité, c’est une conquête que les Polonais réa¬ 
lisèrent en Lituanie, et ils en ont tiré tous les avan¬ 
tages possibles. Ils ne peuvent, on le comprend, 
y renoncer de gaîté de cœur aujourd’hui que le 
mouvement de la renaissance a proclamé l’inviola¬ 
bilité des droits nationaux, politiques et culturels du 
peuple lituanien. De tout le XIX e siècle, ils n’ont, 
en ce qui concerne leurs rapports avec la Lituanie, 
rien appris -et rien oublié. Les événements de ces 
derniers temps en fournissent une nouvelle preuve. 

Après que l’Allemagne, l'Autriche et la Russie 
eurent sous une forme ou sous une autre, reconnu 
à la Pologne son droit à l’indépendance, les Polonais 
crurent utile de définir, dans une déclaration offi¬ 
cielle, l’attitude qu’ils entendaient observer vis-à-vis 
de la Lituanie. Notre époque ayant sanctionné le 
droit que chaque peuple possède de décider libre¬ 
ment de son sort, ils ne pouvaient plus réclamer la 
réunion de la Lituanie à la Pologne, comme d’une 
partie au tout ; ils reconnurent donc à la Lituanie 
le droit de disposer d’elle-même, mais en soumirent 
le plein exercice à des conditions telles qu’elles de¬ 
vaient en fait leur assurer tous les avantages d’une 
union. 


— 217 — 


Du 19 au 22 mai 1917, la question lituanienne 
fut examinée à Varsovie par les partis polonais 
et tranchée par eux d’une façon à peu près uni¬ 
forme, bien que l’unanimité n’eût pas été réalisée. 
La majorité (neuf sur quatorze) se rallia à la 
déclaration suivante : « Au nom du Royaume de 
Pologne restauré, les partis et tendances politiques 
dans la personne de leurs représentants soussignés 
réclament également, pour les terres de l’ancien 
Grand-duché de Lituanie, une existence politique 
indépendante. La Pologne travaillera sans se lasser 
à renouer ses liens avec la Lituanie indépendante 
dans l’absolue conviction que les peuples qui habi¬ 
tent la Lituanie : Lituaniens, Polonais et Blancs- 
Russiens trouveront, dans l’union volontaire et cor¬ 
diale des deux Etats, la garantie du développement 
national, intellectuel et économique de toutes les 
couches de la société 1 . » 

Cette déclaration montre bien que le point de vue 
polonais sur l’avenir de la Lituanie n’a pas changé; 
il s’en tient à la conception historique et ne fait 
aucun cas de la renaissance qui s’y est manifestée 
au XIX e siècle. Les Polonais ignorent ce fait, qui 
ne saurait cependant passer inaperçu, mais, par 
contre, sont portés à voir dans les éléments polo- 
nisés de la population lituanienne un peuple dis¬ 
tinct. Enfin, un complément annexé à cette décla¬ 
ration achève de mettre en lumière l’attitude que les 
Polonais prennent envers les droits nationaux du 
peuple lituanien. «Le parti socialiste polonais, d’ac¬ 
cord avec le principe de la déclaration exposée ci- 
dessus, croit nécessaire d’ajouter pour sa part que 
les relations réciproques de la Pologne et de la 

1 Le journal Naprzôd , n° 23, 30 Y. 1917, Krakôw. 


— 218 — 


Lituanie devront être définies après entente des 
assemblées constituantes de Vilna et de Varsovie, 
élues au suffrage universel, égal, direct, secret et 
proportionnel 1 . » 

Cette annexe ne touche évidemment rien au fond 
même de la conception historique de la Lituanie; 
elle ne fait qu’indiquer le moyen d’établir les rap¬ 
ports des deux Etats. Mais huit partis sur neuf, 
selon toute apparence, estiment que les rapports 
réciproques traditionnels des deux peuples sont 
d’ores et déjà aussi bien déterminés que la composi¬ 
tion historique du futur Etat lituanien restauré. S'il 
en était autrement, on ne pourrait expliquer la réso¬ 
lution particulière du parti socialiste polonais. 

D’ailleurs la forme des futurs rapports des deux 
peuples est pour tous les Polonais chose à peu près 
fixée. Nous en avons la preuve dans la seconde 
rédaction de la déclaration signée par les cinq autres 
partis et qui se distingue de la première, non par le 
fond, mais seulement par la subtilité de ses expres¬ 
sions diplomatiques. La comparaison des deux décla¬ 
rations n’étant pas sans intérêt, nous nous permet¬ 
tons de mettre aussi la deuxième sous les yeux du 
lecteur: «Les partis et tendances politiques, dit-elle, 
dans la personne des représentants du peuple polo¬ 
nais, reconnaissent au Grand-duché de Lituanie le 
droit de former un Etat indépendant. La Pologne 
aspire ardemment à renforcer ses liens traditionnels 
avec le Grand-duché de Lituanie indépendant dans 
l’absolue conviction que les peuples habitant la 
Lituanie historique trouveront dans leur union 
volontaire et cordiale avec le peuple polonais la 
garantie du développement national, intellectuel et 
économique de toutes les couches de la société 2 . » 

1 et 5 Le journal Naprzôd, n° 28, 80 V. 1917, Krakôw. 


— 219 — 


Ce grand désir de « renforcer les liens tradition¬ 
nels » des deux peuples pour « le développement de 
toutes les couches de la société » trahit les véri¬ 
tables intentions des Polonais qui visent aujour¬ 
d’hui comme par le passé à poursuivre leur péné¬ 
tration pacifique en Lituanie et à y réaliser une 
véritable conquête diplomatique. Cette politique a 
pour les Lituaniens ce grave inconvénient de les 
entraîner dans la lutte des Polonais contre les 
Slaves orientaux, car une Lituanie restaurée dans 
ses limites historiques et unie à la Pologne devrait, 
dans l’esprit des Polonais, servir comme autrefois 
à étendre à l'est leur influence. 

On peut se faire une idée approximative de la 
conception polonaise du lien concret qui doit unir à 
la Pologne la Lituanie indépendante, en lisant un 
article paru le 6 juillet 1917 dans le n° 258 du Czas, 
journal polonais de Cracovie, peu de temps après 
que les partis polonais eurent publié leur déclara¬ 
tion relative à la question lituanienne. De cet article, 
intitulé « la Situation en Lituanie » et écrit, semble- 
t-il, par un correspondant fort au courant des aspi¬ 
rations polonaises, nous extrayons le passage sui¬ 
vant qui a pour nous un intérêt capital. 

Après avoir donné une relation fort substantielle 
de la situation créée en Lituanie par la guerre, le 
correspondant ajoute : « Dans ces conditions, la 
population polonaise de Lituanie doit redoubler ses 
efforts pour conserver à la Pologne son état de pos¬ 
session matérielle et morale 1 dans ce pays. Cepen¬ 
dant jusqu’à aujourd’hui elle est sortie victorieuse 
de toutes ces épreuves. Les œuvres scolaires, dont 
l’organisation est exemplaire et qui sont en grande 


1 C’est nous qui soulignons. 


— 220 — 


partie entretenues par la générosité locale, élèvent 
presque toute la jeunesse de Vilna grâce au concours 
des intellectuels de toutes nuances qui s’étend même 
à la province, grâce aussi à l’activité infatigable des 
propriétaires demeurés dans le pays et des prêtres. 
L’opposition des autorités est, malgré tout, un faible 
obstacle au développement de l’instruction polo¬ 
naise : les maîtres professionnels de Vilna réduisent 
au minimum leur traitement bien qu’ils soient obli¬ 
gés de vivre dans les conditions de cherté qui 
régnent à présent à Vilna ; ils manifestent égale¬ 
ment leur ferme résolution de rester à leur poste. 
L'instruction, la civilisation et le sentiment natio¬ 
nal trouvent de précieux auxiliaires dans les insti¬ 
tutions telles que le Comité polonais d’éducation et 
la Société de secours aux victimes de la guerre. 
Elles jouent un rôle directeur et procurent les 
moyens pécuniaires et autres ; enfin toutes, sans 
exception, propagent l’idée de l’union avec la 
Pologne. » 

Si l’on est curieux de savoir ce qu’est cette « popu¬ 
lation polonaise de Lituanie », nous dirons qu’elle 
se compose pour une majorité écrasante des élé¬ 
ments lituaniens polonisés. Le lecteur sait que ces 
derniers sont en effet intéressés au maintien de 
« l’état de possession polonais en Lituanie », parce 
que leur situation politique et matérielle dans le 
pays en dépend plus ou moins. Ils ne se gênent pas 
pour se chercher un appui hors de leur véritable 
patrie, et voilà pourquoi leur mot d’ordre est d’abord 
l’union avec la Pologne, la liberté ne venant qu’en 
second lieu. Ils espèrent que, dans l’Etat lituano- 
polonais restauré, ils réussiront à mettre le peuple 
lituanien en minorité et à se maintenir sur leurs 
positions traditionnelles. On comprend après cela 


- 221 — 


ce que voulaient dire les Polonais en exprimant leur 
conviction que, dans une union volontaire et cor¬ 
diale de la Lituanie avec la nation polonaise, toutes, 
les couches de la société trouveraient leur dévelop¬ 
pement national, intellectuel et économique. 

En publiant leur déclaration relative à la ques¬ 
tion lituanienne, les Polonais agissaient évidem¬ 
ment en plein accord avec les éléments polonisésde 
Lituanie, car presque en même temps, le 24 mai 
1917, ces derniers présentaient au chancelier alle¬ 
mand Bethmann-Hollweg une pétition qui réclamait 
l’union de la Pologne et de la Lituanie en un seul 
Etat. La pétition est signée par 44 personnages 
(serait-ce un nombre fàtidique ?) qui s’intitulent 
« les représentants de tous les partis polonais de 
Lituanie » ; elle renferme entre autres ces deux 
passages suggestifs : 

« Si on considère en outre que presque toute la 
grande et la moyenne propriété se trouvent aux 
mains des Polonais, que dans les villes les Polonais 
forment la plus grande partie de la population 
chrétienne et que, les Juifs mis à part, l’industrie, 
le commerce, les métiers, et surtout les professions 
libérales, sont en majorité représentés par les Polo¬ 
nais, alors on doit comprendre quel rôle prépondé¬ 
rant joue dans ce pays l’élément polonais et quelle 
vigueur il manifeste au point de vue économique, 
intellectuel et politique. 1 » 

Et de là une transition parfaitement logique à la 
résolution Anale : 

« Formant une partie intégrante du grand peuple 
polonais, nous avons tendu et tendrons toujours à 
nous unir en un seul Etat avec la Pologne dont 


1 Lietuvos Aidas, n° 4, 1917. 


— 222 — 

notre pays a partagé le sort non seulement aux 
époques de gloire et de triomphe, mais encore à 
celles de luttes et d’asservissement. Cette juste pré¬ 
tention n’est nullement opposée aux intérêts vitaux 
des autres nationalités de ce pays qu’elle respecte 
au contraire et favorise par la création d’un Etat 
unique reposant sur le principe de l’autonomie des 
diverses parties du pays. 1 » 

Les pétitionnaires ont beau affirmer plus loin 
qu’ils ne veulent pas « envisager ici la forme de 
cette union », le sens général de la pétition ne laisse 
aucun doute sur le genre d’autonomie dont jouirait 
la Lituanie dans l’Etat polonais. D’autres orga¬ 
nisations polonaises de Lituanie, telles que le 
Club populaire polonais à Yilna, ont fait à ce 
sujet des déclarations plus franches et ont déter¬ 
miné « la forme de cette union » en réclamant la 
communauté pour les deux peuples des pouvoirs 
législatif et exécutif, la Lituanie n’ayant plus en 
propre que le pouvoir judiciaire. Voilà le programme 
de l’orientation polonaise en Lituanie. 

Qu’on n’aille cependant pas croire que tous les 
éléments plus ou moins polonisés de Lituanie en 
sont encore à l’esprit traditionaliste et aristocra¬ 
tique qui fut autrefois le leur. Dans les limites de la 
Lituanie ethnographique, les éléments polonisés 
forment au plus le 7 à 10 °/o de la population totale. 
2 % peut-être se sont rangés consciemment et défi¬ 
nitivement du côté de la nationalité polonaise ; il 
faut dire que c’est la partie la plus puissante, socia¬ 
lement et intellectuellement parlant, des éléments 
polonisés. L’autre partie n’a guère pour la rattacher 
à la nationalité polonaise que l’usage courant qu’elle 


1 Lietuvos Aidas, n° 4, 1917. 


- 223 — 

fait d’un polonais d’ailleurs considérablement altéré. 
Son orientation définitive d’un côté ou de l’autre 
dépend du sort politique du pays et du triomphe des 
libertés démocratiques. Les partisans de la Pologne 
le comprennent parfaitement et font tous les efforts 
possibles pour gagner à leur cause les groupements 
lituaniens inconsciemment attirés dans l’orbite polo¬ 
naise. 

Immobilisés dans leurs stériles sympathies pour 
la Pologne, ils n’ont, peut-on dire, rien fait de tout 
le XIX e siècle pour relever le niveau intellectuel de 
la classe populaire. Ce n’est que vers la fin du 
siècle qu’ils se sont subitement intéressés à son 
sort, mais pour faire pièce au mouvement démocra¬ 
tique et exercer sur elle une action civilisatrice et 
éducatrice qui en réalité va à l’encontre de tous 
les intérêts vitaux du peuple lituanien dans son 
ensemble. 

On sait maintenant ce qu’il en a coûté à la Litua¬ 
nie d’avoir fait dans le passé des emprunts aux 
civilisations russe et polonaise. Si dures qu’en 
eussent été les conséquences, les Lituaniens n’ont 
cependant pas voulu renoncer à la moindre partie 
de ces acquisitions qui avaient déjà, pour ainsi dire, 
obtenu en Lituanie droit de cité. En effet, repousser 
les influences étrangères déjà admises eût été un 
procédé simpliste qui n’aurait pas conduit au but 
désiré. Au contraire, c’est le devoir de tous les 
Lituaniens conscients et instruits, élevés dans la 
majorité des cas dans la discipline des cultures 
russe et polonaise, de tendre à se dégager des 
formes étrangères, mais sans rejeter ce que ces 
cultures contiennent d’universel et de positif. En 
d’autres termes, les différents éléments des cultures 
russe et polonaise doivent être fondus parles Lilua- 


— 224 — 


niens en un tout organique, puis introduits par eux 
dans leur synthèse nationale. 

En proposant à la Lituanie d’achever ainsi le 
développement de sa culture et son évolution histo¬ 
rique, ce n’est pas devant une aspiration idéale, 
mais bien devant une nécessité réelle que nous la 
plaçons, car il n’y a pas pour le peuple lituanien 
d’autre issue pour échapper à l’action dissolvante 
des influences extérieures qui menacent l’intégrité 
de sa vie nationale. Et d’abord cette solution pré¬ 
viendrait une fois pour toutes en Russie ou en 
Pologne toute velléité d’emprise politique sur la 
Lituanie, basée sur un prétendu droit d’influence 
culturelle. Ensuite une telle thèse serait l’efficace 
contrepoison de toute russification ou polonisation 
ultérieure dans tous les cas où le danger serait 
encore à craindre. Enfin elle faciliterait le retour 
dans le giron national de tous ceux qui, séduits par 
l’attrait des cultures étrangères, ont faibli dans leur 
fidélité. 

Sur ce dernier point nous voudrions encore ajou¬ 
ter quelques mots. Nous nous rendons parfaite¬ 
ment compte qu’on ne peut exercer aucune con¬ 
trainte extérieure sur l’individu dans le choix per¬ 
sonnel qu’il faitde telle ou telle nationalité, car il doit 
jouir de la liberté que tous lui reconnaissent de 
remplir ses obligations morales et naturelles. Aussi le 
peuple lituanien ne peut-il user de moyens de violence 
pour faire entrer les éléments polonisés de Lituanie 
dans la composition de la nationalité lituanienne. 
Quant à la culture, il ne peut que s’efforcer de réa¬ 
liser des conditions de vie telles que ces éléments 
se sentent poussés à sortir de leur isolement et à 
coopérer à l’œuvre de synthèse nationale, à laquelle 
ils apporteront l’appoint de leur expérience acquise 


— 225 — 


au cours de leurs errements. Ils doivent comprendre 
qu’ils trouveront dans une synthèse nationale com¬ 
plète plus de bienfaits qu’ils n’en pouvaient attendre 
de l’étranger. Alors le peuple lituanien, sans s’ai¬ 
grir d’une aussi longue attente, leur ouvrira ses 
bras et recevra avec une joie profonde ses enfants 
prodigues. 


Quant aux conjonctures de la politique extérieure, 
elles sont telles que la nation lituanienne ne peut 
vivre normalement et se développer que si l’équi¬ 
libre est réalisé dans les rapports réciproques de 
l’Allemagne et de la Russie, pour autant que les 
intérêts matériels de ces deux puissances se heur¬ 
tent sur le territoire de la Lituanie. Il n’est pas 
douteux que Russie et Allemagne tendent è conso¬ 
lider leur position sur la plus grande partie possible 
du littoral de la Baltique. L’Allemagne ne fait ainsi 
que suivre les vieilles traditions des ordres teuto- 
niques qui, au-XIII e siècle déjà, s’efforçaient d’élar¬ 
gir leur domination sur toute l’étendue du littoral 
baltique de l’embouchure de la Vistule à celle de la 
Duna et même plus loin encore au nord. Depuis 
lors, l’esprit de conquête de la race allemande n’a 
pas diminué. Au contraire, la fin du XIX e siècle l’a 
vu croître pour cette première raison que le peuple 
allemand, serré dans un territoire relativement 
étroit, éprouve aujourd’hui plus que jamais le besoin 
biologique de s’étendre. 

Naturellement, ce besoin a cherché à se satisfaire 
du côté qui présentait le moins de résistance. C’est 
ce qu’on peut constater dans la guerre actuelle à 
propos de la Lituanie qui, stratégiquement et politi¬ 
quement, est le point le moins défendu. 

Comparée à la politique russe des dix dernières 


15 


— 226 — 


années qui ont précédé la guerre, la politique des 
Allemands pendant la période d’occupation s’est 
montrée plus mesquine et plus vexatoire. Ils ont, 
par exemple, rétabli l’interdiction générale de toute 
la presse lituanienne ; ce n’est qu’en 1917 qu’ils ont 
montré un peu plus de tolérance. Non moins carac¬ 
téristique est la division du pays en petits districts 
fermés, entreprise, selon toute apparence, pour ren¬ 
dre impossible aux habitants toute action politique 
et nationale commune. Il faut bien croire que ces 
mesures ne sont pas justifiées par les exigences de 
l’état de guerre, car dans ce cas elles seraient tout 
aussi indispensables en Belgique et en Pologne. 1 2 

Après cela il n’y a plus lieu de s’étonner que l’Alle¬ 
magne se soit montrée plus traitable et plus conci¬ 
liante avec ses adversaires occidentaux quand la 
tournure que prit soudain la révolution russe eut 
réduit à ses extrêmes limites la force de résistance 
de la Russie. Elle comptait tout simplement se 
dédommager au centuple aux dépens de cette der¬ 
nière en s’emparant de la Lituanie et de la Lettonie.' 
Dans cette dernière, autrefois soumise à l’Ordre des 
Porte-Glaive, et où l’élément allemand qui lui est 
resté de ce temps ne représente plus que le 8 % de 
la population, les Allemands voient une « Nouvelle 
Allemagne » qui d’une façon ou d’une autre doit 
être réunie à sa métropole; mais pour cela il leur 
est indispensable de jeter un pont par-dessus la 
Lituanie qui, aujourd’hui comme il y a sept siècles, 

1 L’adoucissement du régime d’occupation et l’attribution aux 
Lituaniens de quelques libertés, en réalité bien éphémères, ne se pro¬ 
duisirent que plus tard, lorsque les Allemands perdirent l’espoir 
d’annexer purement et simplement la Lituanie. Ils préférèrent dès 
lors à leur frontière orientale l’état lituanien à la puissance russe. 

2 Le nom de Lettonie s’applique à tout le pays des Lettons, c’est- 
à-dire aux trois provinces : Gourlande, Livonie et Letgalie. 


— 227 — 


fait obstacle à la satisfaction de leurs appétits. S'ins¬ 
pirant de cet esprit, qu’elle cache d’ailleurs avec 
soin, la politique allemande évite de faire des pro¬ 
messes de liberté à la population dont elle préfère 
travailler et déguiser les opinions et les aspirations 
comme si elles ne s’écartaient en rien de ses propres 
désirs. 

D’ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que la Russie 
s’accommoderait aisément d’une domination alle¬ 
mande dans les provinces baltiques. Instructives 
sont à cet égard les réflexions du ministre de la 
guerre Terestchenko exprimées au préparlement 
russe le 30 octobre 1917. Après avoir fait observer 
que la politique d’expansion économique de l’Alle¬ 
magne en Pologne n’obtenait, pas les résultats 
escomptés, il ajoute ceci : « L’Allemagne agit d’ail¬ 
leurs avec beaucoup plus d’énergie à l’égard de la 
Lituanie et de la Courlande, économiquement plus 
faibles. Pour ce dernier pays, l’Allemagne a déjà un 
plan économique détaillé de colonisation, voulant 
satisfaire et remercier ses soldats de leurs fatigues 
militaires. Mais ici la Russie doit déclarer fermement 
qu’elle ne tolérera pas d’ètre privée de sa sortie sur 
une mer qui ne gèle pas. » Aussi le ministre ne met 
pas sur le même pied la Pologne et les provinces 
baltiques pour ce qui est du droit de disposer d’elles- 
mêmes. « Nous comprenons, dit-il plus loin, ce droit 
pour la Pologne, mais en ce qui concerne les deux 
autres pays tout le monde ici semble bien comprendre 
les intérêts de la Russie sur la mer. Notre patrie, 
sans un port qui ne gèle pas, serait rejetée à l’époque 
de Pierre le Grand. » 1 

Ces paroles caractérisent d’autant mieux l’attilude 
de la Russie vis-à-vis des droits de la Lituanie et de 


1 Journal de Genève, n° 302, 1917. 


— 228 — 


la Lettonie qu’elles ont été prononcées dans un 
moment de désordre intérieur complet et de totale 
impuissance militaire sur le front. Les prétentions 
d’autrefois qui se réclamaient d’une soi-disant com¬ 
munauté de culture et de civilisation sont rempla¬ 
cées maintenant par des considérations pratiques 
d’ordre matériel. La Lituanie devra dorénavant 
compter avec cette circonstance plus que dans le 
passé. Celui qui connaît de près les choses de Russie, 
sait que le rôle peu brillant de cette dernière dans 
la guerre actuelle est parfaitement explicable, presque 
inévitable même, après l’effondrement du régime 
autocratique qui tenait le pays dans la servitude et 
l’ignorance. Mais, d’autre part, il n’est pas moins 
indubitable que, quels que soient pour la Russie les 
résultats de cette guerre, elle ne peut plus retourner 
à l’obscurantisme et à la stagnation d’autrefois. 
Abasourdis par la confusion chaotique qui règne 
aujourd'hui dans ce pays hier encore esclave, aujour¬ 
d’hui bouleversé par la guerre et la révolution, 
nombreux sont ceux qui oublient que cette race, 
richement douée par la nature, peut dans l’atmos¬ 
phère des libertés constitutionnelles acquérir en 
quelques dizaines d’années une puissance telle qu’à 
elle seule elle sera pour l’Allemagne une redoutable 
rivale. 1 Cette dernière l’a toujours compris mieux 
que d’autres et voilà pourquoi, en toute connaissance 
de cause et non sans succès, elle soutenait la réac¬ 
tion chez sa dangereuse voisine. Telle est la deuxième 
prétendante qui menace la Lituanie. 

1 Maintenant que la guerre mondiale est terminée au détriment 
tant de l’Allemagne que de la Russie, on peut prévoir l’éventualité 
contraire. Il peut arriver que ces deux puissances, au lieu de rivaliser, 
réuniront leurs forces contre l’Europe occidentale. La Lituanie aurait 
alors sa place parmi les états intermédiaires qui devraient maintenir 
l’équilibre dans l’Europe orientale. 


— 229 — 


L’Etat polonais renaissant émet aussi ses préten¬ 
tions économiques sur la Lituanie. Les Polonais 
estiment comme les Allemands que leur expansion 
économique suit le cours le plus favorable en s’éten¬ 
dant vers la Lituanie et la Russie Blanche. Il leur 
semble plus facile d’écouler les produits de leur 
industrie dans ces deux pays essentiellement agri¬ 
coles et moins peuplés que le leur. Ils vont môme 
jusqu’à parler de leur colonisation par les paysans 
polonais qui devront pour cela y renforcer leur élé¬ 
ment national. Mois ici leur projet se heurte, non 
seulement aux intérêts de la nation lituanienne, 
mais encore aux appétits personnels de l’Allemagne 
et de la Russie qui ne sont certes pas disposées à 
s’arrêter dans la poursuite de leurs avantages au 
profit des tendances d’expansion polonaises. 

La question se pose si, dans ces circonstances, il 
serait rationnel et juste de trancher le sort de la 
Lituanie en la soumettant à une seule des trois puis¬ 
sances qui prétendent avoir des droits sur elle. 
Notre réponse est catégorique : Non, dans aucun 
cas. Livrer à l’Allemagne la Lituanie et la Lettonie 
serait permettre à la Prusse de doubler ses forces 
en peu de temps et d’entrer de nouveau en conflit 
avec ses voisins; les rendre à la Russie équivau¬ 
drait à légitimer la politique historique russe faite 
de violence et d’exploitation De plus le rétablisse¬ 
ment d’une frontière commune à la Russie et à l’Alle¬ 
magne ferait surgir la menace de nouveaux frotte¬ 
ments et de nouveaux chocs. Enfin unir la Lituanie 
à la Pologne empêcherait le peuple lituanien de 
former une nation intégrale en favorisant le jeu 
dissolvant des éléments réactionnaires et en semant 
ainsi dans le pays des germes de dissension natio¬ 
nale et de discorde perpétuelle. 


— 230 — 


Si le monde cultivé tient à la paix et à la liberté, 
il comprendra que la Lituanie doit être la. patrie 
indépendante d’une nation intégrale possédant en 
elle assez de forces matérielles et morales pour 
rester libre envers les influences nationales, intel¬ 
lectuelles et politiques du dehors. Ce n’est qu’en 
satisfaisant à la fois les droits et les intérêts du 
peuple lituanien qu’il est possible d’éviter à la vie 
internationale les funestes conséquences qui résul¬ 
teraient de la domination exclusive en Lituanie 
d’une des nations voisines plus puissantes. Quant 
aux intérêts économiques de ces dernières, pour 
autant qu’ils méritent considération, il faut pour les 
sauvegarder convenir des arrangements nécessaires, 
sans en laisser l’examen au seul pays intéressé, 
mais en se basant sur des normes définies entou¬ 
rées de toutes les garanties internationales. C’est 
seulement ainsi qu’il sera possible de concilier les 
droits inaliénables du peuple lituanien avec les inté¬ 
rêts matériels de tous les pays intéressés. En un 
mot la Lituanie doit être un Etat tampon indépen¬ 
dant qui, grâce à sa neutralisation, conciliera à la 
fois ses intérêts et les nécessités des relations inter¬ 
nationales. 

Durant la guerre le peuple lituanien a eu plus 
d’une fois l’occasion d’exprimer publiquement par 
la voix de ses représentants sa résolution d’acquérir 
une pleine indépendance. A la troisième conférence 
des peuples opprimés, tenue à Lausanne en 1916, 
les représentants de la Lituanie envahie réclamèrent 
pour leur patrie une indépendance absolue. Cette 
même année, la nombreuse colonie lituanienne des 
Etats-Unis présenta au président Wilson et aux 
ambassadeurs de tous les Etats européens une décla¬ 
ration des droits imprescriptibles de leur pays. En 


— 231 — 


1917, après le triomphe de la révolution russe, les 
réfugiés lituaniens dispersés dans tout l’Empire 
russe déléguèrent des représentants à une diète 
générale qui adopta une résolution en faveur de 
l’indépendance de la Lituanie. Enfin dans la seconde 
moitié de cette même année (septembre 1917), une 
Diète des représentants de toute la Lituanie envahie, 
que les Allemands toléraient dans l’espoir qu’elle 
aurait pour eux un résultat favorable, affirma une 
fois de plus le droit sacré du peuple lituanien à dis¬ 
poser lui-même de son sort. 

Il n’y a donc plus aucun doute: si la possibilité est 
offerte au peuple lituanien de se déclarer formelle¬ 
ment, il n’hésitera pas un instant et proclamera sa 
souveraineté. 1 

Quant à la future organisation de leur Etat, les 
Lituaniens doivent la concevoir de manière à accom¬ 
plir la double tâche que leur sens politique leur 
indique pour réparer les errements du passé : d’abord 
la réunion de la Lituanie russe et de la Lituanie 
prussienne eh une seule nation, puis un rapproche- 

4 Cette proclamation a été faite par le Conseil d’Etat lituanien 
jouissant de la confiance entière de la grande majorité du peuple. En 
voici le texte : 

« Le Conseil d’Etat lituanien, dans sa séance du 16 février 1918, 
a décidé à l’unanimité d’adresser aux gouvernements de la Russie, de 
l’Allemagne et des autres Etats, la déclaration suivante : 

Le Conseil d’Etat lituanien, qui est actuellement la seule représen¬ 
tation du peuple lituanien, se basant sur le droit reconnu aux peuples 
de disposer d’eux-mêmes, ainsi que sur la résolution de la conférence 
lituanienne qui s’est tenue à Vilna du 18 au 23 septembre 1917, pro¬ 
clame la restauration de l’Etat lituanien iodépendaut et démocratique, 
avec Vilna pour capitale et dénonce tout rapport de dépendance avec 
les autres Etats. Le Conseil d’Etat lituanien déclare que la constitution 
de l’Etat lituanien et le règlement de ses rapports avec les autres 
nations seront établis par l'Assemblée nationale qui sera convoquée 
le plus tôt possible après son élection sur les bases démocratiques 
par tous les habitants de la Lituanie. 


Vilna, le 16 février 1918. » 


— 232 — 


ment politique avec la Lettonie, si possible sous la 
forme du fédéralisme. La première de ces deux 
tâches accomplies, ce serait toute une partie d’un 
territoire autrefois immense et dont la population 
est en majorité lituanienne sauvée de l’emprise ger¬ 
manique à laquelle elle a jusqu’ici opposé une tenace 
résistance. Ce serait encore pour le peuple lituanien 
cet immense avantage de posséder tout le cours 
inférieur du Niémen, le seul grand fleuve lituanien 
que, jusqu’à présent, les Allemands ont utilisé au 
mieux de leurs intérêts. 

L’alliance de la Lituanie avec la Lettonie unirait 
toute la race letto-lituunienne dans le but de réaliser 
un équilibre local entre le monde germanique et le 
monde slave. La Lettonie a droit à l’indépendance 
tout comme la Lituanie, de par son individualité 
nationale définitivement arrêtée; ses intérêts sont 
parallèles à ceux de la Lituanie; l’union de ces deux 
peuples frères qui n’ont entre eux aucune rivalité 
aiguë augmenterait l’importance et ferait la force de 
chacun d’eux. 

Au point de vue politique, cette union affaiblirait 
l’action néfaste de l’élément polonais en Lituanie, 
de l’élément allemand en Lettonie. Au point de vue 
culture, les deux pays se compléteraient en quelque 
sorte l’un l’autre. Le fait est que, moins nombreux 
que les Lituaniens, les Lettons sont plus pratiques 
que ces derniers, aussi ont-ils pour la culture 
matérielle de remarquables dispositions, tandis 
que les Lituaniens sont plus enclins à la culture 
intellectuelle. Le rapprochement des Lettons et des 
Lituaniens n’est donc pas justifié seulement par 
leur parenté ethnique, mais encore par les avan¬ 
tages qu’ils en retireraient les uns comme les autres. 

Pour terminer ces quelques considérations poli- 


— 233 — 


tiques, nous ajouterons que l’orientation ultérieure 
de la Lituanie émancipée devra la mettre en contact 
plus étroit avec les autres nations baltiques. En 
particulier, la Lituanie devrait se rapprocher des 
Etats Scandinaves à cause d’une parenté spirituelle 
qui se révèle déjà dans le fait que ces Etats sont, 
eux aussi, intéressés à maintenir entre l’Allemagne 
et la Russie un équilibre de puissance. D’ailleurs, il 
ne nous est pas possible ici d’entrer à ce sujet dans 
de plus amples détails. 


II 

Pour vivre et prospérer, le peuple lituanien doit 
réaliser, dans sa politique et sa civilisation, un 
équilibre entre l’Orient et l’Occident, et l’histoire 
montre qu’il a pu surmonter les difficultés de sa 
situation dans la mesure même où cette condition a 
été remplie. Par contre, la prédominance exclusive 
de l’Orient d’abord, puis de l’Occident, fit surgir 
dans sa vie un nombre toujours croissant d’agents 
destructeurs, tant et si bien qu’il perdit son existence 
d’Etat. La renaissance lituanienne fut avant tout 
une réaction contre l’abusive prépondérance des 
influences, soit orientales, soit occidentales. Nous 
venons de voir que la nation lituanienne ne peut 
vivre d’une vie intégrale que si elle réussit à fondre 
chez elle les principes de culture russes et polonais 
dans une synthèse nationale lituanienne et à établir 
à l’extérieur un équilibre au moins local et partiel 
entre le monde germain et le monde slave. 

La tâche immédiate du peuple lituanien, cette 
tâche historique que nous avons si longuement étu¬ 
diée, est donc toujours la même; mais la balance 
des forces en présence a changé. Aujourd’hui, la 


— 234 — 


Lituanie ne peut prétendre qu’à jouer le rôle d’un 
solide tampon entre deux puissances géantes qui 
menacent constamment de se heurter. 

Cette situation met en relief non pas la force maté¬ 
rielle, mais l’intégrité morale et la haute mission 
civilisatrice de la Lituanie. La Lituanie doit jouir de 
la première, parce qu’elle est une nation ayant son 
individualité propre qui tend à s’épanouir entière¬ 
ment. Elle mérite le respect pour la seconde, parce 
qu’elle vise à embrasser dans son individualité 
nationale la synthèse universelle des deux civilisa¬ 
tions mondiales, l’orientale et l’occidentale : une 
forme personnelle, un contenu universel, telle doit 
être la culture qui, seule, peut être pour le peuple 
lituanien un gage de vie. 

Réaliser dans sa civilisation la synthèse de deux 
mondes ou plutôt des deux moitiés du monde, voilà, 
pour une nation, une haute mission et un idéal 
digne de tous les efforts et de tous les sacrifices. 
La conscience de cet idéal doit être la plus grande 
fierté du peuple lituanien ; elle doit caractériser sa 
physionomie aux yeux du monde civilisé et forcer 
moralement ce dernier à lui reconnaître des droits 
nationaux inviolables. 

Nous avons la bonne fortune de pouvoir affirmer 
qu’une telle synthèse est réalisable en principe, en 
nous réclamant de l’opinion autorisée du R. P. M. 
de Munnynck qui estime que le rôle national de la 
Belgique est de synthétiser les cultures romane et 
germanique. Remarquons qu’il y a, à cet égard, 
entre la Belgique et la Lituanie, une différence con¬ 
sistant en ce que ce rôle est indiqué à la Belgique, 
selon le R. P. de Munnynck, par son caractère mixte 
au point de vue ethnique, alors que la Lituanie, de 
constitution ethnique simple, y est cependant appelée 


— 235 — 


à cause des éléments de cultures différentes qu’elle a 
successivement accueillis dans le cours de son his¬ 
toire. Cependant, il nous semble que les considéra¬ 
tions du R. P. de Munnynck, sur ce qu’il appelle les 
« patries mixtes », s’appliquent parfaitement à la 
Lituanie. 

« Le patriotisme, dit-il, dans son étude intitulée 
Psychologie du patriotisme, ne se contente pas d’une 
base rationnelle. Il faut que la personne tout entière 
soit captivée par la patrie ; il faut, par conséquent, 
que la vie affective, l’amour, la fierté, l’enthousiasme 
se concentrent sur le motif de l’existence nationale 
pour que le patriotisme vrai puisse prendre nais¬ 
sance. Or, il est peu probable que le rôle de tampon 
entre deux pays belliqueux soit de nature à nous 
inspirer beaucoup d’orgueil ou beaucoup de ten¬ 
dresse. Il faut davantage, et il y a davantage : ces 
pays mixtes sont, par leur nature même, appelés à 
faire la synthèse de deux civilisations et à produire 
la fusion de deux idéals » (page 37), 

« Qu’est-ce qu’un idéal, sinon un principe direc¬ 
teur, une perfection absolue à laquelle il faut viser 
toujours et que l’on n’atteindra jamais? Tout idéal 
réalisé est un idéal perdu. Il suffit de se contenter 
de ce qui existe ou même de ce qui est réalisable 
pour tomber dans le hiératisme, dans la stagnation, 
dans la mort. Un idéal très élevé, inaccessible en 
soi, peut seul marquer le chemin du progrès continu, 
assurer le développement perpétuel, enflammer l’en¬ 
thousiasme permanent et produire ainsi l’inébran¬ 
lable patriotisme. 

« L’idéal du pays mixte est superbe. Il lui appar¬ 
tient d’embrasser, dans une vue largement humaine, 
tous les éléments vitaux de deux cultures, de vivre 
cette synthèse opulente et de faire passer ainsi, dans 


— 236 — 


les deux pays voisins, la moelle, la fleur et le fruit 
des civilisations rivales» (page 38). 

« C’est un idéal sublime. Leur ambition doit être 
de se faire une âme largement humaine, de symbo¬ 
liser toute l’ampleur, toute la richesse de l’humanité 
et d’unir les cultures closes dans une synthèse fra¬ 
ternelle. Il n’en faut pas davantage assurément pour 
éveiller la fierté nationale et pour donner aux pays 
mixtes un solide et fécond patriotisme 1 » (page 39). 

Après avoir cité de si remarquables conclusions, 
il est inutile de nous attacher plus longtemps à 
caractériser l’idéal du peuple lituanien en civilisa¬ 
tion. Il ne nous reste donc plus qu’à illustrer par 
des exemples concrets l’idée fondamentale que nous 
nous en sommes faite. Dans ce qui précède, nous 
avons essayé de prouver que la renaissance natio¬ 
nale lituanienne, résultat de l’évolution historique 
d’un pays placé sur les confins de deux mondes, 
doit nécessairement synthétiser les éléments dis¬ 
semblables de deux cultures rivales. Si nous réus¬ 
sissons à montrer, par des exemples vivants, que 
cette synthèse se réalise déjà dans la culture intel¬ 
lectuelle issue de la renaissance lituanienne, nous 
croirons avoir rempli notre tâche. 


III 

La renaissance nationale lituanienne a fait germer 
une culture intellectuelle qui, pour ne plus en être 
à son enfance, n’a cependant pas encore atteint son 
entière maturité: nous dirons qu’elle se trouve dans 
sa période de croissance. Elle fut dans l’enfance 

1 Prof. M. de Munnynclc O. P. Psychologie du Patriotisme, 
p. 37-39. 


— 237 — 


aussi longtemps qu’il lui fallut entrer en contact 
élémentaire avec la culture populaire dont elle est 
fille. Elle présente, durant ce temps, assez peu 
d'intérêt, parce qu’elle ne sut pas encore donner une 
expression originale à ses jeunes forces créatrices. 
Aujourd’hui, cependant, celles-ci ont pris un tel 
essor qu’elles nous permettent d’estimer approxi¬ 
mativement ce qu’elles donneront une fois leur entier 
développement atteint, ce qui ne saurait manquer 
quand les conditions de la vie nationale de la Lituanie 
se seront améliorées. 

Nous nous contenterons d’examiner l’œuvre intel¬ 
lectuelle de trois ouvriers de la renaissance litua¬ 
nienne : V. St. Vîdûnas, M. Curlionis, A. Dam- 
brauskas. Chacun d'eux travaille dans un domaine 
particulier de la création spirituelle; il serait plus 
juste de dire que chacun d’eux embrasse un groupe 
différent de fonctions : Vîdûnas est, par excellence, 
théosophe et dramaturge; Curlionis, compositeur et 
peintre; Dambrauskas, publiciste, poète et penseur. 
De plus, chacun d’eux a grandi et mûri dans l’atmo¬ 
sphère d’influences dissemblables. Vîdûnas, Litua¬ 
nien de Prusse, a terminé ses études dans une uni¬ 
versité allemande ; Curlionis a trouvé sa formation 
musicale et artistique au centre môme de la vie 
intellectuelle polonaise, à Varsovie; enfin, Dam¬ 
brauskas a étudié en Russie, à Petrograd, d’abord 
à l’université, puis à l’académie ecclésiastique catho¬ 
lique où il fut quelque temps professeur. 

On pourrait croire que leur mentalité est le reflet 
du milieu, c’est-à-dire du peuple, avec lequel ils ont 
été en contact immédiat durant leur période de 
croissance spirituelle. Or, il n’en est rien. Chacun 
d’eux, tout en admettant les principes fondamen¬ 
taux de telle ou telle civilisation, éprouvait avant 


— 238 - 


tout le besoin de les compléter par les principes de 
la civilisation rivale, et ensuite seulement, possédant 
pour ainsi dire en soi la thèse et l’antithèse de son 
évolution spirituelle, il en réalisait l’achèvement 
synthétique. 

C'est ainsi que Vîdûnas, élevé dans l’atmosphère 
de l’activisme occidental allemand, se sentit puis- 
sammentattiré par l’idéal contemplateur de l’Orient, 
si éloigné de lui dans le temps et l’espace. Ôurlionis, 
qui rencontrait en Pologne l’individualisme de la 
culture occidentale, ressentait une sympathie toute 
particulière pour l’universalisme cosmique dans 
l’esprit de la philosophie orientale ; cependant que 
Dambrauskas, tenu plus longtemps sous l’impres¬ 
sion immédiate d’une mentalité orientale, éprouvait 
plus vivement que les deux premiers l'attrait de la 
civilisation européenne occidentale, bien que tous 
trois soient des Européens dans toute la force du 
terme. Bref, en chacun d’eux apparaît le type du 
Lituanien cultivé, avec la tendance, qui lui est propre, 
vers une large synthèse nationale. Voilà ce qu’ils ont 
tous trois de commun. Pour mettre en lumière leurs 
particularités individuelles, nous allons les étudier 
l’un après l’autre. 

Vîdûnas, nous l’avons dit, est théosophe et dra¬ 
maturge. Ces deux titres ne se rencontrent pas en 
lui par hasard. Théosophe, il s’abandonne à la pas¬ 
sive contemplation orientale ; dramaturge, il vit de 
la vie active de l’Occident : c’est de cette façon qu’il 
réalise dans sa personnalité la conciliation des deux 
mondes. 

Le penchant à la contemplation et l’aptitude à 
l’action s’accommodent en lui d’autant plus aisé¬ 
ment qu’il est du nombre de ces gens heureux pour 
qui agir et parler, décider et exécuter sont insépa- 



V. St. Vîdûnas ~ 









— 239 — 


râbles. Par contre, cette précieuse qualité fait que 
Vîdùnas ne remarque pas un des plus grands défauts 
de la doctrine tliéosophique : comme celte dernière, 
il met un signe d’égalité entre la science et la vertu. 
Cette tendance s’observe en général dans les person¬ 
nalités puissantes qui n'ont pas éprouvé de désac¬ 
cord entre leur conscience et leur volonté, et dont 
Socrate et Tolstoï sont des exemples. Aussi Vîdùnas 
va jusqu’à affirmer ceci : « En général, l’évolution 
ascendante, ou progrès, peut être envisagée comme 
une illumination de la conscience, c’est-à-dire comme 
une manifestation plus évidente du contenu interne 
du monde. » 1 

Un autre défaut encore est commun à Vîdùnas et 
à la théosopbie. Celle-ci préfère ordinairement à une 
philosophie rigoureusement logique un syslèmeartis- 
tique de représentations esthétiques, et cela parce 
que le théosophe, par suite de sa tendance à la con¬ 
templation, pense non par idées, mais par images. 
Aussi, l’expression de E. Hello « la science orien¬ 
tale, c’est l’esthétique », s’applique-t-elle parfaitement 
à Vîdùnas. Cela explique pourquoi Vîdùnas, avec 
des connaissances assez vastes dans les sciences 
naturelles, et même dans la théologie, est si peu per¬ 
suasif dans ses considérations théosophiques, bien 
qu’en tout ce qu’il dit et écrit il soit véritablement 
supérieur. C’est là un trait commun à toute la science 
orientale dont la force réside d’ordinaire non pas 
dans une idée générale, mais dans une vive intui¬ 
tion artistique. En un mot, Vîdùnas poète mérite 
plus d’intérêt que Vîdùnas penseur. Cependant, la 
place qu’il s’est acquise dans la question des rap¬ 
ports de l'Orient et de l’Occident et du rôle histo- 


1 Vîdùnas. Musu Usdavinys, p. 32. 


— 210 — 


rique du peuple lituanien, vaut qu’on s’arrête à ses 
théories. 

En général, les considérations de Vîdûnas remon¬ 
tent aux causes les plus éloignées et même à la cause 
première. Il applique la même méthode aux ques¬ 
tions historiques. « L 'évolution, dit-il dans son 
ouvrage intitulé Notre tâche , doit être mieux com¬ 
prise qu’elle ne le fut jusqu’à présent. Il ne peut y 
avoir d’évolution sans involution. Il est certain que 
tous les degrés de la vie naturelle tendent à monter 
vers l’humanité. L’humanité, elle, se dirige incon¬ 
testablement du côté de l’esprit, de la conscience, 
de la sagesse. L» progrès mène aux hauteurs spiri¬ 
tuelles. D’ailleurs, il importe de comprendre la chose 
justement. Au fond, cette voie n’est autre que celle 
qui nous ouvre les profondeurs de la nature, du 
monde. La vie de l’univers n’est qu’un retour à son 
point de départ. Ce qui fut le principe de cette vie 
se cache au cours des siècles derrière ses manifes¬ 
tations. Puis cette essence intime de la nature appa¬ 
raît de nouveau à travers les phénomènes qui, petit 
à petit, s’effacent dans son rayonnement et retour¬ 
nent à leur principe. Ce principe est justement ce 
que l’on nomme évolution, développement, progrès. 
L’apparition des phénomènes est rinvolution, l’ins¬ 
titution des choses matérielles. On l’appelle aussi la 
création du monde. » 1 

Pour se manifester, la vie s’est d’abord morcelée 
dans des signes sensibles, matériels et multiples 
qui se nommèrent individus. Ce fut la première 
période, celle dévolution, caractérisée par une tran¬ 
sition de l’être universel à l’être individuel, de l’unité 
à la multiplicité. Dans la période d’évolution qui a 


1 VîdÛDas. Musn TJzdavinys , p. 27-28. 


— 241 — 


suivi, la conscience générale se retrouve et s’affirme, 
et son développement semble être le but même du 
progrès. C’est un retour à l’universalité et à l’unité. 

La vie de l’humanité n’est qu’un cas particulier 
de cette loi générale. La substance humaine a pris 
naissance dans la cause première. Tout en restant 
une, cette substance a pris ensuite dans la période 
d’involution la forme corporelle, homme et femme. 
Mais avant d’apparaître dans le monde sous l’aspect 
d’un individu humain, elle se sentait animée, au 
contact de la nature, de forces globales excitées par 
la cause première. « L’essence de l’humanité, dit 
Yîdûnas, uniformément consciente d’elle-même, 
s’est manifestée au cours de l’involution, d’abord 
par des forces globales qui se sont divisées dans 
la suite en groupements plus petits. Leur répercus¬ 
sion dans le monde visible fut les générations 
humaines, grandes et petites : les races et les peu¬ 
ples. Ainsi donc, il y eut dans la formation du monde 
trois groupes de degrés : les supérieurs correspon¬ 
dent à la création de la substance humaine; les 
moyens à l’apparition de ses forces globales ; les 
derniers, à des forces particulières et isolées. Ceux-ci 
ont donné ce que nous appelons aujourd’hui huma¬ 
nité, nation et individu. » 1 

Et comme, dans l’esprit de Vîdùnas, l’évolution 
n’est que le processus inverse de l’involution, « ces 
degrés, conclut-il, aident l’univers à monter, car 
tout ce qui arrive dans le développement de ce der¬ 
nier est marqué d’un caractère d’opportunité. Les 
degrés établis dans la période primitive du monde 
deviennent, dans la deuxième, un moyen d’ascension. 
Par suite, dans la seconde période, celle de l’évolu- 

1 Vîdûnas. Musu Uzdavinys, p. 29. 


16 


— 242 — 


fion inverse, le monde trouve la nation sur son che¬ 
min. Nul ne peut revenir aux hauteurs de l’huma¬ 
nité sans passer par le peuple. Le chemin du cœur 
de l’humanité traverse le cœur du peuple, et ce 
chemin mène à la Cause première du monde et de 
l’univers » *. 

Pour Yîdûnas qui voyait ainsi les choses, ce n’est 
pas par hasard que la renaissance lituanienne s’est 
produite dans le siècle où les peuples ont pris cons¬ 
cience de leur nationalité. « L’humanité, affirme-t-il, 
fraïbchit actuellement un des degrés de son dévelop¬ 
pement . En ce point se trouvent également réunies 
les conditions de renaissance du peuple lituanien. 
Il ne peut en être autrement. Le peuple lituanien 
n’est évidemment pas détaché du reste de l'huma¬ 
nité. La tâche nationale des Lituaniens dépend de 
la vie contemporaine. Il faut donc comprendre l’acti¬ 
vité contemporaine. La chose n’est pas facile, mais 
cependant possible. La première question sera : 
En quoi notre temps se distingue-t il des temps 
anciens ?» 2 

« Les hommes des temps anciens, répond-il, — on 
le sait par ce qu’ils nous ont laissé — regardaient le 
monde, pour ainsi dire, par son côté intérieur ; ils 
apercevaient ainsi les forces élémentaires de la vie 
et de l’évolution et revêtaient leurs perceptions des 
formes du monde extérieur ; aussi leurs traditions 
sont faites, non pas de fantaisie, mais d’une claire 
et authentique vision. 

« Dans l’antiquité, les hommes vivaient deux vies, 
une intérieure, éclairée par une lumière surprenante ; 
une extérieure, dans les conditions de la dure et 
sombre réalité. L’homme était encore divisé en deux 

1 Yîdûnas. Musii Uzdavinys , p. 32. 

5 Ibid., p. 199. * 


— 243 — 


parties, et c’était là un degré particulier de l'évolu¬ 
tion. La tâche ultérieure de l’homme fut d’arriver à 
l’unité, à une vie parfaitement harmonisée. » 1 

Mais l’homme n’atteint pas ce but immédiatement : 
il lui faut d'abord traverser une époque de matéria¬ 
lisme. « De même que le monde entier dans sa for¬ 
mation successive, l'homme tend à l’état corporel. 
Aussi, dans une nouvelle période, son rôle fut de 
donner, en la pratiquant, un sens à la vie matérielle. 
Il dut, pour ainsi dire, négliger sa vie essentielle et 
s’occuper presque exclusivement de son corps. Ses 
facultés trouvèrent une nouvelle application et 
s’accrurent. Et enfin se fortifia en lui la vie des sens, 
des passions et du raisonnement utilitaire qui envahit 
et pénétra toute son existence terrestre. L’homme 
y fut contraint par les besoins de son corps qui lui 
rappelaient son animalité. » 2 

A mesure que, suivant la loi indiquée, la vie de 
l’homme descendait au matérialisme, sa puissance 
matérielle et en même temps sa culture matérielle 
croissaient. L’homme sut faire plier les forces de la 
nature, grâce « aux machines de l’esprit et aux 
méthodes de l'art », comme dit J. de Maistre. Il 
s’éleva donc au-dessus des forces purement natu¬ 
relles et, conscient de sa puissance, il déclara à la 
nature qu’il avait le droit de la dominer. Mais, en 
même temps que les hommes offrent à la nature 
une résistance toujours plus forte, ils prennent 
mieux conscience de l’égalité de leurs droits et de 
leurs mérites. Ils multiplient à l’infini les moyens 
de communiquer entre eux. L’idée de fraternité 
humaine et d’égalité se répand toujours davantage. 
Et cela présage l'aurore d’une ère nouvelle : « A notre 

1 Yîdûnas. Musu Uzdavinys , p. 204. 

‘ J Ibid., p. 205. 


— 244 — 


époque, dit Vîdùnas, l'homme se transforme complè¬ 
tement. Quelque chose de nouveau surgit dans sa 
conscience. Il ressent comme quelque chose de 
sublime et de solennel. Chacun comprend plus ou 
moins clairement qu’il doit retrouver au fond de son 
être les sources de la vie, se rapprocher de la Cause 
première du monde et résoudre l’énigme de la vie. » 1 

Mais pour saisir ce que doit être cette troisième 
période de la vie de l’humanité, il faut se rendre 
exactement compte de ce que furent les deux pre¬ 
mières. Le monde antique de clarté intérieure et de 
ténèbres extérieurs, c’est le monde de l’Orient. Le 
monde des temps modernes avec ses conquêtes scien¬ 
tifiques, sa culture matérielle et sa victoire sur les 
forces de la nature, c’est le monde de l’Occident. 
Dans l’histoire, au triomphe du premier a succédé 
le triomphe du second ; mais ce n’est pas ainsi que 
pouvaient se réaliser l’unité et l’harmonie entre la 
vie intérieure et la vie extérieure, entre la vie de l’es¬ 
prit et celle de la matière. L’homme doit maintenant 
se retirer du vaste cercle de la vie matérielle, se con¬ 
centrer au fond de lui-même, et concilier les deux 
expériences qu’il a faites dans une synthèse nouvelle 
et intégrale. Telle est la tâche immédiate qui incombe 
à l’humanité dans sa troisième période. 

A travers la longue suite des siècles, sortant du 
berceau de l’humanité, de l'Inde mystérieuse, le 
souffle de l’Orient a passé sur le monde ; le temps 
l’a affaibli ; l'Occident cependant a toujours con¬ 
servé, dans le secret de son âme, la nostalgie de sa 
première patrie. Mais aujourd’hui, suivant l’expres¬ 
sion de Vîdùnas, le véritable Orient, c'est le fond 
même de l’être humain 2 . En d’autres termes, la con- 

1 Vîdùnas. Musu Uzdavinys, p. 202. 

* Ibid., p. 223. 


245 — 


ciliation de l’Orient et de l’Occident doit être avant 
tout intérieure, spirituelle. 

Nous avons dit déjà que dans son évolution 
inverse, le progrès va de l’individualisme matéria¬ 
liste à l’union intime de l’homme et de l’humanité, 
en passant nécessairement par la nation. Voilà 
pourquoi « les Lituaniens, dit Vîdùnas, ne peuvent 
fermer les yeux devant ce qui se passe. Ils ne peu¬ 
vent rester à l’écart des autres peuples 1 ». «Le 
peuple lituanien doit collaborer à l’ascension de 
l’humanité en donnant à la vie de cette dernière 
l’impulsion de son propre développement spirituel. 
C’est alors seulement qu’il aura le droit de subsis¬ 
ter. C’est alors seulement qu’il apparaîtra comme 
un rameau vivant de l’humanité. 2 » 

S’efforçant d’indiquer ce que cette collaboration a 
de particulier dans le cas de son pays, Vîdùnas 
aborde la question du rôle civilisateur qu’imposent 
à la Lituanie son histoire et sa civilisation. Il trouve 
significatif que la langue lituanienne ait éveillé 
quelque intérêt dans le monde savant en même 
temps que le sanscrit auquel elle se rattache si 
étroitement. Or, une langue est l’expression même 
de la conscience intellectuelle, et Vîdùnas ne doute 
pas qu’en faisant connaissance avec la langue 
sacrée de l’Inde, le monde occidental n’ait l’occasion 
de renouer la chaîne des traditions orientales ; il 
estime que la renaissance de son pays est en 
connexion étroite avec ce rajeunissement du monde 
contemporain et affirme enfin que « c’est dans le 
peuple lituanien que cette nouvelle conscience doit 
surgir avec le plus de clarté 3 ». 

1 Vîdùnas. Musu Uëdavinys, p. 224. 

2 Ibid., p. 158. ‘ 

3 Ibid., p. 174. 


Il indique même les moyens à employer : « tout 
ce qui reflète lame lituanienne doit s’élever à une 
conscience plus claire, à une vie plus harmonieuse, 
à une activité plus intense . 1 » « Chacun doit s’éle¬ 
ver en soi-même spirituellement et moralement 
autant qu'il le peut et donner ensuite à son état 
d’esprit une expression proprement lituanienne. 2 » 

La pensée de Vîdùnas sur les rapports de l’Orient 
et de l'Occident est pour ainsi dire concentrée dans 
cet aphorisme de E. Hello : « L’Occident est le 
champ de bataille ; mais quand la liberté humaine 
aura vaincu la nature, alors viendra l’ûge de l'in¬ 
tuition. L'Orient viendra sans doute alors et arbo¬ 
rera la croix à son tour. 3 » Une Lituanie restaurée 
doit trouver place dans cette grandiose collaboration 
des deux mondes : c’est, dans ses grandes lignes, 
la vision de Vîdùnas théosophe. 

Comme dramaturge, il met en œuvre le monde 
de ses conceptions théosophiques. Ses tendances 
synthétiques y trouvent à s’exprimer, particulière¬ 
ment dans ses deux œuvres maîtresses. L’une 
d’elles, une trilogie dramatique, qui selon nous est 
au premier rang de tout ce qu’il a produit, mérite 
que nous nous y arrêtions. Elle est intitulée Pro- 
bociu Sdèèliai, ce qui veut dire « les Ombres des 
Ancêtres », et se compose d'une tragédie, Vèlra (la 
Tempête), d’un drame, Ne-sau-zmonês (Homme pour 
les autres), et d’un mystère, Soenta Ugnis (le Feu 
sacré). 

Ce n'est pas en vainque le titre de la trilogie rap¬ 
pelle les Dziady (Aïeux) de Mickiewicz. Le culte des 
ancêtres, dans la plus large acception du mot, 

1 Vîdùnas. Musn UMavinys , p. 163. 

2 Ibid., p. 157. ‘ 

3 Ernest Hello. Philosophie et Athéisme, p. 309. 



Cimetière , N. Curlionis. 




— 247 — 


l’inspire tout entière et y joue un rôle métaphysique 
comme dans le drame de Mickiewicz. D’ailleurs, 
nous nous en ferons une idée plus claire après ces 
paroles de Gustave Le Bon : « La race doit donc être 
considérée comme un être permanent affranchi du 
temps. Cet être permanent est composé non seule¬ 
ment des individus vivants qui le constituent à un 
moment donné, mais aussi de la longue série des 
morts qui furent ses ancêtres. Pour comprendre la 
vraie signification de la race, il faut la prolonger à 
la fois dans le passé et dans l’avenir. Infiniment 
plus nombreux que les vivants, les' morts sont aussi 
infiniment plus puissants qu’eux. Ils régissent l’im¬ 
mense domaine de l’inconscient, cet invisible domaine 
qui tient sous son empire toutes les manifestations 
de l’intelligence et du caractère . 1 » 

C’est bien ainsi que Vîdûnas se représente la 
nation, comme une collectivité. Point n’est besoin 
de prouver que cette conception, si appropriée au 
tempérament lituanien, reçoit dans l’esprit de Vîdû¬ 
nas un sens plus profond et plus concret. Dans ce 
drame, les « ancêtres » forment le fond éternelle¬ 
ment vivant de la communauté nationale, ce milieu 
que l’individu façonne, mais sans se soustraire lui- 
même à son influence. 

Ainsi donc, comme Mickiewicz, Vîdûnas base 
l’effet dramatique sur l’action réciproque de l’indi¬ 
vidu et du peuple. Comme lui également il pose le 
problème de l’individualisme, mais alors que Mickie¬ 
wicz ne l’avait abordé que plus tard Vîdûnas en fait 
le point de départ de sa trilogie. Dans la tragédie, 
l’individualisme amène la catastrophe; le drame 
affirme la nécessité qu’il y a à le concilier avec 

1 Gustave Le Bon. Lois psychologiques de révolution des Peuples , 
p. 13. 


— 248 — 


l’esprit national, et son sens moral est tout entier 
dans cette affirmation. Enfin, le mystère met en 
regard l’individualisme et l’universalisme pour les 
fondre dans une harmonieuse synthèse nationale. 
Bref, Vîdûnas dramaturge continue Mickiewicz dans 
la période de renaissance. 

-Dans léprologue de sa trilogie qu’il intitule Anga, 
c’est-à-dire « entrée étroite », un être mystique, 
Daiva, symbolise le génie du peuple lituanien et 
nous indique de quelle façon l’idée générale se déve¬ 
loppera dans les trois parties de l’ouvrage. Voici 
comment il caractérise la première, la tragédie ou 
thèse : 

« L’homme ne s’élève pas d’un coup à la hauteur 
du peuple. Au début, il sommeille à l’ombre de la 
nature; il y respire librement et ne tressaille qu’à 
son appel. Plus tard, il veut vivre à sa guise, se 
détache de ses semblables, humilie son prochain et 
le malheur fond sur lui. » 

Islengvo tik zmogus priauga tautai. 

Pradëioj jisai ramiai kvèpuodamas 
s au miega prieglobstyj gamtos 
ir judin as iik jai paliepus. 

Uëeina jam paskui vargai , 
kad gis gyvenli ri or savaip 
ir skirias nuo kitu, 
nuzemindamas savo artimq,. 1 

Ce qui suit se rapporte au drame ou antithèse de 
la trilogie : 

« Les étrangers en profitent. Ils lui arrachent le 
sol sous ses pieds ; ils l’attellent sous le joug et 
tentent d’asservir son esprit. Alors l’homme se 
réveille dans le peuple et revient à lui ; il veut voir 
le génie du peuple et vivre en l’écoutant. » 


1 Vîdûnas. Proboliu SeSèliai, p. 19. 


— 249 — 


T ad svetimi naudojas tuom. 

Jam paim zemç ië po koju, 

{kinko kuna lad i junga , 

ir jo galiausiai nor pavergti dvasiq,. 

Tuomet zmogus tautoj pabunda 
ir nor save surasti sieloj , 
iëvysti géniju tautos — 
ir jo klausydamos gyventi ! — 1 

Le mystère, ou synthèse de la trilogie, ne fait 
qu’exprimer le principe activiste énoncé par Daiva 
dans son apostrophe au héros principal : « Il ne 
faut pas, dit-elle, ambitionner la gloire des décou¬ 
vertes, mais être en vérité. Recherche l’action, non 
le plaisir. Celui qui se sent déjà dans sa patrie doit 
apprendre à ouvrir son cœur et à faire jaillir de ses 
profondeurs, avec la flamme de l’action, la source 
pure de l’humanité. Celui dont l’âme est pleine 
d’une grandeur sublime doit être pour chaque fils 
de sa patrie, si humble soit-il, son éveil, son bon¬ 
heur, sa forteresse et sa lumière. » 

Nereik noréti rast , o buti . 

Jieëkok veïkimo , ne pasimègimo ! 

Kurs jau pasijauàia tévynéje , 
tas tur iëmokt atverti sirdi , 
ir duoti plust ië jos gelmiu 
su veikimu tyriausiam ëmoniëkumui ! 

Bet kam ir siela apsireiëkè 

pilnoj didybés iëkilmybéj, 

tas turi but kiekciename 

nor s ir menkiausiame vaikc tèvynès 

jo atsigavimu. palaima jo, 

jo tvirtumu ir — jo ëviesa ! 2 

Dans la tragédie Vètra l’action se passe au pays 
des anciens Borusses, durant la conquête teutonne. 

Sur la scène, s’ouvrent aux yeux des spectateurs 
les profondeurs d’un bois sacré, où se reflète l’état 


1 Vîdûnas. Proboiiu SeSéliai, p. 19. 
5 Ibid., p. 14. 


— 250 — 


de toute la contrée : les chênes ont perdu leur feuil¬ 
lage, certains n’ont plus que leur tronc ébranché ; 
l’autel du feu sacré est en ruines. Les chevaliers 
teutoniques, tenant dans une main la croix et le 
glaive dans l’autre, des paroles d’amour sur les 
lèvres et une pierre en place de cœur, ont répandu 
dans le pays une tragique discorde. Parmi les 
Lituaniens, les uns, individualistes de tempéra¬ 
ment, ont cédé à l’attrait de leur culture ; les autres, 
fidèles à la vérité populaire, ont instinctivement 
découvert le mensonge des menées teutoniques et 
pressenti le danger qui menaçait la vie même de 
leur nation. La lutte de ces deux tendances oppo¬ 
sées apparaît sur la scène dans la rencontre des 
deux personnages principaux : Mantvîda, un noble 
Lituanien, et Kernius, son homme lige qui autre¬ 
fois avait été lui aussi un illustre citoyen de son 
pays. Le premier a donné sa confiance aux Porte- 
Croix ; mais en embrassant la nouvelle religion, il 
s’est détaché des sources de la vie populaire. Le 
second est resté fidèle aux traditions nationales, 
mais, tenté par les intrigues teutoniques, il a perdu 
sa liberté et ne peut accomplir pour son compte la 
synthèse des cultures. Cependant les chevaliers 
Porte-Croix profitent de la division qu’ils ont semée 
dans le pays pour y sévir comme des loups affamés. 
Mais quand ils vont jusqu’à violer le foyer domes¬ 
tique de ceux mêmes qui ont cru en eux, Mantvîda 
ouvre enfin les yeux et, assoiffé de vengeance, se 
précipite contre eux pour défendre sa patrie. Hélas ! 
il n’est plus possible de rétablir la situation. Les 
fantômes de la forêt, qui jouent dans la tragédie le 
rôle du chœur classique, lui annoncent sa ruine : 
« Les héros eux-mêmes doivent périr quand ils 


— 251 — 


s’éloignent des sources de la vie et vivent comme 
des ombres dans leur patrie. » 

Ir Tcarsygiai tur zuti ! 

Kad jie gyvena be gyvybés ! 

Tévynéj kaip èeSéliai ! 1 

Mantvîda meurt l’épée à la main, en digne fils de 
la Lituanie. Pendant ce temps, la tempête fait rage 
dans la forêt et sous sa poussée le dernier chêne 
s’abat. Les Porte-Croix ont conquis la Prusse et 
ont éteint ses feux sacrés; du moins, ils n’ont pu 
éteindre la flamme de la vengeance qui brûle encore 
dans l’âme populaire. 

Le drame Ne-sau-émonès nous amène au milieu 
du XVIII e siècle. Cinq cents ans se sont écoulés 
depuis la conquête de la Prusse par les Porte-Croix ; 
de ses anciens habitants il ne reste plus guère que le 
nom. Les nouveaux Prussiens ont soumis à leur 
brutal pouvoir le petit coin de la Lituanie qui débor¬ 
dait sur la rive gauche du bas Niémen. Le peuple, 
autrefois libre, gémit maintenant dans un dur ser¬ 
vage. Le théâtre de l’action est le domaine d’un 
grand propriétaire prussien, « Herr von Horsten- 
stein ». Sur la scène une demi-obscurité règne 
comme dans le cœur de ceux qui ont perdu la 
liberté. Les siècles de domination étrangère ont 
accompli leur œuvre. Le peuple croupit dans l’igno¬ 
rance, mais le pire est qu'il est prêt à bénir la main 
qui l’a chargé de chaînes. Ces gens ne s’appar¬ 
tiennent plus, ils ne sont plus hommes pour eux- 
mêmes (sau-èmonés) ni de corps, ni d’esprit. 

Le drame est dans la lutte d’un tel état de choses 
avec le sentiment national qui survit. Ce sentiment, 
c’est un barde populaire qui, cette fois, en est 
l’interprète. Il se nomme Vîsuomis. Il est le conti- 

1 Vîdûnas. Probocin SeSéliai, p. 82. 


— 252 — 


nuateur de Kernius. Il porte dans l’ombre l’instru¬ 
ment national, la «kanldês» «qui brille comme l’or 
et dont les cordes luisent comme l’argent». La foule 
ne lui fait pas toujours bon accueil, car le son de 
sa «kanklès» inquiète les cœurs et les appelle à de 
rudes exploits, souvent même à des exploits san¬ 
glants. Les paroles de Vîsuomis jettent le trouble 
dans l’âme d’un jeune paysan-serf, Nicolas. La des¬ 
tinée ne le favorise pas, le pauvre : sa mère est à 
la mort et la beauté de sa fiancée a séduit Herr 
von Hortenstein. Nicolas se trouve dans un cruel 
état d’hésitation : sur son lit de mort, sa mère lui 
a fait jurer de se soumettre au destin et Vîsuomis 
lui insinue que c’est la volonté divine «que l’homme 
soit homme pour lui-même et non pas pour un 
autre. Quand il sera devenu homme pour lui-même, 
il saura l’être ensuite pour les autres, par amour, 
comme un frère pour un frère ». 1 

Au moment décisif, Nicolas se fait le défenseur 
de la vertu chère au peuple lituanien ; il n’a pas le 
choix des moyens et précipite son maître dans les 
flots de la rivière voisine. Vîsuomis ne juge pas 
utile de s’inquiéter des conséquences possibles de 
l’accident ; avant de s’éloigner, il donne encore à 
Nicolas ce conseil qui est aussi un présage : «Va 
de l’avant dans le chemin qui convient à un homme! 
Et quand toi, ou tes enfants, ou même les enfants 
de tes enfants, vous entendrez résonner ma « kan¬ 
klès» dans les tombeaux, dans les bois, dans les 
vallées et dans les montagnes, sachez alors que 
Vîsuomis est redevenu jeune ! Vous l’aurez ranimé 
par le sang versé pour la défense de l’humanité ! 
Alors le printemps sourira à notre patrie 2 . » 

1 Vîdûnas. Proboëiu SeUliai , p. 66. 

2 Ibid., p. 94. 


— 253 — 


La troisième partie de la trilogie, le mystère inti¬ 
tulé «Sventa ugnis», révèle le sens profond de la 
renaissance lituanienne. La seconde partie montrait 
l’éveil du sentiment de sa dignité personnelle, ou 
d’un individualisme purement humain, dans un 
homme asservi ; c’est à présent un fait accompli 
et c’est le point de départ du mystère. L’action se 
passe auprès d’un vieux cimetière. Il y a là le tronc 
vénérable d’un grand chêne dont les racines sortent 
de terre et coupent le chemin ; le pied des passants 
les heurte. Des siècles auparavant un feu sacré 
brûlait en cet endroit. 

Le fossoyeur Duobkasvs, qui fouille sans cesse 
les tombes des ancêtres, a remplacé Yîsuomis et 
c’est lui qui symbolise l'essence inaltérable du 
peuple lituanien. Tautvîda est l’héritier spirituel 
de Nicolas ; mais l’émancipation personnelle de ce 
dernier ne suffit pas à son âme ; il lui faut de plus 
vastes conquêtes. Cédant à sa profonde angoisse, 
il vient au lieu où reposent ses ancêtres. Là lui 
apparaît le génie national ; il ne le reconnaît pas 
aussitôt. Il lui faut d’abord comprendre ce que c’est 
que sa patrie. Sur le chemin de la vie, des gens le 
rencontrent qui vont le convertir aux idoles maté¬ 
rielles qu’ils adorent eux-mêmes. Mais chaque fois 
la présence du fossoyeur Duobkasys semble dissiper 
les fumées de son ivresse. Après d’amères expé¬ 
riences, il acquiert la conviction que la véritable 
patrie, c’est le feu sacré de l’amour qui brûle au 
cœur de l’homme. Mais aimer signifie connaître 
l’unité. Ce n’est donc qu’en approfondissant et en 
élargissant son individualisme qu’il harmonisera 
sa personnalité et le génie populaire, et cq dernier 
n’est que le chaînon intermédiaire qui unit l’homme 
à l’humanité. Dès lors, Tautvîda ne succombe pas 
aux tentations des idoles extérieures ; il ne se con- 


— 254 — 


tente pas non plus d’un exclusivisme étroit, mais 
apporte à son peuple renaissant le flambeau de la 
conscience universelle. De tous côtés, les foules 
accourent avec allégresse vers sa rayonnante lu¬ 
mière. Tautvîda les voyant toutes se presser autour 
de lui, s’écrie : «Que résonnent maintenant les 
éhœurs éternels ! Que tous les mondes étincellent ! 
Que tous ceux qui peuvent manifester leur vie 
entonnent l’hymne de l’homme, du peuple et de 
l’humanité ! Que cet hymne s’envole enflammé vers 
le ciel, et que ses ailes de feu m’emportent en holo¬ 
causte d’amour ! » 

Ddbar teskamba amêinos aidijos ! 

Lai ëviecia ir visi pasauliai ! 

Tegied. kas gai apreikët gyvybq, 

ëmogaus, faut os, ëmonijos giesmç ! 

Ji lepakil liepsnodama dangun ! 

Irgi liepsnu sparnai tepakelia mane ! 

Aukoju weilei visiëkai save ! 1 2 

Le peuple reprend alors ce chœur majestueux : 
((Soleil, âme de nos ancêtres, vivant océan des siè¬ 
cles! l’amour immortel est aussi fort que toi; la 
flamme de la sagesse obscurcit ton éclat. Elle rem 
plit nos cœurs ; nous écoutons sa voix. La Lituanie 
entière s’illumine, et Inhumanité scelle son unité, 
car telle est la volonté de TEternei ! 

O Saule musu, 

tu Proboëin siela, 

kaip amëin juros Tu gyva ! 

Taip valdo veikia 
nemirëtama meilê , 
taip zèri iëminties liepsna ! 

Ji pildo sirdi ! 

J os klausome balso ! 

Nasvinta Lietuva visa ! 

Ir tarpsta. auga, 
ëmonijos vienybè ! 

Valla taip valdo amëina ! 5 

1 Vîdûnas. Proboëiti Seëcliai, p. 181. 

2 Ibid., p. 182. 



L'Autel Bouge , N. Ôurlionis 





— 255 — 


Dans quel sens Vîdûnas pouvait dire que « la nou¬ 
velle conscience du monde doit s’allumer dans le 
génie lituanien », nous le comprendrons mieux 
quand nous aurons examiné l’œuvre de Curlionis. 
Entre ces deux hommes qui agissent dans des 
domaines si différents, on remarque cependant une 
étroite parenté spirituelle. La position que Vîdûnas 
a prise dans la littérature lituanienne moderne, 
Curlionis l’occupe dans l’art représentatif. Cela tient 
avant tout à la communauté de race et à l’influence 
du mouvement de renaissance qu’ils ont l’un et 
l’autre subie. La race a déterminé le goût qu’ils ont 
de la nature ; elle les a en particulier rendus sensibles 
au rythme de l’univers et portés à la contemplation. 
La renaissance a stimulé leur énergie et avivé leur 
soif d’unité. Et voilà pourquoi l’un et l’autre éprou¬ 
vent le besoin d’exprimer dans une synthèse artis¬ 
tique ce qu'il y a d’essentiel à la fois dans la race et 
dans la renaissance lituaniennes. Us y arrivent par 
l’émotion esthétique. Vîdûnas manifeste déjà une 
remarquable prédilection pour le côté sonore et des¬ 
criptif du mot, parfois au détriment de la pensée 
qui devient diffuse et obscure, par contre au grand 
profit d’un symbolisme poétique plein de charme. 
Mais ce que Vîdûnas ne donne que d’une manière 
intermittente, ces effets d’harmonie et de lumière, 
Curlionis en fait le centre même de sa production 
artistique, car il est à la fois peintre et compositeur. 

Des trois hommes qui nous occupent actuellement, 
Curlionis est le seul qui ne soit plus en vie. Il naquit 
en 1875, à Oranv, localité du gouvernement de Vilna. 
A cinq ans, il montrait déjà de grandes dispositions 
musicales ; à neuf ans, il entra à l’Ecole de musique 
du prince Michel Oginski ; il y resta jusqu’en 1888. 
C’est alors qu’il fit ses premiers essais de composi- 


— 256 — 


tion ; il réussit à attirer sur lui l’attention du prince 
Oginski qui s’intéressa à lui et l’aida à poursuivre 
son instruction musicale. Curlionis entre au Con¬ 
servatoire de Varsovie, y suit le cours d’orgue, puis 
, de composition. Ses études terminées, il se révèle 
aussitôt comme un compositeur original. Mais ce 
n’était là qu’un côté de sa vocation artistique. En 
1902, étant encore à Varsovie, il s’initie aux prin¬ 
cipes de la peinture et devient en quelques années 
un artiste indépendant. Bientôt il quitte Varsovie 
pour Vilna et prend une part active au mouvement 
de renaissance nationale. Son séjour à Vilna fut 
pour Curlionis la période la plus féconde de sa vie : 
il y peignit ses toiles les plus remarquables. Les 
deux dernières années de sa vie se passèrent à 
Petrograd. La mort le frappa d’un coup inattendu : 
il succomba à un surmenage intellectuel excessif. 
Curlionis laissait à peu près 200 tableaux et esquisses 
exécutés en très grande majorité dans les cinq der¬ 
nières années de sa carrière qui fut courte. 

C’est surtout en Russie que l’œuvre de Curlionis 
a éveillé un vif intérêt général ; aussi les monogra¬ 
phies de Curlionis sont-elles dues principalement à 
la plume des critiques russes. Cela nous permettra 
de nous faire de lui une idée générale, basée sur 
les remarques objectives de critiques impartiaux. 
« Aujourd'hui qu’il est mort, dit l’un d’eux, Tschou- 
dovsky, les auteurs de la renaissance spirituelle de 
la Lituanie présentent Curlionis comme un artiste 
national. Ce n’est pas à nous à en juger; cependant 
son extraordinaire indépendance de tout l’art con¬ 
temporain fait supposer qu’il fut, en effet, engendré 
par les forces secrètes de son peuple. Il fait bon croire 
que ce génie étrange n’était pas un caprice fortuit 
du sort, mais le précurseur d’un futur et sublime 








— 257 — 


art lituanien... Quand je pense à lui, au Lituanien, 
une seule idée s'impose à mon esprit : ce peuple n’a 
pas eu son moyen âge ; peut-être a-t-il conservé 
jusqu’au XX e siècle, plus encore que nous autres 
Russes, les énergies géantes de vie mystique reçues 
des Aryens et que nos frères de l’Occident ont pro¬ 
diguées au moyen âge en si grandiose abondance. 
Et alors Ôurlionis acquiert un sens étrange et une 
étrange grandeur. » 1 

Ce même critique reconnaît l’acuité de vision 
propre à Ôurlionis : 

«Ses tableaux, dit-il, témoignent de la. faculté 
qu’il avait, comme l’homme primitif, d’apercevoir au 
fond des phénomènes vivants l’essence même de la 
vie », 2 parce qu’« il avait du monde une représen¬ 
tation aussi riche que lui ». 3 Et voilà pourquoi, bien 
qu’élevé dans l’atmosphère de la culture occidentale, 
il se sentit toujours enclin aux visions mystiques de 
l’ancien Orient. 

Un autre critique russe, Léman, l’a bien vu : 

« La merveilleuse harmonie de la mécanique 
céleste, dit-il, qui découvre tout le réel infini de 
l’univers; la logique impitoyable de la sélection natu¬ 
relle, lq théorie de Laplace avec ses tourbillons de 
feu qui se reflètent pour ainsi dire dans les atomes 
de Descartes, voilà ce qui a séduit à jamais son 
âme par l’imposante vérité d’un rigoureux enchaî¬ 
nement. 

« Le culte du soleil, ce centre flamboyant, qui 
nous emporte dans les espaces insondables de la 
création ; l’idée magnifique d’un principe unique, 

1 V. Tchoudovsky. N. K. Tchourlianis, dans le livre « N. K. 
Tchourlianis, Izdanie Apollona », p. 26. 

1 Ibid., p. 40. 

3 Ibid., p. 87. 


n 


— 258 — 


lien et âme du système qui lui est soumis, conduit 
Curlionis à l’étude de la Perse ancienne et de l'Egypte 
et l’entraîne plus loin, jusqu’aux sources de la pensée 
et aux six systèmes religieux et philosophiques de 
l’Inde. » 1 

Tout cela explique en partie pourquoi, selon l’ex¬ 
pression de Tchoudovsky, « l’œuvre de Curlionis est 
une révélation visuelle du monde de la beauté et de 
l’harmonie, de la vie éternelle et illimitée ». 2 Mais 
il reste à exposer comment Curlionis y a réussi et 
quelle méthode il a suivie pour exprimer ses senti¬ 
ments esthétiques. 

Un voyageur parcourt les arides étendues d’un 
désert. Soudain, son regard découvre dans le loin¬ 
tain une vision reposante : la sensation est réelle et 
correspond aussi à une réalité. Mais le voyageur a 
besoin de toute son expérience pour reconnaître que 
cette réalité qui apparaît devant lui existe, mais se 
trouve ailleurs que là où il la voit. 

Le mirage s’interpose entre un objet réel et la 
perception, réelle aussi, que le voyageur en a. Il sert 
d’intermédiaire; il peut aussi servir de symbole. 
L’œil pénétrant de Curlionis, sans mettre en doute 
la réalité des sensations qu’il reçoit, voit dans le 
monde phénoménal un mirage à travers lequel il 
s’efforce de saisir la vraie réalité des choses. Ce qu’il 
a réussi à découvrir ainsi, il le dépeint dans ses 
tableaux. 

Ce sens symbolique de l’œuvre de Curlionis a été 
expliqué magistralement par Viatcheslav Ivanov à 
qui l’on doit la meilleure étude faite sur notre artiste, 
intitulée : Ôurlionis et le problème de la synthèse des 
arts. « L’art inspiré de Curlionis, dit-il, confine à la 

1 B. A. Léman. Tchourlianis , p. 12. 

2 Y. Tchoudovsky, op. cit., p. 82. 


— 959 — 


divination. Ce voyant se fait surtout intéressant et 
persuasif quand il s’impose une tâche étrangère en 
soi à la peinture, quand il s’abandonne sans réserve 
à son don de seconde vue. Alors les objets de notre 
monde sensible généralisent leurs formes et devien¬ 
nent diaphanes. La matière semble passer à un 
second plan de la création et ne laisse plus percevoir 
que le principe rythmique et géométrique de son 
être. L’espace lui-même semble envahi par la trans¬ 
parence des formes qui n’excluent plus les formes 
voisines, mais se laissent pour ainsi dire pénétrer 
par elles. Cette transparence géométrique paraît être 
un essai d’exposer â la vue les spectacles d’une con¬ 
templation à laquelle nos trois dimensions de l’espace 
ne suffisent plus. » 1 

L’artiste alors semble en trouver une quatrième 
dans le temps. 

« Comment, selon quelles lois la vision de ce réel 
éloigné et sublime peut-elle surgir du réel mesquin 
qui nous entoure?» demande le même critique. 
« Répondre à cette question, c’est décrire la méthode 
de Curlionis, dont la nouveauté déterminejustement 
l’extrême originalité de l’artiste. Selon nous, sa 
méthode est l’élaboration picturale des éléments de 
sa vision selon un principe tiré de la musique. » 2 

« En un certain sens, cette œuvre est un essai de 
synthèse de la peinture et de la musique : essai, sans 
nul doute, non prémédité, naïf et cependant exécuté 
avec cette application à demi consciente qui est tou¬ 
jours le propre du véritable génie... Ces deux sœurs 
s’opposent l’une à l’autre : la peinture ne connaît 
que l’espace ; la musique n’admet que le temps. Leur 
synthèse est concevable en raison comme une har- 

1 Viatcheslav Ivanov. Borozdy i Meji , p. 315. 

2 Ibid., p. 319. 


— 260 — 


moiiie de sphères, comme la marche parallèle de 
deux mondes dont l’un chante en couleurs et l’autre 
étincelle de tons, mais en art elle est irréalisable. 

Curlionis n’a pas tenté de la réaliser : mais il a su 
du moins la signaler ; il a dû considérer le temps 
et l’espace comme un tout homogène... Mais encore 
une fois, en art il s’est borné à indiquer cette con¬ 
ception : il nous a donné la sensation d’être dans 
un espace qui contient à la fois le temps et le mou¬ 
vement, un espace qui est le fond d'un chatoiement 
de couleurs. » 1 « Et la méthode musicale, conclut 
Ivanov, a été pour notre artiste le sésame qui lui a 
ouvert les sanctuaires inviolés du mystère universel. 
II a vu la musique des phénomènes et s’en est servi 
pour soulever le voile d’Isis. Il a cru pénétrer le secret 
des formes issues de la divine semence des formes 
primitives des réalités ; ses tableaux sont des essais 
d’explication du monde. » 2 

Tel est le jugement que porte sur Curlionis un 
des-hommes les plus compétents de la Russie con¬ 
temporaine. 

Il est certain que l'art a pour but de provoquer 
chez le spectateur, le lecteur ou l’auditeur, un écho 
de ce transport créateur qui a donné naissance à 
l’œuvre artistique elle-même. Or, parmi les différents 
arts, ceux qui ont sur nous l’action la plus immé¬ 
diate et la plus profonde sont ceux qui sont les plus 
indépendants des formes concrètes du monde et de 
la vie. Telle est la musique. En mettant dans ses 
toiles la teinte musicale, Curlionis les a rendues 
considérablement moins rationnelles, mais en même 
temps, il leur a donné une puissance de suggestion 
que la peinture ne connaît guère d’habitude. Déplus, 

1 Viatcheslav Ivanov. Borozdy i Meji , p. 321-522. 

2 Ibid., p. 323. 


— 261 


en brouillant les formes concrètes des objets et en 
les enchevêtrant dans un lacis étrange, il écarte tout 
détail qui pourrait fixer le regard pour provoquer 
une impression incomparable d’ensemble et d’unité. 

Tout cela rend quelque peu malaisée à comprendre 
la langue que parle Curlionis. Mais il faut s’y faire ; 
on remarque alors son intention de donner une expli¬ 
cation du monde, comme dit Ivanov. Bien plus, en 
même temps que les choses concrètes perdent les 
formes que nous sommes habitués à leur voir, les 
idées générales se font plus sensibles. Une de celles 
que Curlionis aime à exprimer avec une prédilection 
visible, c’est celle de l’unité vivante du monde, celle 
aussi de sa marche à la perfection. De là, son goût 
pour les cycles de tableaux qu’il désigne volontiers 
du nom de sonates. V. Tchoudovsky, qui voit dans 
la sonate une tendance à « montrer le thème esthé¬ 
tique en voie de perfectionnement dans les moments 
successifs de son mouvement vers la beauté finale V 
estime que le cycle que Curlionis intitule « la Mer » 
et qu’il divise suivant la triade dialectique en thèse, 
antithèse et synthèse est celui qui correspond le 
mieux à l’essence idéale de la sonate. S’il en est 
ainsi, l’analogie avec la trilogie de Vîdûnas nous 
semble significative. 

Comme s’ils représentaient les idées générales de 
Platon, les tableaux de Curlionis s’accommodent des 
dénominations les plus vastes. Le délicieux vertige 
des espaces infinis, la houle de l’océan de la vie, la 
face séductrice du mal, l’union de la terre et du ciel 
dans les signes des constellations, la naissance du 
monde après le « fiat lux», la vérité profonde de la 
fantaisie et du mythe, le silence éloquent du désert, 


1 V. Tchoudovsky, op. cit., p. 31. 


le sens apocalyptique des agglomérations urbaines, 
la nostalgie du paradis terrestre, voilà quelques-uns 
des sujets qui inspiraient Ôurlionis. S’il fallait le 
définir en deux mots, nous dirions de lui : Il fut le 
peintre de l’âme du monde 1 . 

L’intuition artistique est antérieure à la connais¬ 
sance philosophique ; les peuples donc cultivent les 
beaux-arts avant de s’adonner à la spéculation. 
L'exemple en est fourni dans l’antiquité par la Grèce, 
et par l’Allemagne dans les temps modernes. C’est 
donc dans le domaine artistique que la nation litua¬ 
nienne, après avoir- puisé dans sa renaissance un 
renouveau do jeunesse, a donné ses premiers fruits 
mûris dans le cours des siècles écoulés. Jusqu’ici la 
philosophie a été moins bien partagée en Lituanie. 
Un jeune savant qui s’y était consacré et avait éveillé 
les plus grandes espérances a disparu prématuré¬ 
ment, au moment même où, appelé à l’Université de 
Moscou, il croyait voir ses rêves se réaliser. C’était 
Romain Bytautas ; nous l’avons déjà cité. 

Cependant la philosophie nationale lituanienne — 
s’il est permis d’appliquer à une philosophie l’épi¬ 
thète de nationale — a déjà trouvé sa voie, celle que 
lui indiquait l’histoire du peuple lituanien. Elle a dès 
à présent ses traditions. Ces traditions sont liées au 
nom du prêtre Alexandre Dambrauskas qui, depuis 
l’octroi d’une certaine liberté à la presse lituanienne 
jusqu’au début de cette guerre, fut le rédacteur de la 
revue mensuelle Draugija. 

Durant sa jeunesse, les conditions de la vie natio- 

1 Pour permettre au lecteur de se faire de Curlionis une idée plus 
nette, nous donnons quelques reproductions, fort imparfaites d’ailleurs 
(la faute en est à sa technique toute particulière) de ses œuvres les 
plus caractéristiques. 



A. JDambrauskas. 








— 263 — 


nale lituanienne étaient telles que les patriotes, qui 
apportaient à leur pays l’appoint de leur activité, 
devaient en conscience se répéter le primum vivere 
deinde philosophari. Dambrauskas fit donc le sacri¬ 
fice de son goût exclusif de la philosophie. Il se 
donna tout entier au service des besoins les plus 
pressants et les plus divers de la jeune culture 
lituanienne. Aussi le voyons-nous partout occupé à 
un travail toujours utile, mais souvent ingrat. Sa 
plume, suivant la nécessité du moment, est la charrue 
du laboureur, le glaive du soldat, le flambeau qui 
dissipe les ténèbres, la flûte harmonieuse des Muses. 
On ne sait vraiment ce qu’il faut le plus admirer en 
lui, son inépuisable énergie ou sa nature si riche¬ 
ment et si diversement douée. Poète sincère et mathé¬ 
maticien passionné, ardent champion du lituanien et 
adepte convaincu de l’espéranto, théologien et phi¬ 
losophe, il est une des figures les plus imposantes 
de la renaissance lituanienne. Il est aussi le repré¬ 
sentant de la synthèse philosophique nationale sans 
avoir rien écrit qui mérite le nom de système. 

Le fait est que, rédacteur de la revue la plus sérieuse 
et la plus goûtée des intellectuels lituaniens, il est le 
père spirituel de toute une génération; toute sa car¬ 
rière d’écrivain s’inspire d’une synthèse philoso¬ 
phique qu’il n’a jamais formulée, mais qui vit féconde 
et bienfaisante dans son œuvre. Elle apparaît à 
chaque page de sa revue : elle a réussi —nous retrou¬ 
vons là le Lituanien dans Dambrauskas — à con¬ 
cilier les systèmes des deux plus grands philosophes 
slaves : le Polonais J.-M. Hoene-Wronski (1778- 
1853) et le Russe Y.-S. Soloviev (1853 1900). Mais 
laissons-le témoigner lui-même de ses tendances syn¬ 
thétiques: « Le nombre n’est pas grand, dit-il, dans 
un article intitulé : « Deux grands philosophes slaves. 


— 264 — 


J.-M. Hœne-Wronski et V.-S. Soloviev », des pen¬ 
seurs universels. On y trouve, dans l’antiquité, Aris¬ 
tote, Platon, saint Augustin : au moyen âge, saint 
Thomas d’Aquin : aux temps modernes. Descartes, 
Leibnitz, Kant; à l’époque contemporaine, Hœne- 
Wronski et V. Soloviev. Ces deux derniers surtout 
méritent d’attirer l’attention de tout intellectuel, car, 
en s’appuyant sur tous leurs prédécesseurs, ils for¬ 
mulent une conception chrétienne du monde, si 
haute et si large qu’on y peut trouver la solution 

de presque tous les grands problèmes 1 . Nous 

sommes convaincu que l’examen approfondi et la 
comparaison de ces deux systèmes pourraient expli¬ 
quer les endroits obscurs de l’un au moyen de l’autre 
et réciproquement 2 . » Cette conviction est d’autant 
plus fondée que, dans leur mentalité, Hœne-Wronski 
et Soloviev sont l’un et l’autre les vrais fils de leurs 
peuples et malgré les ressemblances frappantes que 
leurs systèmes présentent entre eux, ils manifestent 
cependant des tendances fort diverses : l’occidental 
Hœne-Wronski a nommé son système «Messianisme 
ou philosophie absolue » et l’a influencé d’individua¬ 
lisme rationaliste. L’oriental Soloviev a fait une large 
part à la philosophie de la nature en y régénérant 
l’idée de l’âme du monde. 

Il faut avouer que Dambrauskas a bien mérité de 
la civilisation en proposant la synthèse des systèmes 
philosophiques de deux penseurs slaves au moment 
où ceux-ci ne jouissaient encore d’aucune notoriété 
ni chez eux ni, à plus forte raison, à l’étranger. Tout 
en rendant ainsi aux deux peuples l’appréciable 
service de leur révéler l’un à l’autre leur valeur réci- 

1 A. Dambrauskas. Du didziausiu slavüku filosofu : J.-M. Hœne- 
WronsJci’s ir V. S. Solovjovas , dans « Draugija », n° 10, 1907, p. 142. 

2 Ibid., p. 1B3. 




Andante de la Sonate Le Chaos, N. Curlionis. 







— 265 


proque,il travaillait à l’œuvre nationale de son pays, 
à la synthèse des deux mondes, comme Vîdûnas et 
Curlionis. On peut dire qu’il a montré en quel sens 
« le peuple lituanien tient la clef de toutes les ques¬ 
tions slaves ». 

Dambrauskas s’est acquis un autre titre à la 
reconnaissance du peuple lituanien par la largeur 
d’esprit avec laquelle il envisage la question des rap¬ 
ports de l’Eglise et du progrès. Bien que profondé¬ 
ment religieux à leur manière, Vîdûnas et Curlionis 
limitent leurs efforts à doter d’une culture intégrale 
la saine nature de la race lituanienne. Dambrauskas 
accorde toute son attention à l’harmonie de la vie 
intellectuelle et religieuse. D’ailleurs, il a dû jusqu’ici 
se borner à éclairer l’opinion publique sans avoir 
pu donner une solution systématique au grand pro¬ 
blème qui s’appelle « l’Eglise et la Civilisation ». 

Du moins, l’œuvre est entreprise ; il faut espérer 
que cet infatigable laboureur n’a pas vainement 
tracé les premiers sillons dans le 'sol de sa petite 
patrie et qu’il n’y a pas vainement jeté les semences 
de choix dans un geste de bénédiction... 

* 

* * 

Nous avons fini : au lecteur de juger si nous 
avons atteint notre but. En matière de conclusion, 
nous voudrions soumettre à son attention quel¬ 
ques considérations personnelles sur l’avenir du 
peuple lituanien. 

Non sans quelque fierté patriotique, nous avons 
présenté au monde contemporain un peuple presque 
inconnu, qui pourrait être aujourd’hui un grand 
peuple s’il n’avait préféré au triomphe de la force 
brutale l’héroïsme de la souffrance. Sur quelles 
ruines, en effet, s’est élevée la puissance de la 


266 — 


Prusse actuelle? Croit-on que le peuple à qui ce 
nom appartenait d’abord ait possédé moins de res¬ 
sources spirituelles que ceux qui le condamnèrent à 
périr, mais ne purent tuer sa mémoire? Et ce n’était 
qu’une branche de la race lituanienne. 

« Dans notre constitution mentale, dit Gustave 
Le Bon, nous possédons certaines possibilités de 
caractère, auxquelles les circonstances ne four¬ 
nissent pas toujours l’occasion de se manifester. 1 » 
Une de ces circonstances, qui ont empêché la race 
lituanienne de jouer un rôle plus brillant dans 
l’histoire fut qu’elle était pacifique et plus modeste 
que ne le permettaient le temps et les voisins qui 
l’entouraient. Et encore qui sait ce que serait 
aujourd’hui la Lituanie en Europe si elle avait une 
situation géographique aussi favorable que celle de 
l’Angleterre ou de la Suède, par exemple ? 

D’ailleurs, ce qui nous importe, ce n’est pas ce 
qu’elle aurait pu être dans le passé, mais ce qu’elle 
peut encore être dans l’avenir. Nous avons vu 
qu’elle a payé de son indépendance la possibilité de 
créer une culture toute spéciale. Il est évidemment 
dans l’intérêt de la civilisation que cette possibilité 
se réalise. L’histoire nous apprend que pour accom¬ 
plir de grandes missions civilisatrices, point n’est 
besoin de puissance matérielle imposante ou d’ou¬ 
vriers particulièrement nombreux. D’autre part, — 
son histoire nous l’a suffisamment prouvé, — c’est 
pour le peuple lituanien une véritable nécessité 
intérieure que de répondre à sa vocation sur les 
confins des deux mondes. Le reste dépend des cir¬ 
constances extérieures. 

1 G. Le Bon. Lois psychologiques de Vévolution des Peuples, 
p. 19-20. 


— 267 - 


11 semble aujourd’hui qu’elles seront favorables. 
Notre époque reconnaît les droits des peuples et 
travaille à faire des principes de la civilisation le 
fondement de la politique internationale soumise 
trop longtemps à la raison du plus fort. Nous avons 
sous les - yeux les symptômes de cette heureuse 
transformation. Certes, nous ne nous faisons pas 
d’illusions et nous ne regardons pas la réalité à 
travers le prisme de notre idéal. Nous savons, par 
exemple, quelles sont leg véritables dispositions de 
la Russie et de l’Allemagne au sujet de la question 
lituanienne. Cependant, est-ce que la logique même 
des choses, la nécessité historique, ne pousse pas 
ces deux puissances à solutionner cette question 
dans un sens plus équitable ? 1 Sans nous abandon¬ 
ner à un optimisme excessif, nous nous adressons 
à tout le monde civilisé et nous lui crions avec 
toute la force de notre conviction : Si vous avez à 
cœur les intérêts de la civilisation et de la justice, 
protégez un peuple qui a droit à votre secours ! 

1 Quelles qu’aient été leurs véritables intentions, ces deux puis¬ 
sances, le fait est acquis, ont reconnu au peuple lituanien le droit de 
libre existence. Cela n’empêchait pas, il est vrai, l’Allemagne impé¬ 
rialiste de considérer la Lituanie comme liée éternellement avec elle 
par des conventions favorables aux intérêts germaniques ; cela 
n’empêchait pas non plus la Russie bolchéviste de la regarder comme 
une confédérée de la République des Conseils. En réalité, le droit de 
disposer librement de son sort lui a été accordé chaque fois au prix 
de conditions absolument incompatibles avec lui. 




NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 


Pour éviter des répétitions oiseuses et faciliter en même temps les 
recherches, nous avons jugé bon de donner ici les indications biblio¬ 
graphiques complètes relatives kxux sources citées dans le cours de 
Vouvrage ou qui ont servi à notre documentation. 


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